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Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 8 juillet 2019

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« Ai-je jamais pété les plombs ? » se demande la dactylo qui croit bien avoir enfoui son âme à l’intérieur d’une photocopieuse. Bourrage de papiers, photocopieuse en panne, chouette ! A la visite médicale, elle pèse sa cervelle et prévient l’examinateur : « Il y a juste de quoi régaler un chat, il n’y a que du mou et pas un gramme de plomb ». Chevalière à la triste figure, elle a enchaîné sur une litanie de bon aloi, philosophiquement distraite, devant les yeux ahuris des professeurs « Mademoiselle, voyons ! »

Par pitié, un peu de patience, lisez donc ce papier que je viens juste d’arracher de la photocopieuse, la page 57 du traité de la parfaite secrétaire. Elle est toute déchiquetée mais je la connais par cœur, vous savez. Posez donc le doigt sur ce mot « engrenage ». Il sent le grain n’est ce pas, le poulet fermier davantage que Jean-Paul Sartre. « Ai-je donc tant vécu que pour cette litanie » chante la poule de basse cour, paraphrasant Voltaire. Je fais du patin à glace sur la machine à écrire et puis je tourne de l’œil. Je n’ai pas rattrapé à temps le mot engrenage, je l’ai confondu avec graine, semence. Les paupières de la photocopieuse sont devenues si lourdes. Ouste, me dis je, ouste, sous le mot qui sommeille, je vais mâcher du chewing-gum. Je vais faire de la philosophie en fil de fer et de la musique moderne à partir du bruit de chaînes dénoyautées, de bouteilles décapsulées, de frottements de balais, de fermetures à éclair et de poubelles en plastique dévalant la Rue Desnouette. Il y manquera l’odeur, bien sûr, celle des planches pourries et du muguet sec. Croisez donc les doigts sur ce papier buvard, le mot « engrenage » y a disparu, il s’est bouffé lui-même. Si je vous dis qu’il était écrit avec des brisures de barbelés, verticalement et que j’ai couru avec en menaçant Jean- Paul Sartre. Les barbelés étaient électrifiés. Qui payait donc l’électricité ? Y avait-il une issue heureuse pour l’auteur de la Nausée ? Qui paye, qui paye l’électricité ? Coupure de courant, la machine est en panne. Je vais prendre mon courage à deux mains et courir derrière Jean-Paul. Et s’il se retourne, oh seigneur ! Il aura devant lui la page 57 à moitié effacée où l’encre des mots aura bavé et de la coulure réchappée, de la trace noirâtre sur mon front, il ne verra que du feu.
PAR : Evelyne Trân
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