Littérature > Des idées et des luttes : Mépris de classe
Littérature
par Francis Pian le 14 novembre 2022

Des idées et des luttes : Mépris de classe

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=6864



Un regard hautain, un sourire assassin





Le mépris de classe, ce terme a-t-il un sens ? Quelle définition en donner ? Il se traduit le plus souvent par des marques, des gestes, des regards, des expressions de dédain des dominants à l’égard des dominés. En restant sur cette approche, nous devons considérer que ce mépris ne se limite pas à un rapport entre les classes sociales, il faut y ajouter une dimension économique et sociétale. Le mépris de la bourgeoisie à l’égard des humbles, de la valetaille est très bien décrit dans La Comédie humaine de Balzac et dans certaines œuvres de Stendhal. La complexité de cette attitude conduit une équipe de chercheurs sous la direction de Nicolas Renahy et Pierre-Emmanuel Sorignet à en mesurer les modes d’exercice, le ressenti et à apprécier les moyens d’y faire face dans un ouvrage Mépris de classe publié aux éditions du Croquant.

Dans l’histoire, le mépris à l’égard des humbles n’est pas une nouveauté fondamentale, il structurait la société. La violence sociale s’exprimait par des répressions violentes des manifestations ouvrières (Fourmies La Rouge), par un écrasement de toute révolution avec la célèbre formule d’Adolphe Thiers, « la vile multitude ». Gramsci considérait que « les bourgeois méprisent profondément la classe ouvrière », ne voyant en celle-ci qu’un « ensemble de pauvres hères moralement et intellectuellement inférieurs ».

Une forme d’entre-soi

Plus récemment, les célèbres sociologues Pinçon-Charlot dans Sociologie de la bourgeoisie soulignaient cette caractéristique doublée d’un entre soi où ces gens se suffisent à eux-mêmes et ne portent aucun intérêt aux autres catégories sociales.

Aujourd’hui, l’approche est plus subtile mais tout aussi violente. On pourrait parler d’une invisibilisation de cette violence dans les différences sociales, l’accès à l’éducation, les codes culturels. Le mépris de classe souligne auprès des victimes leur absence de maîtrise du sens de la vie, la difficulté de contrôler les images dévalorisantes dont elles sont l’objet. Ce mépris s’exprime comme un régulateur et une remise en ordre nécessaire au maintien des rapports de domination. Le méprisant se vit comme délégué par la classe supérieure, exerçant « un pouvoir qui n’a pas besoin de dissimuler les rapports de force au fondement de sa force ». Il peut aussi utiliser la force « légitime », celle de l’État. Rappelons-nous la violence de la répression à l’égard des gilets jaunes et les propos méprisants émanant des plus hauts sommets de l’État envers ces « beaufs ». N’oublions pas non plus le mépris des journalistes de la télévision à l’égard de ceux qui expriment leur colère, leurs revendications. Nous vivons dans une société de façade égalitaire mais qui vise à mieux creuser les écarts. La perversité du système aboutit à créer une honte de soi au sein des transclasses qui ne sentent guère à l’aise chez les autres. Un regard hautain, un simple geste négligent sont des traces infinitésimales qui permettent d’appréhender une réalité plus profonde. Les auteurs soulignent que les dominés mettent en place des « stratégies de défi et d’évitement » pour faire face aux rappels à l’ordre de leur servitude.

Les codes et les outils des dominants
L’accès aux diplômes ne règle rien. Disposer d’un diplôme d’une faculté est une banalité face aux grandes écoles, gardiennes de la domination et lieux privilégiés du renouvellement des logiques de distinction. Les transfuges paraissent déplacés à ceux qui tiennent leur place. La prise en compte de la culture est illusoire. En effet, les dominants disposent de codes et d’outils pour intégrer les différentes cultures et montrer qu’il n’en est pas de même pour les autres comme l’a très bien exposé Philippe Coulangeon dans son livre Culture de masse et société de classes. Le goût de l’altérité, Ed. PUF, 2021 (Voir Des idées et des luttes 19 février 2022).
Les processus de racialisation et de stigmatisation vont souvent de pair, la condescendance à l’égard des « Blacks » est très bien analysée dans l’ouvrage.
Une autre évolution se dessine dans l’entreprise. Les dirigeants sont de plus en plus éloignés. Aussi des intermédiaires se créent qui eux aussi cherchent à établir une distance avec les ouvriers.
Certains « dominés » utilisent différentes techniques de protection collective, la fierté du métier en est une. D’autres vont rester dans leur entre-soi et se préserver du jugement des dominants (Voir Des idées et des luttes du 9 octobre 2022, Ceux qui restent... Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Benoît Coquard. Ed. La Découverte, 2019-2022)
En fait « les sociétés de classe », selon un des contributeurs, « sont méprisantes parce qu’elles ont besoin de mépriser pour fonctionner et pour maintenir leur structure ».

Francis Pian

Mépris de classe,Collectif sous la direction de Nicolas Renahy et Pierre-Emmanuel Sorignet. Ed. du croquant, 2021

PAR : Francis Pian
groupe Commune de Paris
SES ARTICLES RÉCENTS :
Des idées et des luttes : Écrire sa vie, devenir auteur
Des idées et des luttes : Le village contre la multinationale
Des idées et des luttes : Portraits de communardes
Des idées et des luttes : Les gueules noires
Des idées et des luttes : L’art de la fausse générosité
Des idées et des luttes : La démocratie sous les bombes
Des idées et des luttes : De sel et de sang
Des idées et des luttes : Ceux qui restent
Des idées et des luttes : Les combattantes
Des idées et des luttes : Les sauvages de la civilisation
Des idées et des luttes : Nous ferons la grève générale.
Des idées et des luttes : Les refroidis
Des idées et des luttes : Une formation au travail pour tous ?
Des idées et des luttes : La police de Vichy
Des idées et des luttes : Flanchec
Des idées et des luttes : Le nouveau péril sectaire
Des idées et des luttes : Cahiers Tristan Corbière
Des idées et des luttes : Témoins
Des idées et des luttes : La France contre le monarque.
Des idées et des luttes : Libre nature.
Des idées et des luttes : La rafle du Vel d’Hiv.
Des idées et des luttes : La Commune de Paris
Des idées et des luttes : Dictionnaire de l’anarchie
Des idées et des luttes : S’unir, travailler, résister, les associations ouvrières au XIXème siècle
Des idées et des luttes : Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions
Des idées et des luttes : Au cœur du grand déclassement, La fierté perdue de Peugeot-Sochaux.
Des idées et des luttes, les routes de Nestor Makhno
Des idées et des luttes, Sur les routes que j’ai parcourues.
Des idées et des luttes, La Suisse et la Commune de Paris, 1870-1871
Des idées et des luttes, Le Pen, Le Peuple
Des idées et des luttes,
Des idées et des luttes, bureaucratie.
Des idées et des luttes, La révolution à venir
Des idées et des luttes, Le grand détournement
Des idées et des luttes, la révolution russe en Ukraine
Des idées et des luttes, l’émancipation par les savoirs
Des idées et des luttes, La valeur du service public
Des idées et des luttes, Retronews n°2
Des idées et des luttes, Flora Tristan
Des idées et des luttes. Ubérisation, et après ?
Des idées et des luttes. Culture de masse et société de classes.
Des idées et des luttes. L’enfer des passes
Des idées et des luttes. La démocratie en état d’urgence
Des idées et des luttes. Le Puritanisme vert. Aux origines de l’écologisme.
Des idées et des luttes. La liberté ou rien
Des idées et des luttes. Une histoire visuelle de Solidarnosc
Des idées et des luttes. Ceux qui trop supportent
Des idées et des luttes. Un Siècle d’Antimilitarisme Révolutionnaire
Des idées et des luttes. La résistible ascension du néolibéralisme
Au fil des pages… sur Radio libertaire, dès le 8 décembre 2021 à 17h
Des idées et des luttes. L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique
Des idées et des luttes. Découvrir la Commune de Paris
Des idées et des luttes. Le 17 octobre des Algériens
Des idées et des luttes. Une brève histoire de l’anarchisme
Des idées et des luttes. Rétronews
Des idées et des luttes. Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi.
Des idées et des luttes. Commune de Paris, 1871-2021, Toujours Debout !
Des idées et des luttes. Le monde nouveau
Des idées et des luttes. Les anarchistes dans la ville
Des idées et des luttes. Les luttes et les rêves
Des idées et des luttes. Errico MALATESTA
des idées et des luttes. L’anarchisme et notre époque
des idées et des luttes. Chers camarades !
des idées et des luttes. La fascinante démocratie du Rojava
Des idées et des luttes. L’émancipation des travailleurs Une histoire de la Première internationale
des idées et des luttes. Le massacre des italiens Aigues-Mortes, 17 août 1893
Des idées et des luttes. La grande confusion
Des idées et des luttes. Ne nous libérez pas, on s’en charge
Des idées et des luttes. Ennemis d’État
Des idées et des luttes. La lucidité
Des idées et des luttes. Fourmies la Rouge
Des idées et des luttes. Commun-Commune (1871)
Des idées et des luttes. « L’usine a donné le rythme »
Des idées et des luttes :Lip 73. Piaget
Des idées et des luttes :Le peuple du Larzac
Des idées et des luttes : La liberté est une lutte constante
Des idées et des luttes : Comment vivre après Tchernobyl ?
Des idées et des luttes : Syndicalisme et répression aux USA
Des idées et des luttes : May Picqueray
La bibliothèque Communale 9e fournée
La bibliothèque Communale 8e fournée
La bibliothèque Communale 7e fournée
La bibliothèque Communale 6e fournée
La bibliothèque Communale 5e fournée
La bibliothèque Communale 4e fournée
La bibliothèque
La bibliothèque
La bibliothèque
Mémoires d’une communarde mais pas seulement !!
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler