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par Francis Pian le 21 août 2022

Des idées et des luttes : Flanchec

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De la légende vivante au plus noir de la nuit





Un sacré personnage, Daniel Le Flanchec ou Flanchec, costaud, fort en gueule, orateur hors pair, issu d’un milieu très modeste, impliqué dans la mouvance anarchiste de Libertad, puis animateur du PC en Bretagne, maire de Douarnenez, lâché par son parti, se rapprochant de Jacques Doriot, pour finir déporté à Buchenwald, abandonné de tous, mort en février 1944. Certes l’individu n’est plus anarchiste lorsqu’il rejoint le PC dès 1920, ses propos sont cinglants à l’égard de tous ceux qui se méfient du léninisme. Cependant, son parcours est étonnant et lire le livre que lui consacre Jean-Michel Le Boulanger, récemment réédité aux éditions Coater, permet de mesurer les passions de cette époque, les espoirs suscités, les certitudes, les combats classe contre classe et le sectarisme d’un PC aux ordres de Moscou. Nombre de militants bretons passent au fil des pages et trouvent écho jusqu’en région parisienne. Michel Ragon considérait que « le destin de cet invraisemblable personnage pourra intéresser le plus grand nombre ».

Une sensibilité anarchiste individualiste
Le Flanchec naît dans une famille pauvre du Trégor, s’engage dans la marine, découvre le monde, de retour en France, il devient employé de mairie à Brest. Il s’investit dans les Bourses du travail, de sensibilité anarchiste, individualiste. Il lit, vend L’Anarchie de Libertad et y écrit, côtoie sans doute certains membres de la bande à Bonnot, tout comme Victor Serge et André Lorulot. Il aurait pu poursuivre son engagement dans ce milieu, il est reconnu, apprécié.
Une aura certaine sur laquelle il jouera toute sa vie jusqu’au jour…

La révolution bolchevique de 1917 chamboule les esprits de nombreux militants. Ainsi le socialisme peut avoir une patrie. Dans la mouvance anarchiste, le charme opère. Le Flanchec est indéniablement séduit. Il rejoint le réseau de soutien aux soviets, s’installe à Douarnenez, multiplie les prises de parole, il affirme adhérer à la 3ème internationale. Sa méthode ? Redoutable ! Tout désaccord se juge devant les foules rassemblées dans des réunions publiques de 2 000 à 3 000 personnes, il gueule d’une voix de stentor, il insulte, il fait rire, il chante, c’est un bateleur, un cogneur. Et gare au socialiste, à l’anarchiste, au radical qui se met en travers de sa route, comme plus tard, gare au communiste qui veut le maîtriser.

Après le congrès de Tours de 1920, il rejoint la SFIC, nom initial du PCF en insistant sur le recrutement des militants, leur éducation. Il tente un accord avec les anarchistes, on connaît la chanson du but identique mais Makhno et Kronstadt sont dans les esprits des libertaires comme l’écrira May Picqueray. Il attaque, Le Flanchec, au service de son parti, aux ordres de Moscou, il dénoncera aussi la franc-maçonnerie, la Ligue des droits de l’homme, comme l’exige la 22ème condition, confidentielle, pour adhérer à la SFIC. S’opposant avec virulence à son vieux compagnon de lutte, l’anarchiste Jules Le Gall entré en loge.

Le moment de gloire
C’est un rouleau compresseur, Le Flanchec, il emporte la mairie de Douarnenez en 1924. Il sera révoqué par les Allemands en 1940. Douarnenez, c’est le port. « Le travail du poisson est le maître du temps. » Fin 1924, débute la grande grève des femmes des usines de pêche. La relation des évènements dans le livre est passionnante. La vie est dure, la mobilisation aussi, 3 000 grévistes. « C’était le besoin. On n’arrivait pas. Douarnenez a eu beaucoup de misère. Douarnenez a été pauvre. La grève c’était le besoin. » Ce sera le moment de gloire, de légende vivante de Le Flanchec, il appuie sans réserve les grévistes, les services de la ville soutiennent les familles. Il est au cœur de la lutte, devient un potentat local. Gravement blessé par des jaunes, il devient divin. Ce sera la rupture avec les anarchistes, ceux-ci refusent l’orgueil du personnage et son implication au nom du PC qui porte atteinte à l’indépendance syndicale.

Indéniablement, en tant que maire, il tient sa ville, répond aux besoins des habitants, quadrille tous les quartiers, le conseil municipal ne moufte pas. Il modernise le port, développe les logements sociaux, apporte l’électricité, l’eau ce qui sera à l’origine de dénonciations quant au favoritisme envers certaines entreprises. Sûr de lui, il subit les critiques du parti qui le juge trop personnel. Il n’était pas bon, en ce temps-là, d’avoir trop de succès et de notoriété. Nombre de dirigeants ont été exclus après avoir procédé eux-mêmes à l’exclusion d’autres militants… Le Flanchec, c’est un électron libre, ça sent l’exclusion mais il a une trop grande aura, le peuple l’admire. Alors des délégués de Paris camouflés derrière des pseudonymes viennent inspecter sa gestion et les rapports sont dans la droite ligne des procès staliniens. « Quel que soit l’homme, quelles que soient sa popularité et ses capacités, quels que soient les services rendus et le bien qu’il a pu faire, l’homme ne compte pas devant la politique du parti, il doit s’effacer. »

Dans la nuit…
Il joue avec le feu, il a trop confiance en lui. Par sa volonté de refuser les ordres du parti, il se rapproche, dès 1933, de Jacques Doriot, le maire de Saint Denis, une figure du PC qui s’oppose farouchement à Thorez. La haine aveuglera, les deux maires. C’est à Saint-Denis que Le Flanchec commettra l’irréversible, dans une immense réunion publique il apporte son soutien à Doriot qui perdra sa mairie en 1937. Il s’oppose au Front Populaire, monte une liste à Douarnenez, sa dernière pour les municipales. La machine tourne dans le vide même si Le Flanchec ne verse pas dans la collaboration. Sa femme va le dénoncer aux Allemands comme menant des activités communistes…. Il est arrêté, déporté à Buchenwald, sans idéologie, sans famille, sans projet, sans idéal et, dans un camp tenu en sous-main par les communistes, sans camarades, il meurt en février 1944. A-t-il croisé son vieux compagnon, l’anarchiste Jules Le Gall déporté dans le même camp ?

Peut-on considérer Le Flanchec comme un anarchiste ? Certes, il s’affiche et milite à ses débuts dans la mouvance individualiste mais son adhésion sans nuance, violente dans le débat d’idées, ses propos, ses prises de position dans le développement du parti communiste ne peuvent en faire un anarchiste sous le manteau. Vous lirez ces pages, ses déclarations, ses attitudes montrent un personnage certes étonnant mais les anarchistes lors de la grève de 1924 avaient bien repéré les défauts du personnage. Être un électron libre n’en fait pas un anarchiste.

Pour autant, au-delà de la relation d’un parcours étonnant qui s’intègre dans le passionnant mouvement ouvrier breton, je souligne la qualité rédactionnelle et le style du livre.
Mona Ozouf, la grande historienne, écrit à l’auteur, « On vous suit jusqu’au bout sans être tenté de vous abandonner. »

Francis Pian

Flanchec,Jean-Michel Le Boulanger. Éditions Goater, 2022
PAR : Francis Pian
Groupe Commune de Paris
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