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Histoire
par René Berthier le 4 octobre 2020

L’ Internationale syndicale rouge (20e partie)

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Résumé conclusif (2e partie)

En 1921 une scission avait eu lieu dans la CGTU. Les syndicats qui décidèrent cette scission formèrent une nouvelle organisation, la CGTU, (« unitaire ») au sein de laquelle s’affrontèrent un courant syndicaliste révolutionnaire et un courant communiste. Dans un premier temps les syndicalistes révolutionnaires furent largement majoritaires, mais leur courant se fractionna en un courant favorable à l’adhésion de la CGTU à l’ISR, et un courant opposé, ce qui modifia le rapport des forces en faveur des communistes. Le syndicat de Pierre Monatte avait refusé de quitter la CGT, ce qui ne l’empêcha pas d’exprimer son opinion quant à l’adhésion de la CGTU à l’ISR. Les positions de Monatte, une personnalité jouissant d’un grand prestige dans la classe ouvrière, furent largement utilisées par les communistes soucieux de se donner une légitimité révolutionnaire et prolétarienne auprès des ouvriers français. Le naïf Monatte, qui n’avait sans doute pas pris connaissance de la 9e condition d’admission des partis à l’Internationale communiste, ou qui ne la prenait pas au sérieux, adhéra au Parti communiste en mai 1923, convaincu que celui-ci respecterait l’indépendance syndicale à laquelle il était si attaché. Mais il fut rapidement exclu, le 8 décembre 1924 (avec Rosmer et Delagarde) une fois qu’il fut devenu inutile, sans avoir bien compris pourquoi. Il fut accusé d’avoir participé à « l’offensive anti-prolétarienne et anticommuniste menée par les forces combinées du fascisme démocratique et du Bloc des Gauches fascisé » [note] . La rhétorique stalinienne est déjà en place. Vingt-cinq ans plus tard, il déclara dans une interview qu’il ne regrettait pas d’être entré au parti : « si je ne l’avais pas fait, il y aurait eu des choses que je n’aurais pas compris par la suite [note] . » Surprenante déclaration et surprenante surdité ! En effet, lorsque Monatte adhéra au Parti, cela faisait des années qu’une abondante information circulait sur le régime répressif de l’Union soviétique, sur la répression anti-ouvrière féroce qui y régnait. Cette information provenait en grande partie du mouvement anarchiste : est-ce pour cela que Monatte ne l’entendit pas [note] ?

Le départ des syndicalistes révolutionnaires issus du mouvement anarchiste, qui avaient très rapidement compris ce qui se passait en Russie soviétique, acheva définitivement de faire de l’ISR une chambre d’enregistrement du Komintern. Cependant, il serait extrêmement naïf d’imputer à ces militants qui, pour des raisons évidentes, ne pouvaient en aucun cas envisager de rester inorganisés sur le plan international, la responsabilité de la dérive subie ensuite par l’Internationale syndicale rouge. Il serait encore plus naïf d’imaginer que si ces militants étaient restés, ils auraient pu garantir l’indépendance d’une organisation qui, dès le départ, n’avait jamais été conçue pour l’être. La conversion des autres syndicalistes révolutionnaires, tels que Monatte, en communistes, puis en exclus du parti communiste, tendrait plutôt à donner raison à ceux qui décidèrent de ne pas adhérer à l’ISR.
D’autant que la stratégie de l’Internationale communiste que suivait l’ISR allait plutôt vers un rapprochement avec les organismes syndicaux internationaux réformistes, en application de la stratégie du « Front unique » et au nom de l’« unité syndicale ». De ce fait, le champ d’intervention de l’ISR se transféra, à partir du milieu des années 1920, vers les colonies, comme le montre Reiner Tosstorff (op. cit., pp. 733-743) mais l’échec des interventions de l’Internationale communiste en Chine sonna le glas de cette tentative.
La « troisième période » du Komintern (1928-1934) aurait pu fournir à l’ISR un nouveau souffle, mais ses tentatives malheureuses de créer des « syndicats rouges » et des « sous-Internationales » spécialisées pour les travailleurs noirs, les dockers, pour l’Amérique latine, etc., échouèrent.
La mise en œuvre par le Komintern de sa politique de Front populaire en 1934-1936, qui préconisait « l’unité d’action » avec les organisations social-démocrates transforma l’ISR et ses organisations adhérentes en obstacles. C’est donc de manière presque confidentielle, presque furtive, que l’Internationale syndicale rouge fut dissoute en 1937.

La plupart des débats qui ont parcouru l’ISR lors de sa création n’avaient rien ne nouveau: l’indépendance du mouvement syndical, le rôle de la grève et les rapports entre syndicats et partis. Toutes ces questions faisaient partie de l’ABC du syndicalisme révolutionnaire. Ce qui fut intéressant, c’est qu’elles furent posées au sein d’une institution créée par les bolcheviks que rien ne prédisposait à dialoguer sur ces questions, dans la mesure ou, malgré leur ignorance presque totale de la question syndicale, ils avaient déjà les réponses inscrites dans l’œuvre de Kautsky que Lénine avait copiées presque mot à mot dans Que faire ?
Naturellement, le modèle de relation établi par la social-démocratie, réformiste comme radicale, entre parti et syndicat, fondé sur la subordination du second au premier [note] , se retrouva intégralement dans la relation entre IC et ISR, même si, pendant un très court instant au début, on a pu penser que l’influence syndicaliste révolutionnaire aurait pu permettre aux thématiques de ce courant de garantir à l’ISR son autonomie. Ce constat met bien en lumière le fait que les désaccords stratégiques et programmatiques qui apparurent lors de la fondation de l’ISR n’étaient pas nouveaux.
Le simple fait qu’il y eut des discussions entre syndicalistes révolutionnaires et bolcheviks, que Losovsky soit intervenu pour obtenir des concessions en faveur des syndicalistes révolutionnaires (concessions qui furent immédiatement annulées une fois que le document qui les établissait avait été signé), a suffi à créer chez certains commentateurs naïfs l’illusion d’une « indépendance » de l’ISR par rapport au pouvoir bolchevik, qui en réalité parvint très rapidement à assujettir l’ISR à ses besoins politiques spécifiques.

Ainsi, Tosstorff pointe le doigt sur « l’instrumentalisation croissante de l’ISR au service de stratégies politiques changeantes et en partie complètement contradictoires, qui ne peuvent à leur tour être expliquées qu’en référence au contexte global spécifique de la politique soviétique à un moment donné» (op. cit., p. 819). Tosstorff ajoute que la génération fondatrice de l’ISR se retrouva rapidement en dehors de l’Internationale quand la stalinisation de l’Union soviétique conduisit à l’abandon de la stratégie de révolution mondiale, ce qui joua un rôle important dans la formation de groupes communistes d’opposition après le milieu des années 1920. L’auteur fait très judicieusement remarquer que « après 1929, la tentation de l’ultra-gauchisme enfla l’importance de l’ISR sur le papier alors qu’en pratique celle-ci déclinait vers l’insignifiance politique » [note] . Tosstorff parle d’« inflation organisationnelle comme compensation pour le déclin politique ».
L’ISR perdait donc de plus en plus son caractère syndical : les organisations adhérentes ne pouvaient plus être considérées comme des organisations syndicales à proprement parler parce que, selon Tosstorff, elles n’avaient plus la fonction de protéger les intérêts des travailleurs et parce qu’elles étaient dirigées par des fractions communistes. Tosstorff nous dit que l’organisation n’obtenait pas de succès et qu’elle termina ses jours dans une position impossible et inextricable.
Au début, le programme de l’ISR affirmait que son activité était indépendante, même si c’était sous la supervision du parti communiste. Au début, les dirigeants communistes percevaient l’ISR comme une minorité révolutionnaire, comme une direction de rechange au sein du mouvement syndical destinée à contre-balancer l’influence de l’Internationale d’Amsterdam et comme un instrument de centralisation.
L’ISR cessa rapidement de devenir un enjeu pour les autorités soviétiques. Les velléités de l’organisation de maintenir son indépendance ne durèrent que jusqu’au moment où ceux des syndicalistes révolutionnaires les plus lucides, ceux qui avaient conservé leur « boussole anarchiste », comprirent qu’il n’était pas possible de négocier avec les communistes et abandonnèrent l’idée de rester dans l’Internationale syndicale rouge.
Tosstorff accorde aux syndicats une « modeste sphère d’influence » jusqu’en 1929, après quoi ils sont changés en « agences d’État, purement et simplement». (L’auteur, chez qui pointe peut-être une réminiscence de jeunesse trotskiste, parle-t-il de 1929 parce que c’est l’année où Staline a expulsé Trotski?)
Tosstorff nous dit-il que « la liquidation de l’ISR fut par conséquent le résultat logique du changement de la politique syndicale des communistes, de même qu’il est bien connu que la fin de l’ISR fut suivie de la dissolution du Komintern seulement quelques années plus tard». (p.821.)

La structure même de l’ISR, ambiguë, n’était pas un gage de succès. Il était en effet devenu totalement contradictoire, après l’adoption de la stratégie de Front unique, de travailler au sein des syndicats affiliés à l’Internationale d’Amsterdam, et en même temps de préconiser l’affiliation de ces organisations syndicales à l’ISR, d’autant que l’écrasante majorité des syndicats affiliés à Amsterdam se refusaient a s’engager dans une scission. La seule exception fut la France, où une scission de la CGT, opérée en 1921, fut contrôlée éphémèrement — une quinzaine d’années — par les communistes, jusqu’à la réunification en 1936. Pratiquement dès sa création, l’ISR adopta une tactique qui lui imposait de coopérer précisément avec l’organisme pour la destruction duquel elle avait été créée. De 1922 à 1927, les dirigeants communistes russes ont échoué à faire fusionner l’ISR avec l’Internationale d’Amsterdam. La phase ultra-gauche qui a suivi jusqu’en 1934, inspirée par Staline, ne fut que la prémisse de la dissolution de l’Internationale syndicale rouge en 1937.

PAR : René Berthier
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