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par René Berthier le 18 mai 2020

L’ Internationale syndicale rouge (4e partie)

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Le contexte

La 2e Internationale
Dans la mythologie communiste, en particulier celle des trotskystes, la 2e Internationale a trahi la classe ouvrière internationale en 1914 en n’appelant pas à l’action contre la guerre , en dépit du fait qu’elle aurait été préparée à cette éventualité. On peut ainsi lire dans la « Notice historique » à l’édition des « Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, 1919-1923 » :

« La 2e Internationale devait faire ses preuves au moment de la guerre impérialiste, elle y était intellectuellement préparée. On avait à l’avance très exactement analysé le caractère de la guerre. À différentes reprises, les Congrès internationaux avaient décidé de mener la lutte la plus énergique et même d’employer contre la guerre la grève générale internationale [note] . »

C’est la une totale contre-vérité. La direction de la IIe Internationale, autrement dit la social-démocratie allemande,
– a effectivement « analysé le caractère de la guerre », mais n’a jamais envisagé une quelconque action en cas de guerre ;
– a systématiquement soutenu la politique d’armement du gouvernement allemand de manière parfaitement préméditée, bien avant le déclenchement de la guerre ;
– a systématiquement refusé toutes les propositions de la CGT française d’envisager une action commune, en cas de déclenchement d’une guerre.

L’Internationale n’était absolument pas préparée à engager la moindre action pendant la guerre parce qu’en dépit de l’insistance des syndicalistes français, il n’a jamais été question qu’elle s’engage dans une grève générale en cas de conflit entre les deux pays. Dire qu’on avait « à l’avance très exactement analysé le caractère de la guerre » est en revanche exact car la social-démocratie avait très longuement parlé de la guerre et écrit sur elle. L’antimilitarisme des socialistes allemands se limitait à analyser les causes de la guerre, en aucun cas à préparer les mesures pour l’empêcher.
C’est ainsi que lors du procès intenté en 1907 contre Liebknecht pour sa brochure Militarisme et antimilitarisme, ce dernier tenta de convaincre les juges que « sa brochure ne constitue qu’un examen théorique du rôle de l’armée dans la guerre » [note] . Liebknecht prend clairement ses distances avec l’antimilitarisme du Français Gustave Hervé. Ainsi peut-on lire dans Le Temps, un journal conservateur français, que « L’antimilitarisme de M. Liebknecht, est moins pratique que celui de M. Hervé et de M. Jaurès. Il ne va pas jusqu’à la désertion, jusqu’à l’insurrection en cas de guerre » [note] . Liebknecht, dit encore l’article du Temps, « rappelle qu’il a toujours voté dans les congrès contre ce que l’on pourrait appeler les formes françaises de l’antimilitarisme. Il est hostile notamment à la propagande dans les casernes. Il affirme que pour l’accuser de “tentative de renverser la Constitution par la violence”, il a fallu tronquer ses œuvres, en citer des passages isolés. »
Liebknecht, dont on semblait croire qu’il était sur des positions radicales, déclara à son procès qu’il ne voulait pas entendre parler d’insurrection en cas de guerre et que sur la question de l’antimilitarisme, il se trouvait « plus à droite que Jaurès » !!!
Le Temps était un journal fort conservateur, et l’auteur de l’article ne manque pas de constater que la « morale du procès Liebknecht » est que l’Allemagne organise « sans hésiter la défense nationale contre l’anti-militarisme, même atténué » (celui de Liebknecht) tandis qu’en France, pour la même raison, « M. Hervé a été amnistié quelques mois après sa condamnation ».

Pendant au moins vingt ans, les syndicalistes révolutionnaires et les « anarchistes » français avaient tenté d’engager un débat dans le mouvement ouvrier européen sur l’attitude qu’il convenait d’adopter si un conflit venait à éclater entre la France et l’Allemagne, débat que les socialistes allemands qui contrôlaient l’Internationale avaient systématiquement éludé. Les guillemets au mot anarchistes se justifient ici parce que les militants révolutionnaires français, syndicalistes révolutionnaires, anarchistes, mais aussi des socialistes, qui insistaient sur l’idée de grève générale en cas de déclaration de guerre, étaient tout simplement assimilés à des anarchistes. Or les « anarchistes » ont tenté avec insistance de discuter de la possibilité de lancer une grève générale conjointe dans les deux pays. Les dirigeants socialistes allemands étaient absolument opposés à cette éventualité et s’efforcèrent avec une ténacité sans bornes à exclure les « anarchistes » de la 2e Internationale et à évacuer toute discussion sur la grève générale.
Cependant, la polémique contre les « anarchistes » fournit l’occasion à la social-démocratie de préciser ses conceptions concernant l’organisation du « parti socialiste démocratique révolutionnaire international ». Les débats très âpres qui eurent lieu sur l’admission des anarchistes s’accompagnèrent de réflexions sur le fonctionnement de l’Internationale et permirent à chaque fois à celle-ci de préciser son point de vue. La présence des anarchistes constituait manifestement une entrave à la mise en place d’une organisation cohérente et homogène, du point de vue de la social-démocratie. On a l’impression que tant que les anarchistes s’obstinaient à participer aux congrès internationaux, l’Internationale ne pouvait pas vraiment se constituer en organisation. Et à chaque fois qu’une motion d’exclusion des « anarchistes » était votée, furent en même temps apportées des précisions concernant la doctrine, le rôle et la forme d’organisation de l’Internationale. Manifestement, l’Internationale ne pouvait se construire que dans son opposition aux anarchistes.
Le congrès de Londres, en 1896, sera lui aussi dominé par le problème des anarchistes et du type d’organisation. Les socialistes avaient cru avoir réglé le problème des anarchistes au congrès de Zurich en 1893 mais, expulsés par la porte, ces derniers revinrent par la fenêtre à Londres de 1896…, assez nombreux, en tant que délégués de syndicats, et décidés à rouvrir le débat. Sur les quarante-trois délégués ouvriers français, vingt étaient des anarchistes notoires, dont Emile Pouget et Fernand Pelloutier [note] …
Christian Cornelissen tente à tout prix de maintenir l’unité de l’Internationale, idée qu’il développe alors dans une brochure, « Le communisme révolutionnaire. Projet pour une entente et pour l’action commune des socialistes révolutionnaires et des communistes anarchistes » [note] . Les socialistes allemands ne voulaient à aucun prix préserver l’unité de l’Internationale  [note] . Les discussions furent houleuses, il y eut des suspensions de séance. Il fallut trois jours de bataille pour que passe une résolution excluant des congrès futurs les groupements, même corporatifs, qui n’acceptaient pas la nécessité du parlementarisme. Sont désignés comme membres les partis qui se consacrent à l’action parlementaire et les syndicats qui ne se consacrent pas à l’action politique mais qui en reconnaissent la nécessité, autrement dit qui reconnaissent la prééminence des partis sur les syndicats [note] . Pour les militants français, c’est inacceptable. La période de gestation de l’Internationale s’achève au congrès de Londres, lorsque les anarchistes sont définitivement expulsés et les syndicalistes mis au pas.

L’expulsion des anarchistes de la IIe Internationale présentait pour les socialistes allemands l’avantage d’expulser les éléments qui insistaient pour qu’on envisage la grève générale en cas de guerre. La social-démocratie allemande voulait à tout prix éviter ce débat. n’y eut jamais, de la part des socialistes allemands, aucun engagement précis sur ce qu’il convenait de faire : en dehors du refus de voter les crédits de guerre, aucune précision n’avait été donnée quant aux moyens envisagés pour empêcher la guerre. S’en tenir aux initiatives d’une minorité de députés au Reichstag, sans envisager la moindre mobilisation de masse, équivalait à confier à un petit nombre d’hommes le sort de la guerre. Au moins, dans le mouvement ouvrier français, le courant syndicaliste révolutionnaire proclamait clairement l’idée de grève générale – ce que les Allemands prenaient pour des rodomontades – et prenait des initiatives pour préparer les travailleurs


Le congrès de Stuttgart
Un congrès international se tint à Stuttgart, en 1907, au lendemain de celui de la CGT à Amiens. Le mouvement socialiste français avait confirmé la nécessaire indépendance réciproque du mouvement syndical et des partis politiques, aux congrès de Limoges et de Nancy. Or cette idée d’indépendance syndicale fut traitée à Stuttgart avec dédain par Karl Legien, secrétaire de l’Internationale syndicale, et par le député social-démocrate hollandais Troelstra. Les dirigeants de la CGT furent traités de « personnes qui agissent sur des ouvriers à petites cotisations et à grandes paroles ».
Outre que la notion d’indépendance syndicale n’était pas dans la culture politique des militants allemands, le rejet de cette notion était aussi, pour les social-démocrates allemand, la condition du maintien de leur contrôle sur l’Internationale. La thèse social-démocrate fut votée par 212 voix contre 18. Se trouvaient ainsi annulées les décisions des congrès socialistes français de Limoges et de Nancy, qui avaient entériné la notion d’indépendance syndicale.
Sur la question du militarisme, les socialistes français étaient venus à Stuttgart forts de la motion de leur congrès de Nancy, qui déclarait qu’un pays attaqué avait le droit de compter sur le concours de la classe ouvrière de tous les pays et qu’il fallait empêcher la guerre par tous les moyens, « depuis l’intervention parlementaire jusqu’à la grève ouvrière et l’insurrection ». Bebel fit savoir qu’il n’en était pas question. La motion allemande était vague, presque allusive :

« Quand une guerre menace d’éclater, les travailleurs des pays intéressés et leurs représentants sont obligés de faire tout leur possible pour éviter que la guerre n’éclate, en recourant aux moyens qui leur semblent les plus efficaces. »

Il n’était pas question de grève générale ni d’insurrection. Bebel déclara même que la propagande antimilitariste de Gustave Hervé servait la cause de la guerre car l’état-major prussien la considérait avec sympathie. Applaudi par les délégués allemands, von Vollmar [note] condamna toute ingérence des Français dans la politique militaire de la social-démocratie allemande et déclara ne pas être tenu par une résolution internationale déterminant la politique en cas de guerre.
Même Liebknecht, dont on semblait croire qu’il était sur des positions radicales, déclara au congrès de Leipzig qu’il ne voulait pas entendre parler d’insurrection en cas de guerre et que sur la question de l’antimilitarisme, il se trouvait « plus à droite que Jaurès ». Il n’était pas question d’employer les moyens français de propagande tels que les concevaient Gustave Hervé. Fidèle à sa réputation de provocateur, ce dernier traita Bebel et Vollmar « vieux sous-offs de la Landwehr » et accusa la social-démocratie allemande de transformer le slogan bien connu en « Prolétaires de tous les pays, massacrez-vous ». Il demanda aux délégués allemands ce qu’ils feraient si les Français demandaient un arbitrage en cas de menace de guerre et que leur gouvernement refusait. Devant le silence des Allemands, il s’écria : « Allez ! vous n’êtes bons qu’à obéir comme des cadavres à votre Kaiser Bebel ! »
Les délégués allemands indignés se levèrent tous et Hervé les somma de dire s’ils partageaient les positions chauvines de leurs chefs. Il était clair que l’antimilitarisme se trouvait alors du seul côté français.
Pourtant, les socialistes français, à l’issue de ce congrès, firent comme si leurs camarades allemands étaient prêts à une action décisive en cas de guerre. On continua de croire en la volonté de la social-démocratie allemande de s’opposer à la guerre. C’est l’illusion que Jaurès confirma dans les comptes rendus qu’il fit du congrès de Stuttgart.

Derniers congrès avant la guerre
La CGT réintégra les conférences syndicales internationales à partir de 1909 mais ne put jamais y aborder les questions politiques, ni les problèmes internationaux, même lorsque le danger de guerre devint évident  [note]  : ces choses-là relevaient de la seule compétence des partis politiques. La coupure entre la vision syndicaliste révolutionnaire et la vision social-démocrate était irrémédiable. Or le parti social-démocrate allemand ne voulait pas entendre parler de mesures  vigoureuses en cas de guerre – ce qui n’était pas le cas de son homologue français. Il est vrai que, l’année précédente, en 1908, le congrès de la CGT tenu à Marseille avait fait fort : il appelait les soldats à ne pas remplacer les ouvriers en cas de grève ; il rappelait le rôle de l’armée qui avait tiré sur les ouvriers à Narbonne, à Raon-L’Etape.
Au congrès du Havre en 1912, le dernier avant la guerre, les positions de la CGT sont encore confirmées, à la fois sur l’indépendance syndicale et sur l’action « contre le militarisme, le patriotisme et la guerre ». Le congrès « préconise l’instruction des jeunes pour que, du jour où ils auront revêtu la livrée militaire, ils soient bien convaincus qu’ils n’en restent pas moins membres de la famille ouvrière et que, dans les conflits entre le travail et le capital, ils ont pour devoir de ne pas faire usage de leurs armes contre leurs frères travailleurs ». Enfin, le congrès « déclare qu’il faut, au point de vue international, faire l’instruction des travailleurs afin qu’en cas de guerre entre puissances, les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire ». On n’a jamais rien d’équivalent dans le mouvement ouvrier allemand : comme le commente Pierre Besnard, que « cette thèse, déjà soumise aux autres Centrales Nationales au cours des conférences internationales, ne fut jamais acceptée par les Allemands qui refusèrent de reconnaître l’antipatriotisme et l’antimilitarisme comme des questions intéressant le syndicalisme ».

« Ceci prouve toute la différence qui existe entre le mouvement ouvrier français et tous les autres mouvements qui tous, à l’exception d’une partie des mouvements espagnol et italien, reposent sur la conception social-démocrate. C’est de cette incompréhension que découlera l’impuissance du mouvement syndicaliste de tous les pays belligérants en face de la guerre  [note] . »

Jouhaux rencontre Legien à Bruxelles le 25 juillet 1914 et lui demande avec insistance ce qu’il compte faire. L’Allemand gardait obstinément le silence. Jouhaux en rapporte la conviction que les syndicalistes allemands ne feraient rien pour empêcher la guerre [note] .
La condamnation des dirigeants syndicalistes ou socialistes français qui ont soutenu l’Entente ne saurait être tout à fait légitime si en même temps n’est pas expliqué le contexte et ne sont pas exposées les vaines tentatives qu’ils ont faites pour convaincre leurs homologies allemands d’agir. L’internationalisme n’est pas à sens unique.
Jaurès, quant à lui, revenu de Bruxelles, continue de penser que les dirigeants politiques et syndicaux allemands réagiront ; il enjoint le gouvernement français à adopter « une attitude résolument pacifique ». Il obtient que les troupes françaises soient reculées de huit kilomètres de la frontière ! Il vit littéralement dans un rêve qui contraste singulièrement avec l’absence d’illusion des dirigeants syndicalistes français. On apprend le 31 juillet que la mobilisation générale est décrétée en Allemagne. Les voies de chemin de fer et le télégraphe sont coupés par les Allemands, ainsi que les routes. Mais Jaurès restait optimiste en dépit de tout.
Il sera assassiné le soir du 31 juillet [note] .

(à suivre)
PAR : René Berthier
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