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par Evelyne Tran le 28 janvier 2019

théâtre : THIAROYE - POINT DE NON RETOUR

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Article extrait du Monde libertaire n°1801 de décembre 2018



Nous avons tous entendu parler des secrets de famille et du poids qu’ils représentent pour la descendance. Dans la pièce THIAROYE, premier volet de la trilogie « Point de non-retour » d’Alexandra BADEA, il est bien question de secret de famille qui court sur plusieurs générations mais celui-ci est d’autant plus difficile à appréhender qu’il se double d’un secret d’état, le massacre de Thiaroye.

Existe-t-il encore des témoins de cette tuerie, survenue le 1er Décembre 1944 ? Les victimes, 70 tirailleurs sénégalais fraichement démobilisés, qui réclamaient en vain le paiement de leurs soldes, furent fusillés par des gendarmes, renforcés de soldats.

Cela signifie que des soldats français ont tué leurs propres frères de combat qu’ils n’ont pas reconnus comme tels parce qu’ils étaient indigènes et assimilés à des traitres à l’armée alors qu’ils n’entendaient que faire valoir leurs droits.

Dans les années 40, les administrateurs de la France coloniale appelaient les habitants de leurs colonies des indigènes. Nombre de documents d’archives administratives sont révélateurs du mépris et du manque total de considération vis-à-vis des administrés indigènes. Clamer la supériorité du colon qui civilise l’indigène, un être inférieur, allait de soi.

Cette réalité qui ne fait pas honneur à la France, il faut en tenir compte pour essayer de comprendre comment ce massacre de Thiaroye si longtemps voilé a pu se produire. Rappelons que celui-ci n’a été officiellement reconnu en France qu’en 2012.

La pièce débute par l’histoire d’amour entre Amar en quête de son père, un tirailleur sénégalais disparu sans laisser de traces et Nina une émigrée Roumaine. Leur idylle ne résiste pas au caractère obsessionnel de la quête d’Amar. Leur fils Biram héritera de l’angoisse générée par l’absence de ce grand père « un corps oublié dans un charnier ». Un autre personnage Nora, journaliste, raconte ses difficultés à effectuer son reportage radiophonique sur cette petite page d’histoire. Elle rencontre Biram et Régis petit-fils du soldat français assassin malgré lui de tirailleurs sénégalais – il obéissait aux ordres et ignorait que les rebelles qu’on lui désignait avaient combattu pour la France -.

Tous les personnages ont en commun ce propos « J’ai mal à mon histoire ».  C’est cette intimité de la douleur si difficile à exorciser qui pèse sur chacun des personnages en raison de tous les non-dits qui forment barrage autour de ce drame qu’explore Alexandre BADEA.

Cependant, les personnages ne se posent pas en victimes, ils veulent au contraire prendre en charge un évènement passé sous silence, occulté par la grande histoire, sinon par devoir filial et moral mais surtout pour se comprendre eux-mêmes, acter leur origine, en tirer les conséquences au présent et au futur pour briser la chaine fataliste.

Sur le fond la pièce d’Alexandra BADEA est passionnante. Sur la forme, nous ne pouvons que constater l’absence de personnage antagoniste.

Il y manque les effets de rupture qui aussi artificiels puissent-ils paraitre, objectivent théâtralement, les déclarations existentielles des protagonistes.

Alexandra BADEA a pris le parti de l’intime qui passe difficilement au théâtre. Cela dit, nous avons été émus, touchés par les interprétations des comédiens pour la plupart binationaux, « venus de différents pays à l’image de la France d’aujourd’hui » qui permettent de faire résonner sensiblement, ces cris du cœur et de raison seuls capables de fissurer la chape de béton
d’indifférence et d’oubli qui nous concerne tous.

Paris, le 18 Octobre 2018

Evelyne Trân

N.B : Nous invitons les personnes intéressées à consulter le site internet de l’AHTIS – ASSOCIATION POUR L’HISTOIRE DES TIRAILLEURS SENEGALAIS –
http://ahtis-association.blogspot.com/

Et un livre « Noblesse d’Afrique « d’Hélène de Gobineau. Selon l’Association AHTIS « Un des grands intérêts de ce livre est qu’il est riche en informations sur la vie des tirailleurs dits « sénégalais » durant la période de la guerre puis durant leur captivité. » 

PAR : Evelyne Tran
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