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par Patrick Schindler le 4 mai 2020

Mai : Le rat noir de la bibliothèque

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rat de mai pour des mets de rat... gourmet.



Rubrique à parution aléatoire, Le rat noir de la bibliothèque vous propose les livres que le ML aura lus et aimés. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposés.

De l’athéisme




Alain Georges Leduc nous a fait parvenir ce petit bouquin. Quelle respiration en ces premiers jours de printemps durant lesquels les culs-bénis de religions monothéistes se donnent rendez-vous pour fêter leur machin-bidule-maison. Pessa’h pour les Juifs, Pâques pour les protestants, les cathos ou les orthodoxes, tandis que le Ramadan vient de commencer pour les Musulmans. Difficile pour un athée d’échapper à cette « omnipotence » religieuse dans nos villes. Où se réfugier alors ? Le rat Noir dirait : « Mais dans les livres, tiens ! » Encore plus dans celui-ci, petit assemblage heureux de textes qu’il fait si bon lire ou relire. Ecrits d’époques encore proches puisque l’athéisme n’a pas d’âge ! Epoques (bénies !) où la gouaille se disputait encore avec l’élégance du discours.

AG Leduc présente tout d’abord la réédition d’un échange par articles interposés entre deux résistants, Roger Vaillant et Louis Martin-Chauffier. 1945. La guerre vient de se terminer. Tous les deux sont liés par les mêmes journaux d’obédience communiste, « Action » et « Libération ». Roger Vaillant est un écrivain sans dieu, aux accents anarchistes et Louis Martin-Chauffier un antifasciste catholique, mais rebelle. Il a connu les camps et a réussi à en revenir. Dans leurs échanges, ils savent rester courtois tout en se cherchant des poux dans la tête. S’ils ne sont pas d’accord, tous les deux en conviennent c’est sur : l’essentiel ! Après des échanges dignes de gens intelligents, car chacun ira au bout de sa logique, ils finiront par convenir que l’essentiel donc, fut « de s’être battus côte à côte pendant la Résistance, dans une fraternité humaine, simplement humaine ».

AG Leduc nous ressort ensuite deux articles de Louis Martin-Chauffier. Dans l’un « Accusé levez-vous », il pose la juste question de savoir ce qu’il aurait convenu de faire au traitre Pierre Laval, entre une condamnation à l’exil qu’il juge « trop généreuse » ou une autre à la prison « trop douce », (on connait la chute). Dans le second « Le métier de grand-homme », Martin Chauffier s’interroge sur Charles de Gaulle « Cet homme qui s’était préparé toute sa vie au métier de grand homme et qui avait un mépris radical de l’homme au sens « chrétien » du terme » … Une analyse digne d’intérêt. Un autre texte présente une interview du même Martin-Chauffier, retranscrite par Dominique Aury, la sulfureuse Pauline Réage, auteure d’Histoire d’O, sur les leçons de vie qu’il a tiré contre les leçons de mort durant son séjour en camp de concentration.

Enfin, Alain Georges Leduc nous raconte la vie et comment avec beaucoup de doigté quelques œuvres de trois grands écrivains athées. Le Marquis de Sade, le libertin qui sévit dans son dialogue entre un prêtre et un moribond. Octave Mirbeau, le journaliste, critique d’art, romancier et dramaturge. Matérialiste impitoyablement lucide, athée radical. Et enfin, Roger Vailland qui appartient à cette lignée essentiellement française « D’esprits libres qui mène depuis des siècles le combat singulier de la Raison humaine contre la notion du sacré sous toutes ses formes, contre l’autel et le trône. » Vaillant rejetant avec la même rigueur, le puritanisme judéo-chrétien et l’hypocrisie communiste en ce qui concerne le sexe et le droit de l’homme au plaisir.

La brochure se clos par l’article de Gustave Brocher « Athéisme » de l’encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure. Faure et ses 12 preuves de l’inexistence de dieu dont on ne se lasse pas. Quelques-unes : « La multiplicité des Dieux atteste qu’il n’en existe aucun » / « Dieu n’est pas infiniment bon, l’enfer l’atteste » / « Irresponsable, l’homme ne peut être puni, ni récompensé » / « Dieu viole les règles fondamentales de l’équité » ou encore « Ce Dieu n’a pas voulu être connu de nous et ne se soucie aucunement de nos adorations. En ce cas, tous les cultes sont absurdes et tous leurs dieux sont faux, car aucun ne ressemble au Dieu réel. » Ces, Sébastien Faure, Sade, Mirbeau et Vaillant qui, -tout comme les Helvétius, d’Holbach, d’Alembert, Diderot, Marat, Babeuf ou Buonarotti- ont été soumis à l’opprobre et salis par tous les écrivains réactionnaires…
Patrick Schindler, groupe Botul FA

Alain Georges Leduc, De l’Athéisme, éd. Theolib (Résistances), 16€. Disponible à la librairie Publico


Paroles vagabondes




Il est de livres magiques. Si l’en est, Paroles vagabondes d’Eduardo Galeano, en est un. Né à Montevideo en 1940, journaliste engagé dès son adolescence, Galeano s’est fait connaître en 1971, avec Les Veines ouvertes de l’Amérique latine. Sous la dictature uruguayenne, il se réfugia en Espagne. Pour cet auteur « Il y a peu de mérite à écrire ce qu’on vit. Le défi est de vivre ce qui s’écrit. » Dont acte. Ce livre est un recueil de petites histoires, comme par exemple, celle de femmes et de sorciers à l’embouchure de la rivière des Amazones. Elles ont le pouvoir de détourner les sortilèges des curés, des fantômes et des policiers. Délicieux récit. L’histoire du cordonnier qui fuit ses créanciers et s’enferme lui-même dans son cercueil. Duquel il n’entend plus que le murmure d’une bigote qui prie « En demandant pardon pour tous les péchés qu’elle n’a pas commis. » … L’histoire qui se déroule dans un bordel de la petite ville de Comayagua. La majorité de sa population va à l’église, l’autre se rend au palais des pécheresses « où les filles savent que tout homme à poil cache un naufragé en mal d’affection. » … L’histoire de l’enfant qui échappa à l’amour de sa mère et commence ainsi : « Ma maman veut me manger - La souris hocha la tête : « Toutes les mères ont un peu cette tendance. » … Ou l’histoire de l’homme qui voulait se débarrasser de son ombre. L’histoire de l’homme qui aima une étoile dans le ciel et qui fut abandonné par elle car c’était une étoile filante. Or, il ne put la retrouver car « Elles se ressemblent toutes car elles ne sont qu’une seule et même étoile. » Ou encore, celle de Felicindo qui était tellement pauvre. En pleine nuit il se lève pour aller pêcher quelque-chose, tellement il a faim. La forêt se jette sur lui et le cerne. Elle est déjà en train de le manger quand soudain…

Tout au long de ces magnifiques contes, on trouve de petits intermèdes appelés « fenêtres ». Pour exemple, celles écrites sur les murs des grandes villes d’Amérique du sud. A Buenos Aires : « J’ai aim. J’ai déjà mangé mon f. » / A Quito : « Les réponses, nous les avions toutes, il suffisait de changer la question. » / A Rio de Janeiro : « Qui a peur de vivre ne naît pas. » Sur les métiers : « Les moustaches de l’horloger indiquent l’heure. » / « Le chien promène l’homme qui le promène. » / « Il y a deux pièces de monnaie sous les paupières de l’usurier. » Ou encore : « On lui offrit une petite bouteille fermée. – Ne l’ouvre jamais, jamais. Pour que tu apprennes à aimer le mystère. » / « Vous fumez ? », demande Don Espiritu. C’est sa façon à lui de demander du tabac… « La douleur que ressentent les chiens, lorsqu’on leur coupe la queue est la même que celle que ressent la queue quand on lui coupe le chien. » J’adore ! Ou enfin : « Dieu répondit à la petite mésange : J’ai dû faire l’homme pour que l’homme me fasse moi » !

Au passage, Eduardo Galeano ne manque pas de nous avertir : « Attention aux comptes : les Indiens du nord de l’Amérique disent que quand les contes se font entendre, les plantes ne s’occupent pas de pousser et les oiseaux oublient de nourrir leurs petits. » Vraiment, quel talent d’écriture et d’imagination ces Uruguayens ! Les mots et les images de Galeano ne sont pas sans me rappeler ceux aussi magiques de Felisberto Hernandez (Les Hortenses) que m’avait fait découvrir ma feu-amie Maria Esther A, qui me manque tant… De plus, ce beau livre est très agréablement ornementé à chaque page des gravures sur bois de José Francisco Borges, artiste et poète autodidacte. 
Patrick Schindler, groupe Botul FA

Eduardo Galeano, Paroles vagabondes, éd. Lux, 19€, disponible à la librairie Publico.

Professeur Unrat




Le rat Noir se ronge à vous le dire. « Fouillez, Mesdames, fouillez Messieurs dans vos caves, dans vos greniers, dans vos armoires. Partez à la chasse de ces trésors de bouquins qui s’y ennuient si tristes d’être laissés pour compte. Ces livres qui quand on les ouvre fleurent si bon les exhalations des papiers jaunis. » Ainsi, fouillant dans ma vielle boîte à outil, j’en ai ressorti Professeur Unrat d’Heinrich Mann (le frère de Thomas et l’oncle de Klaus) qui parut en 1905. Si ce livre est bizarrement assez méconnu, c’est sans doute parce qu’il inspira à Josef von Sternberg le film Blaue Engel (l’Ange Bleu), tourné en 1930 pour l’UFA. L’Ange Bleu, l’enseigne du cabaret où se produit une certaine Lola-Lola, interprétée par Marlène Dietrich.

Mais la version cinématographique tirée de Professeur Unrat, ne se résume qu’à l’histoire banale d’un brave homme perverti par une « mauvaise femme ». Le scénario du film s’est révélé en effet bien inférieur au roman d’Heinrich Mann. Lequel, lorsqu’il vit le film dit à son neveu Klaus, très simplement avec un petit sourire en coin malicieux : « Ce film doit uniquement son succès aux cuisses dénudées de Mademoiselle Dietrich. » Dans son roman, Mann avait effectivement voulu raconter l’histoire d’un vieux professeur affublé par ses élèves du sobriquet d’Unrat (ordure en allemand), qui s’éprend en effet d’une chanteuse de beuglant le conduisant à sa perte. Mis à part que le génie de Mann consista à circonvenir les types romanesques conventionnels. La garce de son roman est plus sentimentale qu’intéressée. Quant à Unrat, ce qu’il recherche inconsciemment auprès de la chanteuse Lola Frölich, c’est « L’apothéose tragique d’une vie dont il perçoit au fond de lui, toute la dérision. » En quête de la justification de son surnom « Unrat », avec lequel il doit vivre. En fin de carrière, donc, le vieux professeur ingrat, négligé, frustré est acculé par trois de ses élèves de seconde insultants à son encontre et à son autorité. Voulant se venger d’eux, -tel le Monsieur William de Léo Ferré se perdant un beau soir du mois d’août dans la XIIIème avenue-, Unrat découvre par hasard dans les bas quartiers du port, pour la première fois de sa vie, la passion. Il la découvre avec la même fougue que les ados qu’il surveille pour les punir. Mais sa rencontre avec la chanteuse de cabaret Lola Frölich va se transformer, contre toute attente, en un amour bienveillant venant de la part de l’artiste, plus habituée aux désidératas des michetons qu’à de tels égards venant d’un « Monsieur le Professeur ». Mais comment ce bientôt vieillard, pourra-t-il assumer une telle passion avec les tourments propres à ces adolescents qu’il pourchasse de sa vengeance ? Va-t-il découvrir un bonheur nouveau ? Saura-t-il baisser pavillon devant ses prédateurs ou courir comme un « dératé » vers une catastrophe annoncée ? Sa passion mettra-t-elle toute cette petite ville d’une province prussienne, sens dessus-dessous ? Lola Frölich se transformera-t-elle une espèce d’Odette, passant du statut de demi-mondaine à celui de la femme bourgeoise de Swan ? Ou Lola restera-t-elle la Lola du Blaue Engel ? Saura-t-elle apaiser la vengeance d’Unrat ? Laissons-là le suspense à découvrir ou redécouvrir dans ce chef d’œuvre de la « Bildungsroman », un genre littéraire en vogue en Allemagne à la fin du XIX et début du XXème siècle.
Patrick Schindler, groupe Botul FA

Professor Unrat, Heinrich Mann, éd. Grasset, 9,60€, disponible à la librairie Publico.
PAR : Patrick Schindler
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