Littérature > Des idées et des luttes. Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi.
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par Francis Pian le 24 octobre 2021

Des idées et des luttes. Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi.

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« Pour venger ma vie ! »





Curieux petit livre et si dérangeant que celui que nous proposent les éditions Inculte : Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi. Le fait est connu, pour ne pas écrire célébrissime. Le 10 septembre 1898, alors en villégiature sur les bords du lac Léman, Elisabeth, impératrice d’Autriche et reine de Hongrie, est poignardée par l’ouvrier italien Luigi Lucheni et décède quelques instants plus tard. L’assassin est arrêté, sera jugé et condamné le 12 novembre de la même année à la réclusion perpétuelle.

Tout le monde connaît la victime Sissi, ne serait-ce que par le cinéma et les mièvreries qui découlent des films à succès dont elle est l’objet. Mais lui, qui est-il ? Il se présente comme anarchiste, se réfère à Michel Bakounine. Il deviendrait presque un des symboles de la propagande par le fait. Lors des interrogatoires, il déclare vouloir venger sa vie et souligne les souffrances qu’il subit dès sa toute petite enfance. Devant la cour qui le juge, il affirme être prêt à recommencer. Lombroso, médecin légiste partisan de la théorie de la prédestination criminelle, procède à son examen et lui trouve un grand nombre de « caractères de dégénérescence communs aux épileptiques et aux criminels purs ». Chacun appréciera le sens et le choix des mots. Avec une telle charge d’un des pontes de la médecine légale de l’époque, difficile pour Lucheni au moins de se faire entendre. Il est condamné d’office. On pourrait écouter ses motifs, comprendre le sens de son geste mais en le déclarant débile, la cause est entendue. Il est condamné à perpétuité. Certes, il a tué une personne qu’il considère comme un symbole d’une société fondamentalement inégalitaire mais pourquoi ? Cette question n’est guère creusée par les juges.

Manier sa langue pour « dire »
En prison, il lit, se cultive, écrit. Il entend manier sa langue pour « dire ». Ce qu’il n’a pas pu exprimer lors du procès, il va l’écrire, le déverser avec fougue à la face de la société. Quatre cahiers regroupent ses positions, ses cris… car c’est un cri qui ressort de ses textes, expression d’une immense souffrance. A noter que sur les quatre, un seul nous soit parvenu… Là aussi, pourquoi ? Perdus, volés ou subtilisés dans quel intérêt ? Une société et ses composantes coercitives, un homme et ses souffrances, face à face sans dialogue même pas pour comprendre.

Pour lui c’est la société qui est coupable. Il souhaite mettre à nu l’injustice systémique de cette société bourgeoise. En politisant le récit de sa vie, il transforme son autobiographie en pamphlet, en critique sociale. Il veut démontrer que la société, ses lois, ses gouvernants et la classe sociale dominante portent une responsabilité écrasante dans l’accomplissement de cet assassinat. Pour Hervé Lecorre, préfacier de l’ouvrage, « la voix de Luigi Luccheni, éraillée de rage et d’émotion, s’adresse à nous, par-delà les décennies, parce qu’elle oblige, toujours vibrante, le lecteur à s’interroger sur la façon dont nos sociétés contemporaines continuent, selon d’autres modalités, de fabriquer misère, injustices et violences, de se barricader derrière des lois toujours plus répressives et de jeter les réprouvés dans des prisons toujours plus surpeuplées. »

Un cri de rage sourde et éclatante

Oui c’est un cri de rage sourde parfois, éclatante souvent. Il interpelle le lecteur, il le rend mal à l’aise par les contenus de ses accusations sur la misère sociale. Toute proportion gardée, il y a des échos des Misérables d’Hugo, des textes de Vallès, voire des mystères de Paris de Sue. Cette misère qu’il décrit en Italie, elle est internationale et nombre de romans de l’époque en reprennent les antiennes. Jean Genet n’est pas loin. Certains passages se retrouveraient en pleine actualité.

Il interpelle aussi les scientifiques qui jugent les accusés, il doute du progrès, Lombroso est passé par là. Une forme de désespoir. Il n’est pas stupide mais bien au contraire conscient de son geste et de sa situation. Il agonira aussi les journalistes avides de sensationnel et superficiels dans l’analyse.

En fait, c’est un enfant abandonné, né à Paris, placé dans un hospice italien à Parme. La vie de l’hospice est triste, terne, sous la férule des surveillants. Très tôt ces enfants sont placés dans des familles rémunérées pour ce placement, ils connaissent l’exploitation. Vous lirez des pages dures, une ambiance sordide, des individus de la pire espèce. Lucheni lance : « Puis, si vous tenez vraiment à faire d’eux des hommes moins malheureux, eh bien, changez les règlements qui dirigent actuellement cette œuvre [l’hospice] ; et au lieu de rétribuer ceux qui viendront vous demander vos protégés, exigez d’eux un gage assez élevé pour répondre de la vie qu’ils vous demandent ». Il poursuit : « C’est ici où je trouve que l’imagination des romanciers – j’entends les romanciers qui ont pris pour tâche de mettre en clair les dessous de l’état social - est une pure mesquinerie si on la compare à la réalité. »

Francis PIAN


Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi, Mémoires, Luigi Luccheni. Ed. Inculte, 2021
PAR : Francis Pian
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