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par Patrick Schindler le 22 novembre 2021

Un rat noir de fin novembre...

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En cette fin novembre, le Rat noir a toujours les pattes qui trainent sur les rayons de la librairie Lexikopoleio d’Odile et de son accueillante équipe athénienne. Ce mois-ci, il est tombé en arrêt devant Les petites chroniques athéniennes de Jeanne Rocques-Tesson qui nous convie à surprendre les grands auteurs de l’antiquité et les Athéniens dans leur vie quotidienne ; pourquoi pas un petit séjour poétique dans Les îles de Jean Grenier ? Ensuite, vivre L’année de la mort de Ricardo Reiss dans l’univers magique de l’écrivain portugais, José Saramago ; traverser l’Atlantique pour rejoindre l’écrivaine Innue, An Anatane Kapesh : Qu’as-tu fait de mon pays, comme une introduction à la volumineuse et trop négligée, Histoire populaire des États-Unis, racontée par Howard Zinn.

Les petites chroniques athéniennes de Jeanne Rocques-Tesson




Jeanne Rocques-Tesson est née à Alger et a étudié les Lettres classiques à Rouen, avant d’y devenir professeur. Elle a ensuite quitté le professorat pour s’installer en Grèce où elle vit à présent, puis est devenue traductrice après avoir enseigné à l’Institut français de Thessalonique.




C’est en relisant « pour la dixième fois ! » ses classiques grecs, entre autres, Plutarque, Aristote, Diogène, Aristophane, etc. (en tout, plus d’une quarantaine) que Jeanne Rocques-Tesson a eu la lumineuse idée de faire descendre de quelques marches, tous ces beaux messieurs de leur piédestal. Pour ne garder que les détails « insolites, touchants ou prosaïques, de leur vie quotidienne », nous prévient-elle dans son introduction. « De ces Grecs que l’on dit anciens et qui pourtant menaient une vie des plus banales, avec leurs soucis d’élégance ou d’esthétique, leurs difficultés conjugales, leurs travers et leur naïveté. » On ne saurait si bien dire.
Dès la première chronique, nous sommes emportés. Elle raconte par quels stratagèmes, les marchands de poissons athéniens contournaient la règlementation drastique qui les contraignait à les empêcher de s’assoir pour les obliger à baisser leur prix ou de vendre du poisson pourri !
Plus loin, une autre nous révèlent tous les ragots qui circulaient sur la vie privée et la radinerie du grand Périclès.
Une autre nous raconte les excentricités auxquelles se livrait le sage Socrate.
Fait suite, un « mode d’emploi pour réussir ou rater son suicide » !
Qui étaient selon les Athéniens, les premiers responsables de la peste ? Les discours réactionnaires de Xénophon.
Puis, Jeanne Rocques-Tesson nous donne un bel exemple de « féminisme précoce », les premières méthodes abortives, avant de nous apprendre comment échapper aux bavards qui hantent les rues de l’Athènes de cette époque épique, « qui vous mettent le grappin dessus et vous vendent leurs salades qui donnent mal à la tête ». Ces récolteurs d’impôts « chicaneurs et dix fois plus malhonnêtes que leurs proies ». Ces éphèbes aux poils rasés « peu regardant à offrir leurs charmes au tout-venant ». Dans une Athènes partagée entre ceux qui parlent grec et ceux qui parlent « bar-bar-bar ». Où le dernier chic est de « se promener escorté par un esclave noir ». Faire la connaissance des chiens des philosophes. Ceci, pour ne donner qu’un petit aperçu des thèmes passionnants croisés tout au long de ces 80 historiettes qui « grattent le marbre de ces figures mythiques antiques pour voir ce qui se cache en dessous ». Moments des plus agréables et souvent irrésistibles …

Les îles de Jean Grenier




Jean Grenier est né à Paris en 1898. Il passe son enfance et son adolescence à Saint-Brieuc, durant laquelle il fait la connaissance entre autres, de Max Jacob. Il est reçu à l’agrégation de philosophie en 1922, et commence par enseigner à l’Institut français de Naples, puis à Alger, où il a Albert Camus pour élève. Albert Camus fortement influencé par Les Îles, lui dédie son premier livre, L’envers et l’endroit ainsi que L’Homme révolté. Les deux amis suivront des voies différentes, Camus vers la révolte, Jean Grenier vers la « contemplation indifférente », proche du Wou-Wei (le non-agir), un des préceptes essentiels du taoïsme.




La Rat noir avait déjà entendu grand bien des Îles de Jean Granier (éd. L’imaginaire, Gallimard) par son amie Michèle Victor, peintre et écrivaine. Dans la préface, Albert Camus nous y explique comment il a découvert ce petit recueil, alors qu’il n’était âgé que d’une vingtaine d’années et dont les plus belles pages, qu’il lisait et relisait le soir dans les rues d’Alger ou dans sa chambre, « coulent rapides, mais leur écho se prolonge à l’infini. Après l’attrait du vide, sorte de course où l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. » Les Îles lui suggérant « en même temps, le goût de l’impérissable et la frugalité. Les plus beaux instants étant ceux où le désir est « près » d’être réalisé ». Ces Îles qui lui permirent « de comprendre les subites mélancolies et de découvrir l’art. » Rien de moins.

Dans le premier chapitre, Jean Grenier nous parle de son chat. De ses silences et de ses bonds, de ses rêves heureux entre deux sommeils. Qui, vieillissant, a moins le goût du jeu que celui du confort. Ce chat qu’il a trouvé dans le cimetière fleuri où il aimait à se promener « parmi les croix faites de coquillages ». Son chat qui, quand il se pelotonne sur ses genoux, le fait en allongeant la patte à moitié, alors que « le contour le plus harmonieux des vases grecs n’as pas cette nécessité » ! Les chats qui disparaissent comme les bateaux qui ne reviennent plus. On pourrait résumer Les îles Kerguelen à leur seule introduction : « J’ai beaucoup rêvé d’arriver seul dans une ville étrangère, seul et dénué de tout. J’aurais vécu humblement, misérablement, même » car la suite n’est qu’une longue et délicieuse digression sur cette solitude « si difficile à trouver sur la terre grouillant d’humains ». Les îles Fortunées commencent par cette phrase : « On me demande pourquoi vous voyagez ». Jean Grenier de répondre à la question à sa manière, rêveuse, entre « miroirs sans tain, cieux sans lumières et amours sans objets ». Parfois contradictoire et portant à la polémique. L’île des Pâques est une longue réflexion sur la mort d’un de ses amis boucher malade, qui se croyait persécuté, tandis « qu’à l’abattoir, on égorge les moutons en série et que moi, ils me font mourir seul » … Jean Grenier accompagnera les derniers jours de cet homme simple et généreux. Dans L’Inde imaginaire, Grenier nous explique à l’aide d’images éloquentes, en quoi « c’est en considérant l’Inde comme un pays imaginaire qu’on approche le plus sa réalité ». Cette Inde « qui n’a ni lieu ni temps, qui agonise depuis cinq siècles » et dont « les habitants ont été conduits à la méditation par le climat ». L’Inde, « antithèse de la civilisation grecque et chrétienne », qui ne s’intéresse qu’aux rêves. Indiens qui « vivent comme des animaux ou des fous » ! Dans Jours disparus, Jean Grenier nous raconte pourquoi le jour, où monté en haut de la Casbah d’Alger, il ne fit rien et fut un jour particulièrement heureux ! Dans le dernier texte du recueil, Grenier nous explique pourquoi, devant la devanture d’un fleuriste dans un pays du Nord, il se met à rêver sur son enseigne sur laquelle on peut lire « Aux îles Borromées » pour conclure « Il me semble que partout où ils se trouveront, le soleil, la mer et les fleurs seront pour moi les îles Borromées ». Petit aperçu des trésors contenus les pages des Îles. Le seul livre à emporter sur une île déserte ?...

José Saramago : L’année de la mort de Ricardo Reis




José de Sousa Saramago, écrivain et journaliste portugais est né en 1922, aux îles Canaries. Fils de paysans du centre du Portugal, il abandonne ses études secondaires pour devenir serrurier, ce qui ne l’empêche nullement de se passionner pour la littérature et la langue française. Il vit ensuite de plusieurs métiers avant de se lancer dans le journalisme. Il combat le régime de Salazar et devient un membre « baroque » du Parti communiste portugais en 1969. Après la chute de la dictature en 1974, il est nommé à la tête du quotidien Diaro de Noticias dont il est renvoyé un an plus tard. Il se lance alors dans sa carrière d’écrivain. Sa version de l’Évangile selon Jésus-Christ est retirée de la sélection pour le prix littéraire européen pour « offense à la religion », ce qui ne lui barre aucunement la route du prix Nobel de littérature qu’il obtient en 1988. Il meurt en 2010 à Lanzarote (Portugal).

Nous somm



es en décembre 1935, à bord du vapeur anglais, Highland Brigade qui fait la navette entre Londres et Buenos Aires. Escales à Rio de Janeiro et Lisbonne. Il transporte des voyageurs iconoclastes de toutes nationalités et de toutes classes, de la première à la troisième ! Nous arrivons à Lisbonne, « ville morte » par temps de pluie, tandis que ne débarquent sur le quai que quelques rares touristes et surtout des émigrants qui rentrent au Portugal, cette « terre fertile en misère », parce qu’ils n’ont pas fait fortune de l’autre côté de l’océan. Nous prenons le taxi avec Ricardo Reis. Homme de 48 ans, grisonnant et maigre, médecin et « poète orphique » à ses heures « Je demande seulement aux dieux qu’ils m’accordent de ne rien avoir à leur demander. » Pour l’heure, Ricardo Reis est bien incapable d’indiquer sa destination au chauffeur et lui demande juste de lui trouver « un hôtel près du fleuve ». Tout lui semble indifférent « Quand on émigre, le pays où l’on va peut-être mourir est aussi celui où l’on doit vivre ». Le chauffeur le dépose dans une sorte de pension de famille qui a eu son heure de gloire. Reis y prend ses marques. Il ne s’y sent pas seul « habité par des êtres sans nombres ». Durant le repas du soir, il observe les clients de l’hôtel. Un couple et leurs enfants qui semblent muets « C’est un miracle que les hommes ne deviennent pas fous aussitôt qu’ils ouvrent la bouche pour parler. » Un père distingué et sa jolie fille, Marcenda, handicapée d’un bras. Il remonte dans sa chambre avec en tête, de trouver le secret de la jeune fille « à la main morte ». Pour l’heure, il s’interroge sur ce qu’il va bien pouvoir faire à Lisbonne. Remettre la blouse et « écouter les malades même si ce n’est que pour les laisser mourir » ?

Comme il faut bien qu’un poète remplisse sa solitude, Ricardo Reis se laisse embarquer dans une histoire simple et entreprend une relation maitre-esclave, avec une des femmes chambre de l’hôtel « Deux êtres d’univers différents, humais tous deux, mais étrangers dans leur ressemblance, ou plus troublant, encore, identiques dans leur différence. » Le reste du temps, s’il ne se promène pas en ville pour observer ce que sont devenus les Portugais depuis les seize années de son absence, « perdus sur cette terre d’esclaves et de voleurs, comme l’a dit Lord Byron », il complète sa vision par les informations glanées dans pages des journaux du jour. Le nouveau gouvernement qui vient d’être formé sous la coupe d’Oliveira Salazar « Les flatteurs se plaçant de manière à tous se trouver sur la photo ». L’Italie qui a envahie l’Éthiopie. Plus loin, au nord-est, ces nazis qui gesticulent. L’Espagne instable. Ricardo Reis, qui souhaite « n’être que spectateur, simplement », n’en pense rien de spécial. Il ne « désire plus rien, ou sachant ce qu’il ne peut rien obtenir, ne souhaite que ce qui lui appartient déjà, c’est-à-dire tout » ! Aussi, laisse-t-il son esprit vagabonder, de fait divers en fait divers. Il tombe sur une annonce qui confirme ce qu’il avait appris au Brésil : son ami, le « poète d’Orphée », Fernando Pessoa, (aux nombreux pseudonymes) est bien mort et enterré dans un des grands cimetières de la ville. Il décide de s’y rendre toujours sous une pluie hivernale. Passant devant d’autres tombes, il imagine la vie de tous ces autres morts. Car Ricardo Reis pense tout le temps. Sans arrêt. Allant d’association d’idée en association d’idée. La nuit il rêve, donc il pense encore. Pas plus étonné que cela, lorsque son ancien camarade poète vient lui retourner sa visite. Le mort lui demande des nouvelles du monde. Ricardo raconte Hitler, Mussolini, les rumeurs de coup d’État en Espagne, après la victoire des gauches, « ces communistes, anarchistes et syndicaliste qui œuvrent parmi la classe ouvrière, les soldats et les marins » comme dit le journal, tandis que les riches Espagnols viennent se réfugier dans le plus « sûr » Portugal. Portugal qui « n’est même pas un acteur de troisième catégorie, de la figuration, voilà ce qu’il fait. » Pessoa écoute ces infos avec l’ironie digne d’un des dieux de l’Olympe… Voilà pour l’intrigue. Bienvenue dans l’univers magique de José Saramago !

Parfois, Ricardo Reis s’adresse à nous, lecteurs, pour nous demander si nous le suivons bien à travers ses digressions et le labyrinthe de ses doubles « Certains disent que la meilleure façon de sortir d’un labyrinthe c’est d’avancer toujours du même côté. Mais, ne devrions-nous pas savoir que c’est contraire à la nature humaine. » A force de les côtoyer, Reis semble devenir lui aussi un « fantôme errant qui observe », tout et tout le monde « Deux vieux sur un banc qui se connaissent depuis tant d’années qu’ils n’ont plus rien à se dire et attendre simplement lequel des deux mourra le premier. » Reis sera-t-il capable de garder sa place dans le monde des vivants ou préférera-il continuer à errer avec les morts ? Pourtant, dans ce monde agité, il est bien obligé de reposer parfois les pieds sur terre. Le jour où il est convoqué par la Police de la surveillance et de la défense de l’État . Sous quel prétexte ?

Mais ce qui est fascinant dans ce roman, c’est de voir le monde à travers les yeux de Ricardo Reis, ce monarchiste « par éducation », ce poète non-politisé, témoin involontaire d’une Europe « déréglée » et tombée, en cette année 1936, en pleine hystérie nationaliste et anticommuniste. De Berlin à Rome, de Rome à Madrid et de Madrid à Lisbonne. Fresque dantesque dans laquelle, les nazis du « Guide » Hitler, assassinent au nom « D’un peuple, un empire, un chef » ; les fascistes du « Duce » Mussolini, sous la devise : « Croire, obéir, combattre » ; les franquistes du « Caudillo » Franco, au nom de la nation « Una, Grande e Libre » et par ricochet, les salazaristes du « Moine dictateur » Salazar, sous la bannière : « Unité, Travail, Progrès ». Ricardo Reiss, héros du génial José Saramago, presque uniquement confronté aux événements par l’intermédiaire mensonger des journaux officiels. Mais dont les yeux fatigués assistent néanmoins à la débauche du Carnaval de Lisbonne. Dont les pieds fatigués le trainent à un pèlerinage à Notre-Dame de Fatima. Dont les oreilles fatiguées subissent le simulacre d’une attaque aérienne imaginée par le pouvoir totalitaire et aux hurlements de nationalistes tournant à l’hystérie. Scènes épiques et pathétiques où se mêlent stupéfaction et ironie. Mais, comment rester simple spectateur devant une telle débauche de haine, tandis que les catastrophes naturelles tombent comme à Gravelotte sur le peuple portugais ? Quelqu’un, ou quelqu’une lui mettra-t-il enfin les yeux en face des trous : optera-t-il pour rejoindre in fine, la compagnie des vivants ou restera-t-il avec celle des morts ? Du grand roman.

An Antane Kapesh « Anite nene etutamin nitassi ? »
Qu’as-tu fait de mon pays ? »)




An Antane Kapesh, écrivaine militante innue, est née en 1926, dans la forêt de Kuujjuaq au Québec. Ses deux ouvrages qui contiennent beaucoup d’éléments de la tradition orale, traitent des sujets historiques et socio-politiques du peuple innue. Elle y dénonce les injustices et les problèmes sociaux subis par son peuple dès l’arrivée des colons européens. Elle n’a jamais fréquenté l’école des Blancs, a été éduquée dans sa famille et y a appris à écrire en innu.

Dans la préface de Tanite nene etutamin nitassi ? Qu’as-tu fait de mon pays ? ») d’An Antane Kapesh (éd. Mémoire d’encrier, édition bilingue francophone/innue, 16 €) Noami Fontaine nous explique comment elle a découvert An Antane alors qu’elle se demandait comment initier son fils de onze ans, Mashkuss (petit ours), d’origine innue (premiers habitants du Québec surnommés par les colons, « les sauvages ». Elle arrête son choix et fait découvrir sa culture à Mashkuss par ce simple petit texte, faussement naïf d’An Antane Kapesh. Ecrit par cette dernière pour compléter Eukuan nin mattsahi innushkenje suis une maudite sauvage »), livret-affirmation de son identité innue, de ses mythologies : « son bien le plus précieux ».

Ce petit conte met en scène un grand-père innue qui, avant l’arrivée des Polichinelles (terme évoquant ces personnages grotesques et comiques de la Comédia del arte), initie son petit-fils « à la peau foncée », aux secrets de la survie en forêt, à la pêche, au respect de la nature et des animaux, ne les tuant qu’en fonction des besoins vitaux. Mais, le vieux doit mourir, néanmoins satisfait d’avoir pu transmettre son savoir. Son grand-père mort, l’enfant fait un rêve qui comme tous ses rêves, va se réaliser. Ainsi, des Polichinelles envahissent le pays innue et vont le désincarner petit bout par petit bout. Et imposer à l’enfant, plein de naïveté et de confiance, leur façon de voir les choses. Lui faire manger des bajoues de cochons, lui faire mettre des chaussures, l’envoyer à l’école, etc. Las, l’enfant s’enfuit et erre avant de tomber sur d’autres Polichinelles qui vont encore lui imposer bien des règles, jusqu’alors étrangères. Jusqu’où, jusqu’à quand ? Jusqu’à l’explosion ? Ou bien l’enfant devra-t-il jusqu’au bout « bon gré, mal gré, faire le fou avec les Polichinelles et jouer à leurs Polichinelleries » ?

Un texte brut, d’une puissance impressionnante. Comme un cri qui nous parvient indemne des terres ancestrales canadiennes, comme un avertissement avant de mettre les pieds dans l’histoire des Polichinelles ! Dans sa postface, Noami Fontaine nous explique les difficultés qu’elle a rencontrées pour la traduction et son choix attentif des mots choisis, le tout accompagné d’un petit dictionnaire innue/français de l’Institut Tshakapesh de 2012.

Howard Zinn et sa phénoménale histoire populaire des États-Unis




Howard Zinn, historien et politologue américain, né en 1922 à Boston est décédé en 2010. Son engagement dans l’armée de l’air durant la Seconde guerre mondiale est le déclencheur de son positionnement politique pacifiste et pour la désobéissance civile. Acteur de premier plan du mouvement des droits civiques et du courant pacifiste aux Etats-Unis, notamment contre la guerre du Vietnam, il est considéré comme l’une des figures intellectuelles majeures de la gauche américaine.




Avec ce volumineux ouvrage de 800 pages, Howard Zinn nous propose de revisiter l’histoire des États-Unis. Mais pas l’histoire officielle, celle encore enseignée aujourd’hui dans les écoles américaines. Une histoire populaire. Celle des Indiens, des esclaves en fuite, des soldats déserteurs, des jeunes ouvriers et militants des droits civiques, et ceci rien que de 1492 à nos jours. Vaste programme donc, développé tout le long de ses vingt-quatre chapitres, à l’appui de nombreux documents qui n’ont que pour objectif de refuser « à fondre les atrocités historiques dans la masse des faits » ! Impossible alors d’échapper alors à une assez longue recension, ce dont le Rat noir s’excuse par avance.

De Christophe Colomb et du massacre des Arawaks à la ségrégation raciale. Nous abordons l’histoire des États-Unis, avec Christophe Colomb, principalement motivé par la découverte des mines d’or dans le « pays indien ». Howard Zinn ne nous épargne aucun détail sur leur massacre et leur déportation en Europe, où la plupart d’entre eux meurent durant le voyage. Jusqu’à ce que sur les trois milliers d’Indiens restés et exploités dans les mines par les colons espagnols, il n’en reste : aucun en 1650 ! Zinn nous raconte également l’histoire et le sort qu’ont fait subir les Espagnols aux Aztèques du Mexique et aux Incas du Pérou. Les colons anglais aux Plouhatins et Pequots de Virginie et du Massachussetts et autres Iroquois. Ne nous laissant pas le temps de souffler, Howard Zinn aborde ensuite, la ségrégation raciale qui débute en 1619, avec l’arrivée du premier navire chargé de vingt esclaves noirs en Virginie. De nombreux documents de l’époque évoquent la condition des Noirs, entre détention et exploitation, puis l’arsenal des lois raciales, la répression des révoltes d’esclaves. N’oubliant pas passage de consacrer quelques pages à la pratique de l’esclavage qui existait également en Afrique.

Howard Zinn nous raconte ensuite l’histoire des colons pauvres (majoritairement des immigrants Allemands, Irlandais et Ecossais) en bute aux dominants de l’aristocratie anglaise et des riches propriétaires (révolte de Bacon de 1676). La naissance de la petite bourgeoisie et « l’étrange révolution » de 1779 des fermiers pauvres qui ne réduisit aucunement les différences de classes et fut réprimée brutalement. Introduisant la confrontation entre les républicains démocrates et les fédéralistes (qui perdure sous sa forme moderne entre les républicains et les démocrates), tandis que rien ne change vraiment avec la Constitution des père fondateurs.

Puis, le début des expulsions de masse des Indiens et la situation complexe des esclaves dépendant de la bonne volonté de lois tordues et souvent non respectées et enfin, la condition des femmes blanches et esclaves « importées ». Ces Femmes « opprimées domestiques » auxquelles Howard Zinn consacre un très long chapitre, sous la devise officielle du tout puissant diktat : « Epouse, soumets-toi à ton mari en toute chose ». Zinn nous laisse cependant respirer en nous citant quelques exceptions (les Frances Wright, etc.). Dans le chapitre suivant, Zinn évoque les fameux « déplacements d’Indiens » poussés par l’explosion du nombre de colons blancs et le développement de l’économie capitaliste moderne. La guerre déclarée aux Séminoles et Cherokee (sur la « piste des larmes ») avant de nous intéresser à l’expansion blanche, de la Louisiane et du Texas jusqu’aux Rocheuses, à la guerre contre les Mexicains en 1848, pour investir les terres de l’Ouest et finalement intégrer la Californie et le Nouveau Mexique aux États-Unis.

Dans Les Négros spirituals, Howard Zinn revient en détail sur la condition des esclaves dans les États du Nord abolitionnistes comme dans le sud, esclavagistes, avant la guerre de Sécession. Il évoque, entre autres, la fameuse Harriet Tubman, qui prônaient une politique de boycott du travail dans les plantations de coton du sud et dans quelques états du nord ; la pendaison de John Brown ou encore le « fameux chemin de fer souterrain » qui permit à 1 500 esclaves de fuir vers le Canada. Toujours à l’appui de nombreux documents et témoignages.

Nous en arrivons à la guerre de Sécession qui ne fit pas moins de 600 000 morts en quatre mois, dont beaucoup d’esclaves noirs enrôlés dans les deux camps. Après-guerre, les Noirs qui passèrent dans les états du Nord, du statut d’esclave à celui de semi-esclave, (quatre états du Nord de l’Union pratiquant encore l’esclavage). Et leurs « droits » si minimes accordés par la nouvelle Constitution. Mais dans les État du sud après l’assassinat de Lincoln, le fameux « code noir » qui transforma les esclaves noirs pas moins qu’en serfs, tandis qu’en 1866, avec la création du Ku Klux Klan, qui traitait les Noirs de « vers rampants et bêtes sauvages », commença la Terreur blanche.

Mais les nombreux troubles sociaux (généralement oubliés dans les livres d’histoire), dont la révolte des fermiers, qui marquèrent l’histoire des Etats-Unis de 1830 à 1876, firent passer les problèmes raciaux au second plan. Tandis que l’augmentation drastique de la population urbaine, avec l’arrivée massive d’immigrants, engendrait la faim et la misère. L’enchaînement crises économiques (la pire en 1877) déclencha la prise de conscience de la condition ouvrière, l’apparition des premiers syndicats et la généralisation des grèves dans tout le pays (blanchisseries, industries, conserveries, ateliers, brasseries, cheminots et chômeurs en colère). Les patrons embauchèrent alors des briseurs de grèves et eurent recours à la police qui chargeait sauvagement les grévistes. Dont les échos arrivèrent en Europe. Une fois encore, Zinn nous en raconte l’histoire d’une façon originale et objective.

Puis, la société américaine se transforme profondément avec l’arrivée du fer et de l’acier, le train, le téléphone, la mécanisation de l’agriculture, etc. C’est alors que les banquiers, hommes d’affaires, pétroliers, industriels bâtissent leurs empires. Apparaissent alors des premières organisations révolutionnaires dans les principales villes du pays. Howard Zinn y consacre plusieurs chapitres. Les grèves, souvent déclenchées par les anarchistes en 1883, éclatent dans toutes les grandes villes industrielles, jusqu’au « massacre d’Haymarket square » à Chicago. De nombreux jeunes s’engagent alors dans la lutte. Zinn évoque les principaux acteurs dont les anarchistes, Emma Goldman et Alexander Berkman ou encore, le syndicaliste radical, Eugène Debs.

Les anarchistes et autres « indésirables » bastonnés, « embastillés » et étroitement surveillés, le calme relatif revenu, capitalistes et politiques développent leurs programmes expansionnistes impérialistes, sous la présidence de William McKinley, soutenues par les syndicats réactionnaires. Guerre déclarée aux possessions espagnoles, implantation à Haïti, à Cuba (où le rôle des insurgés est généralement passé sous silence), au Nicaragua et au Panama. Jusqu’à leurs projections mégalomanes sur les Philippines et la Chine… Quelques années plus tard, un certain Upton Sinclair résumera les États-Unis à un « Gigantesque paradis de la rapine, envahi par toutes les variétés de plantes vénéneuses qu’engendre la passion de l’argent ».

Zinn en vient ensuite à la naissance du Taylorisme (contrôle du temps de travail des ouvriers dans les usines, travail à la chaîne). Tandis qu’en réaction, on voit apparaitre aux Etats-Unis, un nouveau syndicat anarcho-syndicaliste (l’IWW) qui prône l’action directe, afin de contrer le très corporatiste, élitiste et raciste l’AFL. Howard Zinn s’arrête un instant sur les portraits de l’infatigable Mother Jones qui dénonce jusqu’à épuisement, les conditions de travail pour les femmes. Les nombreuses militantes syndicales voulant mêler socialisme et féminisme. Parallèlement, les Noirs commencent également à s’organiser quand Theodore Roosevelt tente à tout prix de calmer le jeu en initiant le « capitalisme politique progressiste », pensant enrayer par des réformes la dynamique des mouvements sociaux.

C’est alors que la première guerre mondiale est déclenchée en Europe, véritable boucherie, qui allait faire en quatre années, 10 millions de morts et 20 millions de victimes collatérales, tandis que les États-Unis restèrent « neutres » jusqu’en 1917. Ce qui n’empêchait nullement le Congrès de voter une « loi sur l’espionnage » pour faire tomber les têtes des militants pacifistes, dont Charles Schenck, ratonnés par la police. Theodore Roosevelt saisi l’occasion pour se débarrasser de 65 responsables de l’IWW, des incontournables Emma Goldman et Alexander Berkman et autres indésirables (environ 4.000 !), vers la « nouvelle Russie soviétique ». Et condamner à mort Sacco et Venzetti, sous l’indignation internationale.

Après l’intervention de l’armée américaine dans le conflit, l’après-guerre débute cependant sur un grand mouvement de grèves générales qui vont enfler jusqu’au crash boursier de 1929 et ses conséquences si bien décrites dans les romans de John Steinbeck. Il faudra attendre 1933 et l’élection du président démocrate Franklin Roosevelt, pour que ce dernier lance le « New Deal » tentant de calmer la colère sociale, mais qui ne résoudra rien fondamentalement pour les Blancs pauvres et les Noirs dont Roy Ottley et William Whithebay (dans « The Negro in New-York ») nous décrivent si bien les conditions de vie dans la misère et la violence qui règnent à Harlem et dont Howard Zinn nous donne quelques extraits.

Nous arrivons à la Seconde guerre mondiale. Dans son chapitre intitulé « Une guerre populaire ? » Zinn y pose les bonnes questions. Partant de la non-intervention des USA durant la guerre d’Espagne, de l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini et du début de l’extermination systématique des Juifs par Hitler : pourquoi avoir attendu Pearl Harbour ? Il nous rappelle la ségrégation au sein de l’armée américaine durant le conflit. Puis sur la base d’un nombre impressionnant de témoignages, archives et documents consécutifs, il nous explique le pourquoi des visées expansionnistes et impérialistes du gouvernement Truman après-guerre, le but de la création du FMI et la constitution de la très conservatrice charte des Nations-Unies, en symbiose avec les trois autres grandes puissances occidentales. Sans omettre l’horrible épisode d’Hiroshima et Nagasaki dont fut victime en premier lieu, la population civiles japonaise. Le début de la guerre-froide avec l’URSS, la répression anti-communiste d’un état paranoïaque qui « voyait un communiste caché au fond de chaque américain ». « L’affaire Rosenberg » et leur exécution à la chaise électrique. Puis l’élection du démocrate John Kennedy sous le gouvernement duquel, rien ne changea vraiment « les affaires étant les affaires » !

Howard Zinn revient ensuite sur la condition des Noirs dans les années 60. Rosa Parks, première femme noire qui osa braver les lois de ségrégation. Le non-violent Martin Luther King constamment espionné par le FBI, les conditions de l’assassinat de Malcolm X, jamais élucidées. Nous arrivons alors, au tragique épisode de la Guerre du Vietnam dont Zinn nous énumère avec précision les ravages humains et écologiques dus au Napalm, jusqu’au gouvernement Nixon. Encore beaucoup de témoignages.

Howard Zinn s’attaque ensuite aux petites avancées de la condition féminine depuis la Seconde guerre mondiale, mais ajoute à l’histoire des mouvements féministes, des témoignages de femmes anonymes, noires et blanches. Puis, évoque la révolution sexuelle. La révolte dans les prisons américaines dans les années 70, contre le racisme et les violences. Les 31 morts durant l’émeute d’Attica, les révoltes dans les réserves indiennes, révélant des documents hallucinants sur la résistance indienne, mais aussi des poèmes et des pistes de lecture. Angela Davis et les Blacks Panthers. Puis, « l’affaire du Watergate » qui va faire tomber Nixon.

Suivent, les années Carter/Reagan/Bush. Carter le « populiste », vendeur d’armes, le déclencheur de l’embargo contre l’Iran. Les premières victimes du sida. Reagan et sa politique sociale agressive, « l’Irangate ». G.H.V. Bush qui ne conduira pas moins de deux guerres en quatre ans. Pas le temps de s’ennuyer ! Zinn révèle ensuite les nombreuses résistances ignorées sous ces trois présidents. Les mouvements pacifistes, féministes (le droit à l’avortement, pro-choix contre pro-vie), pour la santé et contre la misère, contre les violences policières. Les luttes des gays et lesbiennes (Stonewall), celles des Indiens contre célébration du 500ème anniversaire du débarquement de Christophe Colomb, etc. Puis les années Clinton « blanc bonnet-bonnet blanc », le démocrate qui défend les marchés financiers et la libre entreprise (ALENA), qui renforce l’appareil militaire, les ventes d’armes et le système pénitentiaire, mais ne propose aucune réforme sociale et qui s’achève avec « l’affaire Lewinsky », sous fond de bombardement dans les Balkans.

Enfin, dans les derniers chapitres, Howard Zinn résume l’histoire officielle américaine comme étant une histoire « irrespectueuse » de l’Amérique populaire et de sa résistance. En postface, il nous offre une introduction aux années Georges Bush, l’attentat du 11 septembre 2001 qui inaugure la « guerre contre le terrorisme » qui ne fait que provoquer une véritable catastrophe humaine civile en Afghanistan et déclencher une vague de haine contre les populations arabes aux USA.

Enfin un livre sur l’histoire populaire des États-Unis qui, une fois la dernière page fermée ne nous fera plus jamais entendre le terme « rêve américain », sans nous faire sourire, ou carrément rire ! Le Rat noir est encore désolé pour la longueur de ce résumé d’un livre magistral. Mais, il eut été difficile, voire impossible de faire plus court !

Patrick Schindler, individuel FA, Athènes











PAR : Patrick Schindler
individuel FA, Athènes
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En mai le rat lit ce qui lui plait
Fin avril, le rat noir s’est découvert au fil de la lecture
Un rat noir, mi-avril
Une nouvelle Casse-rôle sur le feu !
Qu’est Exarcheia devenue ?
V’là printemps et le rat noir en direct d’Athènes
Le rat noir de la librairie. Mois de mars ou mois d’arès ? Ni dieu ni maître nom de Zeus !!!
Librairie athénienne. un message du rat noir
Le rat noir de la librairie athénienne. Février de cette année-là.
Le rat noir d’Athènes mi-janvier 2021
Le rat noir de la bibliothèque nous offre un peu de poésie pour fêter l’année nouvelle...
Volage, le rat noir de la bibliothèque change d’herbage
Octobre... Tiens, le rat noir de la bibliothèque est de retour...
Le rat noir de la bibliothèque pense à nous avant de grandes vacances...
Maurice Rajsfus, une discrétion de pâquerette dans une peau de militant acharné
Juin copieux pour le rat noir de la bibliothèque.
Juin et le rat noir de la bibliothèque
Mai : Le rat noir de la bibliothèque
Séropositif.ves ou non : Attention, une épidémie peut en cacher une autre !
Mai bientôt là, le rat de la bibliothèque lira ce qui lui plaira
Toujours confiné, le rat de la bibliothèque a dévoré
Début de printemps, le rat noir de la bibliothèque a grignoté...
Ancien article Des « PD-anars » contre la normalisation gay !
mars, le rat noir de la bibliothèque est de retour
Janvier, voilà le rat noir de la bibliothèque...
Vert/Brun : un "Drôle de couple" en Autriche !
Ancien article : Stéphane S., le poète-philosophe libertaire au « Sang Graal »
Algérie : l’abstention comme arme contre le pouvoir
Décembre 2019 : Le rat noir de la bibliothèque
1er décembre, journée mondiale contre le sida : les jeunes de moins en moins sensibilisés sur la contamination
A Paris, bientôt de la police, partout, partout !
Les Bonnes de Jean Genet vues par Robyn Orlin
En octobre et novembre le ML avait reçu, le ML avait aimé
Razzia sur la culture en Turquie
Ces GJ isolés qui en veulent aux homos !
Service national universel pour les jeunes : attention, danger !
Vers l’acceptation de la diversité des familles dans la loi ?
Une petite info venue de Grèce
Le philosophe à l’épreuve des faits
La Madeleine Proust, Une vie (deuxième tome : Ma drôle de guerre, 1939-1940)
Loi sur la pénalisation des clients : billet d’humeur
Les anarchistes, toujours contre le mur !
Le Berry aux enchères
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