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par Francis Pian le 13 septembre 2021

des idées et des luttes. L’anarchisme et notre époque

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Makhno nous interpelle !


C’est une voix qui nous vient de loin, d’Ukraine pendant la révolution de 1917 et la guerre civile qui s’en suivit. Comme l’écrit Lucile Pelletier dans La Revue prolétarienne, en 1934, « C’est une grande figure révolutionnaire qui vient de disparaître. Makhno ! Ce nom évoque tout un épisode tragique et glorieux de l’histoire révolutionnaire : la lutte héroïque des paysans ukrainiens pour briser le front contre-révolutionnaire des Denikine, des Wrangel et pour donner à la révolution d’Octobre son vrai sens : la prise du pouvoir, non par un parti politique, mais par les travailleurs eux-mêmes. Mahkno était resté le vivant symbole de ce mouvement de libération des masses paysannes après en avoir été l’âme ». Pendant trois ans, il parvient à mobiliser ces masses contre les forces austro-hongroises, les contre-révolutionnaires russes puis les bolcheviks. Banni il se réfugie à Paris en 1925, vivant de peu, malade, il travaille un temps chez Renault comme ouvrier tourneur. Le petit livre de Nestor Makhno, L’anarchisme et notre époque récemment publié n’a pas vocation à dresser la biographie ni à analyser la Makhnovchtchina. Pour cela, je renvoie aux livres de référence d’Alexandre Skirda disponibles chez Publico.

Les éditions L’Esprit du temps ont souhaité regrouper certains textes majeurs de Mahkno après une nécrologie/introduction de Lucile Pelletier. Cinq thèmes organisent cette présentation : l’anarchisme, la révolution anarchiste, la Guerre civile en Russie, l’antisémitisme et la Guerre d’Espagne.

Une voix du peuple
Soulignons-le, Makhno n’est pas un intellectuel, il est certes aidé par Voline et quelques amis issus du monde urbain mais trop peu comme il le regrettera. C’est donc une voix du peuple, des propos d’un militant qui s’est consacré à la construction d’une alternative au pouvoir accaparé par les bolcheviks et qui s’exprime avec ses mots. Cela donne une force particulière à ces textes qui débutent par une définition de l’anarchisme. « L’anarchisme, ce n’est pas seulement une doctrine qui traite de la vie sociale de l’homme, comprise dans son sens étroit que lui prêtent les dictionnaires politiques et, parfois, lors de meetings, nos orateurs propagandistes. C’est aussi un enseignement qui embrasse la vie de l’homme dans son intégralité ». Et puis il développe une idée majeure dans la seconde partie de sa vie militante : la nécessité d’une Union des anarchistes pour regrouper ceux-ci, leur donner du poids face aux partis constitués qui contre-révolutionnaires, bolcheviks ont accaparé le pouvoir au détriment du peuple. Ses textes consacrés à la discipline révolutionnaire et aux « voies » du pouvoir prolétarien méritent l’attention.

La lutte contre l’État constitue une priorité. « Le fait que l’État moderne soit le type d’organisation d’un pouvoir fondé sur l’arbitraire et la violence dans la vie sociale des travailleurs est indépendant de son caractère « bourgeois » ou « prolétarien ». Il repose sur le centralisme oppressif, découlant de la violence directe d’une minorité sur la majorité. Chaque État utilise, pour affirmer et imposer la légalité de son système, outre le fusil et l’or, des moyens puissants de pression morale. A l’aide de ces moyens, un petit groupe de politiciens réprime psychologiquement toute la société et, en particulier, les masses laborieuses, les conditionnant de façon à détourner leur attention du servage instauré par l’État ». Des propos d’une actualité rare !!

La trahison bolchevique

La force du témoignage est particulièrement puissante dans les textes où Makhno démontre les manipulations des bolcheviks qui se sont empressés d’occuper les postes vacants du pouvoir d’Etat et d’utiliser la violence « la plus horrible » contre tous ceux qui s’opposaient a leurs visées. « Ce comportement a été en même temps habilement masqué par la défense de la révolution ». L’analyse par Makhno des débats du XIVème congrès du PC souligne les atteintes à la justice sociale et particulièrement à l’égalité dans une société socialiste. Pour arriver au pouvoir et s’y maintenir, les bolcheviks mentent. Pour s’y maintenir, ils tuent. Le texte consacré à Kronstadt rappelle que « les Kronstadiens exigèrent la mise en pratique des fondements de la révolution d’octobre : « révolutions libres des soviets, liberté de parole et de presse pour les ouvriers et paysans, les anarchistes, les socialistes révolutionnaires de gauche ». C’en était trop pour le pouvoir de Lénine et de Trotsky qui massacre en mars 1921, les ouvriers et les marins.

Le Grand octobre en Ukraine ne fut pas l’œuvre des ouvriers exclusivement mais aussi des paysans portés vers un « anarchisme instinctif » exprimant « une haine non dissimulée contre toute autorité étatique ». Le lecteur retrouvera le Manifeste de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine, celle de Makhno.

La rencontre entre Lénine et Makhno relatée par celui-ci est un moment d’anthologie qui montre clairement les deux cultures politiques, je dirais même les deux morales. Elle n’est pas sans rappeler l’échange entre Trotsky et May Picqueray (voir la rubrique Des idées et des luttes 16 mai 2021). Elle est le prélude de la grande trahison en Ukraine, l’Armée rouge, Trotsky ont besoin des troupes de Makhno pour gagner la bataille face à l’armée contre révolutionnaire. Ils les pourchasseront et les massacreront ensuite sans oublier les salir en les accusant de crimes, de pillages, de pogroms, d’antisémitisme. Une méthode classique chez eux. Cela conduira Makhno à se défendre fréquemment contre ces accusations.

Réfugié en France, Makhno poursuit son combat avec ses faibles forces. Il apportera son soutien aux anarchistes espagnols dans un texte de 1931 avec toujours un sens prémonitoire. « Vive l’aspiration fraternelle commune de tous les militants anarchistes à réaliser cette grande œuvre qui est le but de notre mouvement : la révolution sociale pour laquelle nous sommes en lutte ».

Francis PIAN

L’anarchisme et notre époque, Nestor Makhno. Ed. L’Esprit du temps, 2021
PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
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