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par Francis Pian le 29 novembre 2021

Des idées et des luttes. L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique

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Françafrique : Accords cyniques, destins tragiques





Mais que recouvre ce terme de Françafrique ? Hormis quelques personnes averties sur la question de l’Afrique, la pseudo décolonisation et les intérêts financiers, peu de gens ont conscience de ce phénomène. Et pourtant !! L’empire Bolloré, les agissements de Total en Ouganda, les circonvolutions autour du Rwanda, tant de faits alimentent la presse. Qui sait que ce terme recouvre des accords cyniques, ceux des dirigeants français et africains, des destins tragiques, ceux des peuples oppressés par des dictatures et autres régimes bien peu démocratiques protégés par la grande aile du pays des droits de l’homme. Et pourtant, c’est bien la réalité. Tous les responsables politiques et les chefs d’entreprise déclarent « aimer l’Afrique » mais à quel prix et à quelles souffrances pour les africaines et les africains !

Sous la direction de quatre spécialistes militants, une vingtaine de chercheurs, de journalistes, de militants associatifs nous livre une somme consacrée à cette aventure qui débute avec la colonisation, la constitution de l’Empire colonial français, puis une décolonisation formelle pour mieux préserver les intérêts économiques de la France sur ce continent. L’Empire qui ne veut pas mourir, un titre qui traduit bien une réalité. Oh, bien sûr les institutions changent, les dirigeants aussi… en fait si peu. Il faut que tout change pour que rien ne change, suivant la formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son livre Le Guépard. La France considère une partie de l’Afrique comme son pré carré.

Un système de prédation
Évidemment, certains songent à un homme emblématique du gaullisme, du SAC, des méthodes sombres et donc de la Françafrique, Jacques Foccart. Ce serait une erreur de tout faire reposer sur un individu, c’est un système qui s’est construit au fil du temps et toutes les sensibilités politiques institutionnelles françaises ont profité de ce système qu’elles ont mis en place avec la complicité des bourgeoisies nationales. « Ce système de prédation se caractérise par sa grande malléabilité : le dispositif françafricain, qui a permis au colonialisme de survivre à la « décolonisation », a su s’adapter aux évolutions internationales des décennies suivantes et se réformer chaque fois que des failles mettaient son existence en péril. » A noter que c’est un journaliste français, Jean Piot qui invente ce néologisme en août 1945. Souvent les évènements s’enchevêtrent et se succèdent de façon chaotique. Les légendes cachent une part de la vérité. L’Empire colonial n’était pas uni derrière le général De Gaulle, les USA et la Grande-Bretagne regardaient avec envie les colonies françaises. Une part de l’ouvrage reprend l’histoire de la colonisation pour mieux montrer les manipulations politiques. Le coût de la colonisation crée débat, le concept d’Eurafrique permettrait-il de préserver le contrôle des sous-sols et des matières premières sans se charger du poids des structures administratives ?

La carotte et le bâton
Les responsables politiques français aboutissent à un compromis, la constitution d’États africains donnant le pouvoir apparent aux politiques africains. Attention, certains responsables africains comme Senghor ou Houphouët Boigny sont opposés à cette politique, préférant un fédéralisme. Paradoxe apparent, donner l’illusion du pouvoir ne signifie pas donner l’indépendance et la violence de la répression s’illustre notamment à Madagascar en 1946. En 1960, les États se constituent et c’est la grande période de Jacques Foccart avec un contrôle sur les chefs d’État par des conseillers techniques et militaires qui accompagnent souvent les dictatures. Il faut relire Main basse sur le Cameroun de Mongo Betti, sitôt publié chez Maspero, sitôt saisi par les autorités françaises. Il ne faut pas déplaire aux dirigeants africains.

Les manipulations politiques sont odieuses, les assassinats, les disparitions de militants, la déstabilisation d’États contestataires comme la Guinée, les fonds occultes, l’utilisation du drame biafrais pour espérer conquérir un sous-sol riche en pétrole. Le lecteur découvrira le cynisme de la France. Avec Georges Pompidou, la France bascule dans la crise pétrolière, il faut diversifier les ressources énergétiques. Aussi, Pierre Messmer, Premier ministre lance son grand plan de construction de centrales nucléaires, il faudra donc approcher les régimes amis détenteurs de territoires gorgés d’uranium, y compris en vendant des armes à l’Afrique du Sud, la Rhodésie. Habilement, la Francophonie ressoude et étend les zones d’influence comme le Zaïre, le Rwanda, le Burundi.

Le cynisme à la française
Les chefs politiques français sont les amis, les frères des chefs africains, quitte à couvrir le ridicule de manifestations comme le célèbre sacre de Bokassa. Cela ne servira guère Valéry Giscard d’Estaing avec son affaire de diamants offerts par l’empereur. A noter que quasiment tous les partis institutionnels français ont reçus des valises de billets pour financer leurs campagnes électorales. Aussi une fois au pouvoir, ils ne pouvaient guère, au-delà des postures, remettre en cause une Françafrique si serviable…

L’arrivée de la gauche au pouvoir ne change rien sur le fond, l’affaire Elf montre les liens étroits entre l’économique et le politique. Les propos de son dirigeant de l’époque révèlent que tout le monde se « tenait la barbichette », la droite, la gauche, les bourgeoisies africaines. Il faut que rien ne change…

La droite au pouvoir ne change rien non plus. La condescendance s’affiche avec ses propos de Nicolas Sarkozy : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». C’est faire fi justement de l’Histoire. Je renverrai vers un livre passionnant Le Rhinocéros d’or de François-Xavier Fauvelle (Gallimard, folio) sans oublier les ouvrages consacrés à la traite et la colonisation.

En fait, la présence française est évidemment justifiée par l’exploitation des individus et des richesses de l’Afrique. Un dirigeant dérange la France ??? Une intervention militaire est si vite arrivée… Des outils institutionnels comme la coopération maintiennent la présence culturelle française mais la francophonie cache en réalité une mainmise économique. Le pouvoir des mots, c’est aussi le pouvoir de tenir une situation mais sans donner les moyens à ces peuples de s’émanciper. Les promesses ne doivent surtout pas être suivies d’effets. De toute façon, tout le monde vous le dira, « La Françafrique n’existe pas ! » Pour vivre heureux, vivons cachés et nos petites affaires ronronneront.

De nouvelles générations se mobilisent en Afrique malgré les complicités dans la répression. Comme le souligne Nadia Yala Kisukidi, en épilogue : « Les voies de l’imagination politique sont aussi des voies du soupçon ; elles mobilisent la mémoire et l’Histoire, pour savoir comment frayer dans l’avenir et le présent. Non pas pour bloquer les esprits, mais pour tracer d’autres chemins, qui ne répètent pas les pratiques du passé en tentant de les masquer en vain. »

Francis Pian

L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat, Thomas Deltombe. Ed. Seuil, 2021



PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
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