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par Patrick Schindler le 1 novembre 2019

N° 1 du rat noir de la bibliothèque

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une invite à lire



Rubrique à parution aléatoire, Le rat noir de la bibliothèque vous proposera les livres que le ML aura lus et aimés. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposés.




Jacques Baujard, qui dirige la collection Lampe-tempête aux éditions L’Echappée, nous explique dans la préface de cet ouvrage, sa démarche et l’aventure épique ayant amené les éditions à racheter les droits de Samedi soir, Dimanche matin [note] d’Alan Sillitoe, traduit de l’anglais par Henri Delgove.
Une histoire qui a duré quatre ans et pleine de rebondissements. Pourquoi cet acharnement ? Jacques, libraire chez Quilombo et grand admirateur de Panaït Istrati a découvert Alan Sillitoe en croisant la route de Colin Smith, le personnage principal de son premier roman, La Solitude du coureur de fond. Samedi soir, Dimanche matin était quant à lui épuisé depuis trente ans. Il ne l’est plus !
On y suit la vie quotidienne de son « héros », Arthur Seaton, un beau gars âgé de 22 ans, - 1m83, cheveux blonds frisés, soigneusement lissés en arrière - qui partage une vie, somme toute assez banale, à Nottingham (Midlands) dans les années 50, entre sa morne condition d’ouvrier, la semaine dans une usine de cycle et passe ses week-ends à se « déchirer dans les pubs » et respirer un peu d’air frais entre les draps de femmes mariées. Ce roman à forte odeur autobiographique n’est pas sans lien avec l’histoire de son auteur, marquée par une enfance passée sous la domination d’un père alcoolique et violent avec sa mère dans une Angleterre qui, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, découvre la télévision – dont son héros dira : « La télévision ! pensait-il avec mépris. Ils en seraient fous si on la leur enlevait, leur télévision […] Tout le monde est dingo avec ça. Ils auraient plus quoi faire sans. Y’aurait la révolution, ça ne fait pas un pli. Ils feraient sauter l’Hôtel de Ville et foutraient le feu au Château, j’men fous pas mal, moi, qu’il n’y en ait plus, d’télévision. » -, la machine à laver et ne rêve que de la richesse pour tous... A 14 ans, comme son héros, Sillitoe entre à l’usine de Nottingham mais, autodidacte acharné, pour ne pas sombrer dans le désespoir d’une vie sans couleur, il trouve refuge dans une minuscule librairie où il dévore les grands auteurs de la littérature (Homère, Cervantès, Tolstoï, Dostoïevsiki, Dos Passos). Après un passage rébarbatif à l’armée - « Quand je fais mes quinze jours de période [militaire] et que suis planqué par terre derrière un sac de sable à tirer sur une cible, j’sais bien quelles sont les gueules que j’aimerais avoir au bout de ma ligne de mire. Celles des salauds qui me l’ont mis dans les mains, mon flingue tout neuf » -, Sillitoe écrit La solitude, qui connaît immédiatement un grand succès puis enchaîne, conseillé par le poète britannique Robert Graves, avec Samedi soir, son second dans lequel il raconte son histoire de jeune ouvrier toujours en colère, toujours en révolte contre le système et l’ordre établi et qui deviendra le fleuron du mouvement des « Angry Young Men » ((jeunes hommes en colère), une sorte de Nouvelle vague à l’anglaise.
Le roman commence un samedi soir dans le Pub du quartier prolo où Arthur (l’alter égo de Sillitoe) se prend une murge carabinée à cause d’un concours à la con, puis va se réfugier la nuit dans le lit de Brenda, la femme de Jack, son pote d’usine parti aux courses pour le week-end. On le retrouve le lundi matin qui se rend, fataliste et un brin provocateur, avec son père à l’usine. C’est dans la tête d’Arthur que nous découvrons cet univers « de tours-revolvers et de fraiseuses, de perceuses, de polisseuses et de presses dans un baroufle étourdissant et qui faisait mal à la tête ». Comme antidote, Arthur se réfugie dans son petit univers fabriqué maison afin d’échapper à l’omniprésence des « contrôleurs de cadences » et autres mouchards arrivistes qui y règnent. Il se berce de l’espoir d’une vie meilleure, « vivant dans un monde d’images vraisemblables qui vous passaient dans la tête comme des vues de lanterne magique, bien souvent en couleurs magnifiques et éclatantes, un monde où la mémoire et l’imagination se donnaient libre cours en se jouant avec une fantaisie acrobatique de votre passé et de ce que pourrait être votre avenir »… Et puis, heureusement, au bout de la semaine, il y a le week-end, prometteur de toutes les folies…
Mais l’insouciance n’a qu’un temps, la vie réservant son lot d’emmerdes, Arthur ne va pas tarder à en faire les frais, ce qu’il nous raconte non sans ironie et autocritique au fil des pages de ce livre très agréable à lire, au parfum des grands films réalistes antlo-saxons des années 50 pressentant dès lors la relève d’un Ken Loach… On se prend d’affection pour ce petit gars qui n’échappe pas aux contradictions de sa condition prolétarienne, adulant et méprisant les femmes, prompt à la bagarre, mais ultra lucide sur sa condition. « Dès votre naissance, vous étiez capturé par l’air frais contre lequel vous vous débattiez en criant à l’instant même de votre sortie du sein maternel. Ensuite, c’était l’usine qui vous capturait, qui vous accrochait sa mécanique autour du cou. Puis, c’était une femme qui vous harponnait par la peau du cul. Et oui, vous ne valiez guère mieux qu’un poisson : vous nagiez à votre fantaisie, vous vous réjouissiez d’être libre, de faire ce que vous vouliez en vous moquant du tiers comme du quart. Et puis, tout d’un coup, plouf, l’hameçon vous avait saisi au bec et vous étiez capturé. […] On se bat avec les mères et avec les femmes, avec les proprios et les contremaîtres ; avec les flics, avec l’armée, avec le gouvernement.»

Patrick Schindler

Alan Sillitoe, Samedi soir, Dimanche matin, éd. L’Echappée, 20€. Disponible à la Librairie Publico, 145 rue Amelot 75011 Paris

Elaine Mokhtefi, « compagne » de Fanon et des Black Panthers à Alger




C’est avec grand plaisir que nous avons découvert Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers d’Elaine Mokhtefi [note] dans lequel l’auteure américaine nous invite à refaire son voyage à travers plusieurs décennies.
Il démarre en 1951, alors qu’Elaine, issue d’une famille juive de la classe ouvrière américaine décide, âgée de 23 ans, de quitter les Etats-Unis pour tenter sa chance à Paris, seulement six ans après la fin de la seconde guerre mondiale. Elle débarque dans une ville, « comme figée dans le temps, à peine remise des cicatrices laissées par l’occupation nazie. » Ses premières impressions touchent le mode de vie différent des français, leurs longs repas de midi bien arrosés, les petites boutiques partout et les petits métiers, les hôtels bon marché dépourvus de salles d’eau avec les toilettes sur le palier… A peine débarquée, Elaine rejoint la section française du mouvement pour la création d’un gouvernement mondial (style Mouvement des citoyens du monde), dans lequel elle militait déjà aux États-Unis avant son départ. Elle prend conscience des luttes syndicales, mais est surtout immédiatement frappée par la différence de régime qui est alors imposée aux arabes vivant et travaillant dans la capitale, ce qui n’est pas sans lui rappeler la condition des Noirs américains. Elle trouve facilement du travail en tant que secrétaire, les étrangers maitrisant plusieurs langues étant encore rare à cette époque. Elle se lie facilement et fréquente la bohème parisienne et les étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts. Devenue interprète, Elaine travaille pour plusieurs organisations internationales (notamment l’UNESCO) et fait de nombreux voyages en Afrique. Elle nous replonge dans l’ambiance de cette période de guerre froide entre l’URSS et les pays de l’OTAN, où la décolonisation est une des questions primordiales de l’après-guerre. L’armée française vient de subir sa défaite fatale à Diên Biên Phu en 1954, l’année où l’insurrection de l’Algérie pour son indépendance vient d’éclater. Elaine participe aux manifestations anti-guerre ou dénonçant la torture. Début 1957, trois ans après le début de la guerre d’Algérie, le gouvernement français de De Gaulle place l’Algérie sous commandement militaire. Toutes les personnes associées au centre social sont arrêtées. Les Algériens, hommes et femmes sont torturés puis emprisonnés, « eux qui avaient vécus à côté des Français, ignorés et dédaignés, volés et exploités sur leurs propres terre. » D’après certaines sources, entre 300 000 et 500 000 personnes sont mortes et plus de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants furent enfermés dans des camps de concentration entourés de barbelés.
L’auteure nous raconte avec une objectivité qui fait froid dans le dos, les autodafés commis dans l’université d’Alger, les assassinats perpétrés par l’OAS (l’armée secrète composée de pieds noirs et de militants d’extrême-droite), sans oublier le rejet de la solidarité de la part des Juifs d’Algérie qui préfèrent se tourner vers la France ou éventuellement Israël.

C’est chargée de ces images qu’en 1960, elle retourne aux États-Unis où elle continue à militer. Elle rejoint le Bureau algérien à New-York, siège officiel du Gouvernement provisoire de la République algérienne, du FLN et de l’Armée de libération nationale (ALN) au grand dam du Quai d’Orsay et du Premier ministre français. Des discutions y sont menées en privé avec John Fitzgerald Kenedy qui finit par abandonner son soutien au peuple algérien sous pression de la France. En revanche, des marins algériens et irlandais apportent de l’argent collecté parmi les membres de leur équipage. Elaine y croise les hommes qui vont devenir les élites du pays indépendant et notamment, Mohamed Sahnoun. Voyageant dans le sud des États-Unis, ils participent au seating en faveur de Martin Luther King qui sera finalement libéré de prison. En traversant les villes et villages de Géorgie, Mohamed prend conscience de la condition des Noirs étant lui aussi assez typé avec sa peau mate.
Ils partent tous les deux en Tunisie pour la conférence des étudiants algériens, tandis qu’Elaine participe en tant qu’interprète au deuxième séminaire de la jeunesse panafricaine luttant notamment pour la libération de l’Algérie et des colonies portugaises.
De retour aux États-Unis, Elaine fait la connaissance de Frantz Fanon, le psychiatre français fortement impliqué dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et dans un combat international dressant une solidarité entre « frères » opprimés. Durant toute sa courte vie il a cherché à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur le colon et sur le colonisé. Son livre le plus connu est préfacé par JP Sartre, mais il meurt de la leucémie en décembre 1961.

Le 19 mars 1962, les Algériens votent en masse pour l’indépendance. La milice fasciste de l’OAS terrorise la population algérienne tandis que les diverses tendance du mouvement de libération se déchirent en une lutte de pouvoir et de personnes. Le duo Ben Bella/Boumediene prend le pouvoir employant la force et les méthodes brutales, plutôt que les processus démocratiques et qui vont perdurer durant des années. Dans cette Algérie nouvelle, « les gens passaient d’un travail à l’autre à une vitesse étonnante », aussi, Elaine devient l’assistante de Cherif Guellal, conseillé d’Ahmed Ben Bella qui devient « le maître et l’esclave de l’improvisation, tandis qu’Alger constitue un carrefour pour tous les mouvements de libération et antifascistes des années soixante ». Elaine demande la nationalité algérienne, « dans une société où la femme étrangère était vue avec dédain, sinon antipathie », qui lui est refusée par les Etats-Unis. « Avec le recul, je me rends compte que j’ai eu de la chance », commente l’auteure…
Et puis, le matin du 19 juin 1965, c’est le coup d’État de Boumediene contre Ben Bella, tandis que les membres du mouvement clandestin d’opposition sont arrêtés et torturés. Dans la fin de ce chapitre consacré à la guerre d’Algérie, Elaine nous raconte les tenants et aboutissants du coup D’État, avant de passer dans le chapitre suivant à sa rencontre avec les militants des Black Panthers.
Tout d’abord, l’arrivée en 1967 à Alger (la ville qui soutenait et accueillait à l’époque toutes les délégations des organisations anticolonialistes pour la libération des peuples), de Stokely Carmichael, le dirigeant du Student Non-Violent Coordinating Committee (qui bientôt se désolidarisera du Black Panthers Party - BPP - pour ses méthodes et sa collaboration avec des militants blancs, dont Jean Genet), puis en 1969, celle d’Eldridge Cleaver, un des dirigeants du BPP avec Huey Newton et Bobby Seale, ce dernier représentant pour le FBI « la plus grande menace pour la sécurité du pays »… Elaine Mokhtefi nous en raconte l’histoire jusqu’à la fuite de Cleaver, lui aussi condamné pour meurtre mais qui, devenu gênant pour Fidel Castro, réussit à s’enfuir des États-Unis pour se réfugier à Alger. Leur présence dans la ville, ainsi que l’inauguration de leur « ambassade » n’est pas sans provoquer quelques remous qu’Elaine Mokhtefi nous relate sans complaisance et avec une passion toujours intacte.
Dans le chapitre suivant, l’auteure s’arrête sur la présence de Timothy Leary, le « grand prêtre » du LSD venu se réfugier auprès des BPP à Alger après sa fuite des Etats-Unis et les complications que ce personnage paranoïaque et incontrôlable apporte avec lui. Ainsi que le divorce idéologique entre les deux leaders des BPP, Huey Newton et Eldridge Cleaver qui provoque la scission du parti le 24 février 1971, le second reprochant au premier ses méthodes « musclées », pendant que Bomediene initie la nationalisation des avoirs français dans les secteurs du pétrole et du gaz, un point qui intéressait particulièrement les USA, qui voyaient en la présence des BPP à Alger, une raison pour revendiquer en échange une part de la nouvelle manne pétrolière…En octobre, Elaine accompagne Kathleen Cleaver et Jessica Scott dans une tournée aux Etats-Unis pour lancer le Réseau de communications entre les peuples révolutionnaires. Elle nous raconte l’accueil qui leur fut fait « dans une Amérique rongée par les ravages de son armée au Vietnam », l’assassinat de 33 prisonniers à la prison d’Attica après leur insurrection en protestation de l’assassinat de George Jackson à la prison de Saint Quentin et encore à Detroit ville traumatisée après la répression contre sa communauté noire en 1967, qui provoqua plus d’une quarantaine de morts.

Pour l’heure, Elaine avance dans son témoignage et nous plonge à présent dans ce qu’on pourrait prendre pour un roman de politique fiction, après sa rencontre avec Mokhtar Mokhtefi (qui deviendra son mari). Elle nous raconte les péripéties du bureau du BPP d’Alger courant après l’argent des pirates de l’air ; le mariage de son amie Zohra Sellami avec Ben Bella, « le renégat de la révolution », ce qui implique pas mal de péripéties dans la vie d’Elaine et des Panthères ainsi que des embrouilles avec la Sécurité militaire algérienne ; ses vaines recherches de fonds pour les BPP auprès de Godard, Simone de Beauvoir, Colette Magny (qui soutenait Huey Newton). Seul Jérôme Savary s’engage et réussit à réunir une belle petite somme. Puis, conséquences de la scission du BPP, elle nous raconte la chute lente du parti, le fossé se creusant entre ce dernier et ses bienfaiteurs algériens, tandis que le gouvernement s’enfonce de plus en plus dans une bureaucratie stagnante, dans le totalitarisme et les compromis politiques et financiers et ce, jusqu’à la dispersion des membres du BPP algérien dans les pays décolonisés d’Afrique. Eldridge Cleaver se réfugie en France en 1973, avant d’obtenir une carte de séjour accordée sous Giscard d’Estaing en 74, transformée en résidence légale en 76, malgré l’intervention du FBI.
Elaine Mokhtefi rétablit au passage quelques vérités au sujet de Cleaver, personnage machiste, complexe et de la légende des BPP en Algérie, avant qu’elle n’en soit expulsée. Elle raconte ensuite son engagement pour toutes les causes liées à la libération des peuples et des individus, avant de revenir dans sa postface, sur son enfance aux États-Unis.

Un livre sincère, sans fioritures ni atermoiements, à dévorer pour ceux qui ont connu cette époque et surtout pour ceux qui ne l’ont pas connue…

Patrick Schindler

Elaine Mokhtefi, Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers, éd. La Fabrique, 15€, disponible à la Librairie Publico 145 rue Amelot 75011 Paris

Encore un livre...

Les EN-Dehors




Dans son avant-propos, Anne Steiner, l’auteure de Les En-Dehors, anarchistes individualistes et illégalistes à la « belle époque » [note] , nous explique comment elle en est venue à s’intéresser au personnage de Rirette Maîtrejean. Dans les années 90, Anne animait Quartier libre, une revue locale de Belleville rattachant des lieux de ce quartier de Paris avec leur histoire sociale. Une idée qui entraîna sa recherche sur les anarchistes individualistes à la belle époque, débouchant sur une première version du livre, qu’elle vient de compléter, dix ans plus tard avec les archives de l’état civil devenues disponibles, sur la demande de Cédric Biagini, animateur des éditions l’Échappée. Cette nouvelle édition reprend donc l’itinéraire singulier de Rirette Maîtrejean « parmi les militants du troisième courant de la galaxie anarchiste du début du XIXème siècle, celui des individualistes, qualifiés « d’En dehors », ou encore de « rétifs » et de « réfractaires », car ils se démarquent des deux autres composantes de par leur méfiance aussi bien pour l’action parlementaire que l’action syndicale, mettant en avant leur volonté de « vivre leur vie d’anarchistes » le plus intensément possible, sans attendre les changements sociaux qui pour eux, tardaient à venir. »
Le récit d’Anne Steiner commence avec la naissance d’Anna Henriette Estorges, surnomée Rirette, dans une petite ville de la Corrèze. Son père meurt tandis qu’elle a seize ans. Elle étouffe dans cette petite bourgade de campagne marquée par l’esprit étriqué des paysans, tandis que la nouvelle situation de la famille l’empêche de réaliser son rêve : devenir institutrice. Aussi, s’enfuit-elle à Paris. N’ayant que la couture comme source de revenu, elle suit des cours du soir à la Sorbonne. C’est là qu’elle entend parler des universités populaires, auxquelles, gourmandes d’émancipation intellectuelle, beaucoup de femmes participent à cette époque.
Dans l’une d’elles, elle rencontre Libertad, admirateur d’Emile Henry et de Ravachol, qui l’introduit dans les milieux anarchistes et lui fait connaître l’équipe de L’anarchie, (le journal des individualistes, au tirage de quatre à six mille exemplaires) dont l’antimilitariste Henriette Roussel ainsi qu’Emilie Lamotte… C’est alors que Rirette commence « à vivre sa vie ». Anne Steiner nous entraîne ensuite avec elle aux sorties du week-end en banlieue, organisées par les militants des causeries. Mais c’est effarée, qu’elle apprend soudain qu’elle est tombée enceinte. L’anarchiste, Louis Maîtrejean, la persuade de garder l’enfant malgré sa pauvre situation, lui propose de s’installer avec elle et d’adopter sa petite fille. Ils en font une seconde, mais très rapidement, Rirette étouffe dans son rôle de mère de famille et dans son taudis de Belleville. Le couple bat de l’aile. Fervente de l’amour libre qui a ses yeux, « concoure au développement de l’individu dans toutes ses dimensions », alors âgée de vingt ans, elle s’éloigne de Maîtrejean qui par dépit, se radicalise et s’engage dans l’illégalisme.
Rirette fait la connaissance à La Ruche, du chroniqueur scientifique de L’anarchie, Maurice Vandamme, dit Mauricius, ouvrier d’art autodidacte et fidèle compagnon de Libertad. Pour ce dernier comme pour son camarade Ernest Juin, « l’anarchie ne se réduit pas à une doctrine philosophique : c’est un choix de vie, une praxis. » C’est le coup de foudre. En 1908, le nouveau couple s’installe à Champrosay, près de Darveil, mais il va vite être rattrapé par les événements. Le 30 juillet 1908, une manifestation de solidarité avec les terrassiers de Darveil, en grève depuis le 1er mai, le cortège est violemment chargé par un régiment de dragons qui n’hésite pas à tirer sur la foule, provoquant quatre morts et deux cents blessés, dont Rirette qui est sérieusement atteinte à une jambe. Rirette et Mauricius regagnent Paris, mais quelques jours plus tard, le 12 novembre, Libertad meurt d’un anthrax, laissant le journal L’Anarchie entre les mains de ses collaborateurs aux rapports conflictuels. Ces difficultés ébranlent le couple qui fit par se séparer.
C’est à point nommé que Rirette rencontre, rue du Chevalier de la Barre, le militant individualiste belge d’origine russe, Victor Kibaltchiche, plus connu sous le nom de Victor Serge. Naissance d’une nouvelle idylle. C’est avec acuité qu’Anne Steiner nous raconte leurs quatre années de vie commune, marquée à ses débuts par « l’affaire » Jean-Jacques Liabeuf. Ce cordonnier condamné à tort pour proxénétisme se venge de cette injustice en tuant et blessant des policiers. Une fièvre « liabouviste » s’empare alors de Paris. Les anarchistes et notamment les individualistes présument un crime politique, « nouvelle « affaire Dreyfus des ouvriers ». A la suite de ces événements, nous suivons Rirette et Victor alors qu’ils s’installent au sein de la communauté anarchiste de Romainville, où André Lorulot, le nouveau directeur de L’Anarchie vient d’installer le journal.
Les jeunes anarchistes illégalistes et individualistes de la communauté boivent en majorité de l’eau et refusent les excitants. C’est à cette époque que Jules Bonnot se présente à L’Anarchie où il fait la connaissance de Garnier, de Callemin, de Carouy et de Soudy. Il prend vite de l’ascendant sur ses nouveaux amis, armé d’un atout majeur pour l’époque : il est un excellent conducteur d’automobiles. C’est ainsi que Jules Bonnot et Octave Garnier commettent leur premier braquage. La « bande à Bonnot » vient d’entrer dans l’histoire, étant mise en cause dans l’assassinat d’un retraité et de sa vieille bonne à Thiais, en ce même mois de décembre 1911.
C’est le mouvement anarchiste dans son ensemble est harcelé par la police. Faute de ressources, Victor, Rirette et Maîtrejean, qui se sont affrontés avec Callemin et ses comparses sur des divergences idéologiques, quittent Romainville pour un petit appartement parisien. Mais ils sont vite suspectés de complicité avec Bonnot et sont arrêtés. S’ensuit « l’affaire de la Société générale », au cours de laquelle la bande vole une voiture après avoir tué son conducteur et attaqué la banque, tuant deux employés, en blessant un troisième et s’emparant de la caisse. On connait la suite : la fin sanglante de Bonnot, puis d’Octage Garnier et René Valet à Nogent-sur-Marne. Parallèlement, Anne Steiner nous fait aussi revivre le procès des survivants du groupe et surtout l’acharnement que met la police à trouver les coupables idéaux, en la personne du couple Rirette et Victor, « pour avoir hébergé les membres de la bande et avoir refusé de les dénoncer, tandis que Victor est considéré comme le cerveau du groupe. » Callemin, Elie Monier et André Soudy sont condamnés à mort, un autre camarade échappe à la guillotine. Rirette est acquittée mais Victor endosse la responsabilité de la seule accusation maintenue contre le couple, la possession de deux revolvers. Cela suffit pour l’envoyer cinq ans en prison.
Après l’arrestation de ces derniers, Armand les remplace à la tête de L’anarchie, d’avril à septembre 1912. Mais, un conflit oppose ce dernier aux collaborateurs tels que Lanoff qui exalte l’illégalisme alors que selon Armand, « la fin tragique de Garnier, Valet, Bonnot et Dubois, en a montré les dangers et les limites. » Ce dernier sera arrêté en 1918 pour complicité de désertion et condamné à cinq années de prison par le conseil de guerre de Grenoble. Mais Anne Steiner nous ramène à l’année 1913. Après l’affaire Bonnot, le milieu individualiste « est miné par la présence en son sein de provocateurs, de déséquilibrés et d’irréguliers dépourvus d’idéaux et de scrupules, un contexte difficile pour faire survivre l’œuvre de Libertad et l’Anarchie »… Comme l’exprime sceptique, Rirette au cours d’un entretien publié dans un grand quotidien avec l’objectif de montrer l’envers du décor du milieu individualiste, ce qui lui sera durablement reproché. En 1915, Rirette et Victor se marient derrière les barreaux. Victor y entretient une correspondance avec E. Armand qui réussit à faire survivre L’Anarchie, malgré le contexte défavorable et la guerre. Mais leurs divergences politiques, notamment au sujet de la publication de Rirette ont raison de leur longue amitié. Après la libération de Victor, cette dernière le rejoint à Barcelone en 1917, mais ne peut y rester faute de moyens pour subsister.
Quant à lui, Victor s’écarte de plus en plus de l’idéal anarchiste individualiste et se rapproche ces militants de la CNT. Il revient à Paris, mais étroitement surveillé par la police, il n’arrive pas à s’y réinsérer, ni y trouver sa place. Après un passage en camp de concentration comme apatride, il réussit à gagner la Russie, mais est vite dégoûté du régime soviétique, notamment après le massacre des marins de Kronstadt et la dérive autoritaire du gouvernement sous Lénine et Trotsky. Il regagne la France avant de terminer sa vie au Mexique avec sa nouvelle compagne.
Après-guerre, Rirette ne militera plus activement, mais devenue correctrice grâce au syndicat des correcteurs anarchiste, elle restera toujours proche du milieu, fidèle à ses amis de jeunesse, Armand, Georges Quesnel, May Picqueray, Charles d’Avray et proche de Louis Lecoin et Henri Poulaille.
L’auteure nous plonge en détail dans cette fresque impressionnante et assez mal connue de l’histoire de l’anarchie en France.
A la fin du volume, dans la notice biographique, Anne Steiner nous présente par ordre alphabétique, les personnes ayant évolué dans la mouvance anarchiste individualiste, parmi lesquels de nombreux insoumis vivant dans une demi-clandestinité…

Patrick Schindler du groupe Botul (Fédération anarchiste)

Anne Steiner, Les En-Dehors, anarchistes individualistes et illégalistes à la « belle époque », éd. L’Echappée, 19€ disponible à Publico 145 rue Amelot 75011 Paris
PAR : Patrick Schindler
Groupe Botul
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le 2 novembre 2019 13:43:35 par Jacques

La solitude du coureur de fond n’est pas son premier roman ; c’est Samedi soir, dimanche matin ! Merci Patrick !