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Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 18 janvier 2021

Passé, présent, futur

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illustration: Gerd Altmann
Oserais-je militer pour une parole nuancée ? Effeuiller la marguerite de tout un chacun « Je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément » et me retrouver stupide devant son pauvre nombril.

Nous avons de nombreux motifs de nous indigner et de tourner la tête pour ne pas être contaminés par la misère humaine mais nous imaginons-nous donner un coup de pied au clochard dans la rue parce que cette vision nous est insupportable ?

Je le prétends, nous avons tout à apprendre de l’humain qui est en nous, c’est à dire cette partie vulnérable peu audible et peu fière qui siège sous notre carapace qu’elle soit celle d’un hérisson ou d’une plume de paon.

Beaucoup de gens parlent sans savoir. Le faillible ne les intéresse pas, ils se gargarisent de leurs propres paroles pour courir en tête sans regarder ni à droite ni à gauche. Ils ignorent ce qui se passe sur les bas côtés et je le sais, je fais aussi partie de ces mal voyants.

Je viens de réécouter une interview de Brassens qui date de plusieurs décennies. Il mettait le doigt sur la plaie en disant que la liberté était de plus en plus limitée parce que nous étions de plus en plus conditionnés sans vraiment nous en rendre compte. Il parlait de cette petite liberté qui nous reste, l’individuelle qui peut s’exprimer de façon prosaïque dans le choix de nos habits, nos aliments dans l’expression de nos goûts au quotidien. C’est infime mais je crois bien que cette liberté-là, il faut la cultiver comme celle de penser par soi-même. Quand on y réfléchit, elle est encore extraordinaire cette liberté d’accueillir pour soi avant de les communiquer à autrui, nos bonnes ou mauvaises pensées. L’individu demeure le garde-fou du collectif.

Je viens de relire une chronique que j’avais lu à Radio libertaire il y a une dizaine d’années intitulée, la voici :

Le monde moderne

Sais-tu que si tu te promènes dans la rue, seul, sans argent, tu es en danger de mort. Tu me diras, c’était comme ça aussi au moyen âge.
Ah bon et le progrès alors ? Le monde c’est un super ordinateur, flambant neuf, sophistiqué, première classe. Si toi, petite cigale poussiéreuse, tu arrives à déambuler dans ce labyrinthe retentissant et à faire entendre ta voix, chapeau bas ! Parce que si tu n’es pas répertoriée dans la machine, si tu ne rentres pas dans la chaîne des
informations, tu n’auras plus qu’à disparaitre. Connais-pas, connais- pas dira le grand ordinateur, moi pas connaitre petite cigale de la Fontaine, moi connaitre carte bancaire et carte d’identité à puce électronique.

Au nom de l’unité centrale, les 7 milliards d’habitants de notre beau monde, n’auront qu’à bien se tenir. L’unité centrale, le grand cerveau terrien de l’humanité fait déjà mine d’atteindre la boîte crânienne de Mars.

Vous me direz, un homme n’a pas qu’un cerveau, il a aussi des bras, des jambes, des pieds, un cœur, des orteils. Je ne vais pas vous faire un cours d’anatomie. Mais qu’est ce que vous croyez, l’homme, il va changer grâce au progrès. Vous croyez qu’elle remonte l’information du petit orteil ou de la corne de la voûte plantaire jusqu’au grand cerveau ? Levez donc votre petit doigt ! L’homme évolue, autrefois, il était tout velu, aujourd’hui, il faut les compter ses poils. Et les femmes qui n’allaitent plus autant qu’à la préhistoire, un jour elles n’auront plus de seins. Ça c’est l’évolution, nous aurons un homme simplifié, pratique, informatique qui aura un portable à la place des oreilles et des puces « roule ta bille » à la place des yeux. Nous ne digérerons plus des patates ou du riz mais tous les jours notre ration d’informations qui nous apprendront tout sur nous mêmes et sur les autres. Nous serons géants, je vous le dis, oui, nous l’aurons notre
monde virtuel, à volo. Et si vous levez le petit doigt pour protester « Attendez, je suis encore en chair et en os ». On vous traitera comme un animal. Voilà le progrès et par miséricorde, je dis bien par miséricorde, on déclamera pour vous la fable de la Fontaine « La cigale ayant chanté tout l’été »

Et toi pauvre naïf qui continue à laver ton visage dans une flaque d’eau, tu seras balayé comme un chien. Pas de bracelet, pas d’argent, pas d’empreinte, seulement ton regard levé vers le ciel. Seulement ta liberté misérable qui frôle les murs, seulement ce cri d’angoisse d’un homme qui meurt de solitude et de froid derrière la carcasse d’un grand ordinateur flambant neuf et déjà rouillé.

Et toi, pauvre naïf qui lève le petit doigt, laisse moi te regarder, j’ai besoin d’espoir.


J’observe que le propos est toujours actuel. Mais j’ai changé d’intonation depuis, j’ai vieilli. Comme si la tapette du piège à souris s’était rabattue sur moi. Je me souviens d’une réflexion d’un prof « Vous n’avez rien d’urgent à me dire ». Cette parole m’est restée au travers de la gorge. Faut-il faire appel à l’urgence pour sortir de sa torpeur ?

Eh oui, je parle comme une senior. Je témoigne pour une espèce en voie de disparition, celle qui n’utilise pas internet, qui n’a pas de téléphone ni de carte bancaire, celle qui laisse pendouiller son masque sous le menton dans la rue parce qu’elle se moque des 134 € d’amende, n’ayant pas d’argent de toute façon.

Il y a 40 ans moi aussi, je pouvais exister sans téléphone, sans internet. Je me baladais avec un seul livre en poche. J’ai connu cette belle liberté.

Je n’en suis pas nostalgique car elle nous tend les bras ! La liberté, elle est organique et j’y crois !


Eze, le 18 Janvier 2021

Evelyne Trân
PAR : Evelyne Trân
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