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par Francis Pian le 5 juillet 2021

Des idées et des luttes. Commun-Commune (1871)

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La Commune toujours vivante !!



J’ai longtemps hésité quant à la parution de la recension de Commun-Commune (1871) de Jean-François Dupeyron. Fallait-il l’intégrer dans La bibliothèque communale figurant sur ce site et en constituer la dixième fournée ou bien la publier dans la rubrique Des idées et des luttes ? J’ai finalement choisi cette dernière solution, ne serait-ce que pour montrer l’actualité de la Commune dans les luttes actuelles, la permanence des oppositions idéologiques et la richesse des réflexions de ces femmes et ces hommes du peuple.




Ce livre ne pouvait pas mieux tomber. Quantité d’ouvrages, presque trop, ont été publiés a sur ce premier semestre 2021. Les redondances, notamment sur l’aspect évènementiel, étaient évidentes et lassantes. Une synthèse était nécessaire. Jean-François Dupeyron, enseignant-chercheur en philosophie à l’Université de Bordeaux la réalise. J’ai eu le plaisir de l’accueillir à Publico pour la présentation de son livre A l’école de la Commune de Paris, L’histoire d’une autre école en 2020 (Editions Raison et Passions). Son objectif avec ce nouvel ouvrage : prendre du recul et chercher du sens dans cet évènement de 72 jours. Qui sont les communards ? Qu’est-ce que la Commune ? Que nous laisse-t-elle en héritage ?

Un fascinant laboratoire du politique
Pour lui, la Commune est un « objet ouvert » constituant « la seule expérience en France de gouvernement exercé souverainement par les classes populaires », hormis l’esquisse de 1793-1794 par les sans-culottes, elle représente un extraordinaire et fascinant laboratoire du politique. Les pistes se multiplient, quelles conceptions de l’État, du commun, de l’éducation, des rapports entre les individus, de la laïcité, de la justice ? « La modeste ambition de cet ouvrage est de contribuer à l’exploration de la philosophie politique et des pratiques politiques qui circulèrent dans le « Paris libre » du printemps 1871. »

De quelle Commune parle-t-on ? Encore aujourd’hui, les clivages restent forts. Trois légendes les portent. La légende noire est la versaillaise pure et dure, expression du racisme social, du mépris de classe véhiculé par les écrivains, la bourgeoisie. La Commune est perçue comme violente parce qu’elle révolutionne l’ordre social. Cette légende est une condamnation totale et a priori de la République sociale. Ces ouvriers n’ont qu’à rester à leur place comme le déclare Ernest Renan. La légende rouge fait de la Commune le prélude de la Révolution de 1917. La récupération avoisine aussi le mépris de Lénine: « Ce fut un gouvernement comme ne doit pas être le nôtre ». Dupeyron en profite pour dresser une analyse fine des origines sociales des Communards, 40% étaient ouvriers. Il reste la légende républicaine avec des individus comme Clemenceau, Gambetta, Tolain, Louis Blanc qui, de gauche institutionnelle, critiquèrent les faits et les acteurs de la Commune.



Proclamation-Commune-1871-Hôtel-de-Ville-Lamy

En fait cette Commune est un ensemble composite, l’AIT, les différents courants socialistes, libertaires, les libres-penseurs, les francs-maçons de la base parisienne. Fut-elle sociale ou socialiste ? « On peut avancer que la Commune fut un mouvement multidimensionnel : à la fois populaire, patriotique, urbain, identitaire, républicain et ouvrier, visant une sorte de République sociale (ou socialiste) souveraine de Paris, prélude à la République Universelle. »

A la différence de nombreux ouvrages, celui-ci nous ouvre les portes du pouvoir versaillais ce qui permet de mieux comprendre l’adversaire. Thiers négocie avec les monarchistes, les républicains tièdes, l’Église. Il propose une République nominale sans les républicains parisiens. Il faut gagner du temps, souligne Victor Schoelcher, mais refuser de discuter sur le fond.

La diversité des sensibilités politiques est passée en revue. La complexité de la pensée proudhonienne a animé les débats mais les envoyés de Marx interviennent comme Serraillier ou Dmitrieff notamment sur la place des femmes. Benoît Malon écrit : « Un fait important entre tous, qu’a mis en lumière la révolution de Paris, c’est l’entrée des femmes dans la vie politique ». Le développement sur le rôle de l’AIT montre la faiblesse des effectifs mais la force de l’engagement avec l’appui des chambres syndicales et des Marmites, genre de soupes populaires et de lieux de discussion. Elles renaissent aujourd’hui dans certains quartiers parisiens. On peut compter une quarantaine de membres AIT de l’assemblée communale, ils ont donné les meilleurs acteurs comme Varlin et de la substance au projet de la Commune socialiste. En effet des ouvriers prennent en charge des administrations importantes comme la Poste, l’Imprimerie nationale et des mairies d’arrondissement, démontrant ainsi la capacité de la classe ouvrière à gérer des services publics dans l’intérêt de tous. Là aussi, l’actualité du projet est totale. Et c’est sans doute une des grandes inquiétudes de la bourgeoisie que de voir des gens du peuple capables de prendre des responsabilités.

Peut-on parler de socialisme pendant la Commune ? Jean-François Dupeyron analyse les différentes versions et sensibilités à l’égard du socialisme. Celui-ci peut se définir comme « le fait que les hommes s’engagent ensemble dans une même tâche et produisent, en agissant ainsi, des normes morales et juridiques qui règlent leur action ».

Comment naît une révolution ?
La question se pose souvent de savoir comment naît une révolution. A l’instar de Bakounine et de Proudhon, nous considérons qu’elle émane du peuple et non d’en haut. En ce sens, la Commune relève de cette conception. Elle est populaire car issue du peuple, des classes défavorisées, le vote en sa faveur fut manifeste. Elle est populaire aussi en raison de sa popularité tout au moins jusqu’à début mai. En tant que soulèvement populaire, elle se présenta donc comme un évènement singulier et contingent au sein d’un mouvement social. Elle dépasse la classe ouvrière dans une forme de convergence des luttes.

Jean-François Dupeyron établit un lien intellectuel avec la révolte de la plèbe sous la République romaine. Il analyse la dynamique du soulèvement et souvent un symbole fait « partir » l’évènement. En l’espèce, ce fut la tentative des versaillais de prendre les canons. Nous sommes au-delà de la revendication économique. C’est une exigence de respect et de reconnaissance. La plèbe romaine comme toutes les plèbes du monde se vivait innomée. La population parisienne intervient politiquement pour transformer son statut, pour redevenir le sujet politique que Versailles lui refusait d’être. Elle se soulève contre l’ordre établi. Elle participe massivement aux élections de fin mars. Dans la République romaine, le consul Menenius Agrippa dialogue avec la plèbe, Thiers la massacre.

Gouverner ou administrer ?
La conception de l’organisation des pouvoirs publics est très intéressante. Il y a globalement deux visions de la Commune, comme l’expose Arthur Arnould. « Pour les uns, la Commune de Paris exprimait, personnifiait, la première application du principe anti-gouvernemental, la guerre aux vieilles conceptions de l’Etat unitaire, centralisateur, despotique. […] le principe de l’autonomie des groupes librement fédérés et du gouvernement le plus direct possible du peuple par le peuple. […] Pour d’autres, […] elle représentait la dictature au nom du peuple, une concentration énorme de pouvoir entre quelques mains, et la destruction des anciennes institutions par la substitution d’hommes nouveaux ». Relire les témoignages des communards montre l’intensité de leurs réflexions et que la Commune est bien un des creusets majeurs de l’élaboration du concept de socialisme. Rappelons une fois de plus qu’il s’agissait d’ouvriers et de classes populaires.

La Commune a largement contribué à la notion de service public/service commun et du concept de « commun », tout comme le recrutement des agents par concours et leur participation aux prises de décision. Jules Andrieu établit la distinction entre gouverner et administrer. « Gouverner, c’est faire des décrets sans s’occuper de leur exécution. […] Administrer, c’est répondre journellement aux nécessités journalières. » Les communautés anarchistes notamment en Catalogne ont aussi été confrontées à cette question.

La lecture de cet ouvrage nous invite à nous appuyer sur la Commune non pas dans une approche passéiste et mémorielle mais bien à nous interroger notamment sur la démocratie participative, la notion de commun, la promotion d’initiatives citoyennes, l’affirmation des droits des salariés. « Anti-autoritaire, fédéraliste, populaire, participative, fraternelle et égalitaire : la praxis des acteurs de la Commune fut le laboratoire d’une expérience du Commun, expérience aussi brutalement interrompue que le fut celle de l’Espagne libertaire durant la guerre civile. Cette expérience ne demande qu’à être reprise et actualisée. »

Francis Pian

Commun-Commune (1871), Jean-François Dupeyron. Ed. Kimé, 2021


PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
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