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par Patrick Schindler le 9 décembre 2019

Décembre 2019 : Le rat noir de la bibliothèque

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Une invite à lire




Rubrique à parution aléatoire, Le rat noir de la bibliothèque vous proposera les livres que le ML aura lus et aimés. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposés.
Deux années avec les Cuivas d’Amazonie…





Le Monde libertaire reçu le magnifique livre posthume de l’anthropologue canadien Bernard Arcand, Les Cuivas [note] . Tout est pratiquement dit ou presque dans son sous-titre « Une ethnographie où il sera question de Hamacs et de gentillesse, de Namou, Colombe et Pic, de manguiers, de Capybaras et de Yopo, d’eau sèche et de pêche à l’arc, de meurtres et de pétrole, de l’égalité entre les hommes et les femmes ». Tout un programme, donc…

L’originalité de ce livre, qui vient de sortir chez l’éditeur canadien Lux, tient au fait que des proches de Bernard Arcand, sa compagne Ulla Hoff, son ami anthropologue, Serge Bouchard et sa collègue et amie Sylvie Vincent ont réalisé, une décennie après son décès suite à un cancer du pancréas en 2008, le projet de toute sa vie.
Bernard Arcand n’a en effet pas eu le temps de transformer sa thèse de doctorat, commencée à la fin des années 60 sur les Cuivas, - ce peuple de chasseurs-cueilleurs nomades (quelques centaines) de Colombie dans la région des Llanos, au nord-ouest de l’Amérique du sud à la frontière du Venezuela - en une version « grand public ». De son vivant, l’anthropologue avait toujours refusé de laisser publier sa thèse qui avait été mise sous clé dans un coffre-fort de l’Université de Cambridge, en Angleterre. Bernard Arcand se méfiant des compagnies pétrolières et minières s’était toujours opposé à ce qu’ils disposent d’informations susceptibles d’être utilisées à mauvais escient contre les Cuivas…

Le livre commence avec le premier voyage de Bernard au pays des Cuivas en 1968, comme le rappelle Ulla dans la préface, « Alors que nous sommes à l’époque de la guerre du Vietnam, des révolutionnaires et des dictateurs en Amérique latine, des grandes discussions sur les modèles sociaux, le marxisme, le communisme, le socialisme et le capitalisme. L’époque aussi des révoltes étudiantes, de la montée du nationalisme québécois. » On y découvre tout le long de son récit, une minutieuse enquête ethnographique, remplie d’autodérision et parfois d’humour incisif mais toujours très respectueux des Cuivas qui l’ont accueilli, d’abord avec réserve, puis plus chaleureusement lorsqu’ils ont compris ses intentions pacifiques.
Bernard Arcand passera deux années en tout parmi eux.
Il les observera vivre, couchant dans un hamac de lianes, partageant leur alimentation, leur mode de vie, leur drogue, une poudre hallucinogène fabriquée par les Indiens du Venezuela à partir de graines écrasées, mélangées à de la chaux et des cendres, puis inspirée par le nez comme de la cocaïne, et qui reste encore aujourd’hui largement inconnue.
Il se lie d’amitié avec eux, s’imprègne de leurs habitudes, de leur philosophie leur conception de l’égalité entre les sexes et de leur amour de la liberté. « J’allais désormais partager la vie de gens qui connaissent les détails de leur univers et qui maîtrisent la fabrication de leurs outils, des gens qui savent le pourquoi de chaque chose, alors que j’appartiens à une société dans laquelle l’individu se trouve totalement dépassé par ce qui l’entoure et a parfaitement à faire aveuglément confiance à la société », nous dit Bernard Arcand en préambule. Rien de tout ça chez les Cuivas nomades, qui, libérés de l’autorité et vivant à l’époque dans un environnement adapté à leurs besoins (et réciproquement), changent de camp quand ils le décident, chez qui le travail (la chasse et la pêche) est partagé entre tous et selon les besoins, qui respectent l’intimité des individus composant la bande, se marient entre « cousins ».
« Ils ont construit leur propre façon d’organiser l’expérience humaine pour tenter de répondre aux seules questions vraiment importantes pour eux : Qu’est-ce qui vaut la peine d’être mangé ? Doit-on faire des enfants ? Comment les éduquer ? Avec qui baiser ? Qu’est-ce qui est vraiment drôle ? Triste ? Honteux ? Honorable ? Comment mourir avec dignité ? », nous prévient encore Bernard Arcand, avant de nous entraîner à ses côtés dans ce voyage passionnant où nos yeux occidentaux, vont découvrir avec les siens les réponses à ces questions.

De plus, le livre est agrémenté de belles photos de sa collection personnelle et sélectionnées à cet effet par Ulla, sa compagne. A la fin de ce récit, on sent Bernard charmé par ce mode de vie, mais non moins inquiet quand il songe à leur avenir, déjà à l’époque. Et l’on se pose alors légitimement la question, après avoir tourné la dernière page : « Mais que sont depuis les Cuivas [note] devenus ? » Francisco Ortiz, un autre anthropologue formé par Claude Lévi Strauss s’étant intéressé également aux Cuivas y répond dans la postface de l’ouvrage : « Bien que la reconnaissance de leurs droits sur de leur territoire leur ait assuré une relative tranquillité, la vie des Cuivas ne s’est pas améliorée, loin de là. Leurs territoires de chasse et de cueillette est devenu de plus en plus restreint, envahis par les éleveurs, les agro-industriels, les trafiquants de drogue, les cultivateurs de palmiers et les employés des compagnies pétrolières. La menace de leur disparition est toujours présente. » Mais ils sont aussi menacés par une autre « arme de destruction massive », comme le concluait déjà Bernard Arcand dans sa thèse : celle des missionnaires espagnols venus leur imposer la religion chrétienne « La société indienne en ressortira divisée. Elle ressemblera davantage au modèle occidental et les Cuivas commenceront à se mépriser les uns les autres »…
Comme l’a déclaré son ami et complice survivant, Serge Bouchard au moment de la sortie du livre, « Aujourd’hui, les gouvernements demeurent insensibles à leur sort. L’élection du président brésilien d’extrême droite, Jair Bolsonaro, en est le plus bel exemple, lui qui se pose en farouche partisan de la déforestation de l’Amazonie. »… Mais avant le désastre annoncé, qu’il fait bon se promener le long de ses pages qui nous charment et nous questionnent sur notre propre mode social…

Patrick Schindler, groupe Botul de la FA

PAR : Patrick Schindler
Groupe Botul
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