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par Evelyne Trân le 1 mars 2021

Ma terre empoisonnée de Tran To Nga

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Elle nous regarde droit dans les yeux mais son regard n’appelle pas la peur bien au contraire il nous encourage, c’est celui d’une jeune femme volontaire et fière, celui d’une résistante. Le visage de TRAN TO NGA à 25 ou 30 ans s’affiche en couverture de son autobiographie, Ma terre empoisonnée, parue aux Editions Stock en 2016, il se superpose à celui beaucoup plus doux de la dame de 79 ans qui a le cran malgré son état de santé de se battre encore pour dénoncer les fabricants de l’agent orange qui a empoisonné et empoisonne toujours le Vietnam.

Madame Tran To Nga pourrait faire figure d’héroïne de la guerre du Vietnam, en tant que soldate Viêt-Cong dans les maquis, membre du F.N.L (Front national de libération du Sud Viêt Nam) et agent de liaison dans sa jeunesse dès 1966 jusqu’à la libération du Sud Vietnam en Avril 1975.

Emprisonnée alors qu’elle était enceinte de sa 2ème fille, elle a pu résister à la torture et elle explique comment et pourquoi « Toutes ces années de résistance, de solitude, d’apprentissage de la guerre, de manque, m’ont endurcie comme les cailloux de la piste de Truong Son (la piste Ho Chi Minh) je ne dévierai pas de mon axe, je ne les laisserai pas percer ma cuirasse, me pousser à renier mes idéaux, tout ce à quoi j’ai cru jusqu’à présent ».

Son passé de résistante ne l’empêche pas d’être critique vis-à-vis des dirigeants « Mes années d’après-guerre sont celles d’un malaise sans fin ».
En cause, le climat de suspicion, l’injuste confiscation des biens, les pesanteurs bureaucratiques. Elle compatit au désespoir d’une partie du peuple. Elle comprend l’exode des boat people.

Avec le recul, sans renier sa jeunesse, elle reconnait que le communisme « n’était pour moi qu’une abstraction lointaine qui ne me concernait pas vraiment. Bien sûr, on nous a répété mille fois que nous devions fidélité au parti. J’y croyais, je l’assume volontiers mais sans être prisonnière d’un carcan idéologique ».

C’est une femme libre aujourd’hui qui témoigne, sans autre parti que celui de la paix et la justice. Son livre écrit avec la collaboration de Philippe Broussard, apporte un éclairage concret sur cette guerre du Vietnam (1er Novembre 1955 au 30 Avril 1975) - entre 1945 et 1975, guerre d’Indochine et guerre du Vietnam inclus, 4 millions de civils ont perdu la vie sans compter les millions de soldats – Il se concentre sur son parcours de résistante, l’environnement familial - marqué notamment par la figure de sa mère, une personnalité reconnue, Présidente de l’Union des femmes de la libération du Sud Vietnam, Nguyen Thi Tu- sachant que ses combats recouvrent ceux de millions d’autres Vietnamiens anonymes. C’est parce qu’elle n’a pas succombé au désespoir malgré les deuils terribles qu’elle a dû affronter qu’elle considère comme un devoir le fait de témoigner.

Nous savons tous que la guerre meurtrit aussi bien les esprits que les corps. On pourrait dire d’elle « Elle n’a que ce mot à la bouche, la paix » Mais il faut avoir vécu la guerre pour saisir dans sa chair toute la valeur de ce mot PAIX.

Je revois avec un peu d’amertume dans une émission de télé, cette femme au milieu de journalistes affairés, qui ne dispose que de quelques minutes pour parler du procès du 25 Janvier dernier. Elle n’a plus le visage conquérant de la jeunesse, elle est âgée, fatiguée, malade, mais en la regardant comment ne pas être émus par sa présence, cette humanité dont rendent parfois si mal compte les tanks de l’information.

C’est en 2009, lors de son intervention au Tribunal international d’opinion de soutien aux victimes de l’agent orange, qu’elle a été contactée par André BOUNY (fondateur du Comité international de soutien aux victimes de l’agent orange) qui l’a enjoint de poursuivre les multinationales américaines. Elle a tout d’abord refusé puis elle a changé d’avis. C’est son dernier combat que justifient toutes ses luttes antérieures. Elle ne peut pas se taire. Elle connait la situation des victimes de l’agent orange qu’elle a rencontrés dans les dispensaires soutenus par l’Association VAVA dans sa région natale du Mékong.

Elle se sait promue porte-parole d’une cause quelque peu oubliée en Occident « quand je parle de l’agent orange en France ou ailleurs les gens savent de quoi il s’agit mais ils sont convaincus que ce terme renvoie au passé, à l’Histoire, que tout est fini depuis des décennies. C’est faux et il faut le dire, le répéter haut et fort : les maladies se transmettent de génération en génération. »

Il faut prendre le temps de lire Ma terre empoisonnée. Il ne s’agit pas d’un roman mais d’un témoignage qui force le respect par sa sobriété, sa clarté et nous parle d’un Vietnam plus intime – sans doute faut-il lire aussi entre les lignes car le propos de Madame Tran To Nga n’est pas de s’épancher ni de faire figure d’héroïne - Il faut imaginer comment elle a dû fouiller dans sa mémoire nécessairement douloureuse pour faire remonter à la surface le plus justement possible, ces souvenirs, ces faits qui ne parlent pas seulement de son immersion dans l’Histoire mais évoquent aussi des visages, des individus ( Aucune famille vietnamienne n’a été épargnée) dont les histoires bien au-delà de la grande Histoire vont nous poursuivre de génération en génération.

Eze, le 1er Mars 2021

Evelyne Trân
PAR : Evelyne Trân
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