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par Francis Pian le 3 mai 2022

Des idées et des luttes,

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La question des pratiques





Un ouvrage fort et dense que celui que nous propose Gaetano Manfredonia, Anarchisme et changement social, Insurrectionnalisme, syndicalisme, éducationnisme-réalisateur dans une édition augmentée parue à l’Atelier de création libertaire. Comme l’écrivait déjà en 1897, Elisée Reclus, « J’avoue pour ma part que je ne nous [anarchistes] savais pas si riches ». Ce livre est une somme fourmillant de citations, de références de rappels de quantité de militants peu connus aujourd’hui et pourtant la richesse et la densité des propos tenus mettent en valeur la qualité des débats au cours des siècles et particulièrement au XIXe. Comme le souligne l’auteur, « la grande force de l’anarchisme aura toujours été de ne pas se présenter comme une idéologie parmi d’autres, en concurrence avec d’autres doctrines radicales, mais comme un ensemble de pratiques à finalités émancipatrices – visant une société sans classe et sans État – fondées sur l’action autonome des intéressés eux-mêmes – individus, peuple ou prolétariat– et menées en dehors et contre tout pouvoir politique ». C’est la question des pratiques qui doit nous intéresser et l’auteur reprend trois catégories dont il se plaît d’entrée de jeu à relever les combinaisons possibles dans ces mêmes pratiques et dans les évolutions des individus qui en semblent les porteurs. « Le but de ma typologie, n’est pas de ranger les comportements constatés dans des cases préformatées d’après des critères idéologiques, mais d’essayer de comprendre les motivations de tel ou tel militant, groupe, organisation à un moment donné de leur trajectoire, à partir de l’étude de leur pratique ». Dans le même sens, il considère qu’il n’y a pas de science anarchiste. Les démarches politiques qui s’appuient sur des certitudes scientifiques pour « cataloguer » les gens ont abouti à des catastrophes. D’autres voies sont possibles et après l’échec du marxisme léninisme triomphant, les pistes sont redécouvertes de Saint-Simon à Jaurès. Rappelons-nous le mépris affiché par les tenants du socialisme scientifique à l’égard du socialisme utopique. Tous les moyens étaient bons y compris la calomnie !

Une nouvelle typologie de l’anarchisme


L’évolution de la société conduit à une évolution des anarchistes, il n’y a pas un modèle unique. Cependant pour la démonstration, Gaetano Manfredonia dresse un tableau des trois types qu’il recense : insurrectionnel, syndicaliste et éducationniste-réalisateur.

Le type insurrectionnel affiche la violence pour lutter contre les forces d’oppression de l’État et du patronat. Nous retrouvons dans cette partie de l’ouvrage l’opposition entre Bakounine et Netchaïev notamment au sujet du Catéchisme du révolutionnaire. Il faut faire la révolution et pour cela « 1° Tout détruire, jusqu’à la dernière pierre ; 2° Tout construire de nouveau. » pour reprendre la formule de Voline. Pour autant, à la différence des marxistes léninistes, il ne s’agit pas de prendre la place du peuple car l’insurrectionnel agit au nom du peuple.

Le militant syndicaliste considère ses activités comme l’expression de méthodes d’action et de luttes issues des expériences menées par les exploités dans leur combat contre l’oppression, « une longue pratique créée bien plus par les évènements que par les hommes ». La formule phare de ces militants est évidemment celle de l’AIT, l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Il y a une rupture avec la bourgeoisie après la répression de juin 1848 contre les couches populaires, il y a deux classes sociales. Les moyens d’action se retrouvent dans l’action directe, c’est-à-dire l’action au quotidien pour améliorer les conditions de travail, avec les grèves et notamment le mythe de la grève générale mais surtout la création d’une véritable culture ouvrière, formation professionnelle et culture de soi. Les formes de coopération seront appréciées comme l’ouvrage le démontre.

Le type éducationniste-réalisateur
s’appuie sur l’action consciente de l’individu dans le changement social radical. « C’est lui qui, par son désir d’autonomie et par sa volonté de s’affirmer face à un environnement hostile, en est à l’origine. » La notion de prise de conscience est fondamentale, tout comme la méfiance à l’égard de la violence. On pourrait faire référence à Thoreau, l’auteur de La Désobéissance civile. C’est l’évolution des mentalités qui crée une situation nouvelle. Changeons les individus pour changer la société. Mais en attendant, il faut vivre aujourd’hui, et non pas se projeter dans un monde lointain, en s’appuyant sur des structures alternatives, en instaurant d’autres rapports entre les individus. Les choses évolueront progressivement et l’État connaîtra son euthanasie.

La présentation de ces trois types constitue la première partie de l’ouvrage. J’insiste beaucoup sur la densité des références, celles d’auteurs un peu oubliés voire étrangers.


La diversité et la complexité des actions


La seconde partie se présente comme une fresque de l’histoire de l’anarchisme de la Révolution française, et même un peu avant, jusqu’à l’aube du XXe siècle. On pourrait regretter que l’auteur ne s’engage pas au-delà mais un autre volume serait nécessaire… J’insiste sur le rôle de Godwin qui publie le premier livre anarchiste. « C’est de la persuasion, résultant de la libre discussion et de la diffusion progressive de la vérité en matière de justice politique » qu’il attend le changement social. Écrits dans les années 1800, ces propos empreints des Lumières constituent une révolution intellectuelle passionnante à lire. Et puis dans une approche vivifiante, nous retrouvons les socialistes utopiques, Owen, Fourier, Tristan, Saint-Simon. Cette période fourmille d’expériences, de tentatives en Europe, aux États-Unis, tout le monde se cherche et condamne la misère sociale.

D’autres réflexions se font jour autour des associations ouvrières, des mutuelles, et même si cela prête à sourire, chez les promoteurs de ces micros projets réalisateurs, l’objectif final d’une transformation radicale des structures sociales n’est jamais abandonné : amélioration dans l’immédiat et avènement d’une société égalitaire et fraternelle.

Un chapitre important est réservé à Proudhon, à sa pensée complexe, son style sinueux et son affirmation est intéressante : « La négation de la propriété emportant celle de l’autorité, je déduis immédiatement de ma définition ce corollaire non moins paradoxal : la véritable forme du gouvernement, c’est l’anarchie. » Deux de ses ouvrages peuvent retenir notre attention : Du principe fédératif et De la capacité politique des classes ouvrières. Son opposition à la violence est à noter sans pour autant reculer devant la révolution sociale à accomplir.

Comme je l’ai écrit plus haut, les États-Unis furent un champ d’expérimentations variées et des individus initient des « laboratoires de l’utopie » comme Warren qui insiste particulièrement sur « le droit à l’autogouvernement dès l’enfance ».
En Europe, d’autres sensibilités se développent plus radicales notamment après 1848. Des hommes comme Coeurderoy, Déjacque, le créateur du mot libertaire, invitent à faire table rase.

A travers ce parcours, les trois types de militants se succèdent, coexistent. L’Association internationale des travailleurs constituera un forum de discussions fantastique et parfois sur des sujets très techniques comme les banques d’échanges, les mutuelles, l’enseignement, les moyens d’action. En 1869, le belge De Paepe publie un article posant les bases de l’anarchosyndicalisme.

On y retrouve toute l’évolution de la pensée de Bakounine dans un style flamboyant, romantique, son goût pour les sociétés secrètes, l’insurrection, la grève mais aussi son appel à la méfiance des ouvriers à l’égard de la bourgeoisie qui les envoie aux barricades pour tirer les marrons du feu au bénéfice de cette même bourgeoisie. Les pages consacrées aux débats Marx/Bakounine sont passionnantes et démontrent la rouerie et les manœuvres de Marx pour abattre ses adversaires.

Vers la fin du XIXe siècle, la multiplication des attentats fera débat. Certains y voient l’influence des nihilistes russes. Un Italien Cafiero propose une stratégie fondée sur la multiplication de ces initiatives individuelles pour hâter la révolution.

Pourtant en cette fin de siècle, la propagande traditionnelle reste un outil irremplaçable de diffusion des idées dans lequel les anarchistes sont passés maîtres. Kropotkine souligne que « la révolution est avant tout un mouvement populaire ». Reclus insiste : « C’est dans les têtes et dans les cœurs que les transformations ont à s’accomplir avant de tendre les muscles et de se changer en phénomènes historiques. »

Et Gaetano Manfredonia, dans un style toujours clair, synthétique, tire quelques conclusions, Pour lui, les pensées des « figures du Panthéon libertaire » doivent s’apprécier en fonction des conditions de l’époque et des pratiques, la base même du travail d’historien. De plus l’anarchisme n’est pas un simple mouvement contestataire, il est force de propositions. « La multiplicité des pratiques libertaires a permis à ce courant de répondre aux défis nouveaux. […] L’existence des pratiques libertaires fondées sur l’individu, et pouvant s’inscrire dans une logique compatible avec le développement des sociétés démocratiques et libérales, constitue un atout majeur qui permet à ce courant de s’adapter aux nouvelles conditions des sociétés modernes tout en préservant la radicalité de ses objectifs et de ses moyens : action directe et refus de l’institutionnalisation des luttes. »

Francis Pian

Gaetano Manfredonia, Anarchisme et changement social, Insurrectionnalisme, syndicalisme, éducationnisme-réalisateur. Editions de l’Atelier de création libertaire, 2021
PAR : Francis Pian
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