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par Pierre Sommermeyer le 19 février 2019

Les fleurs jaunes des ronds-points

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Colchiques dans les prés c’est la fin de l’été. Chant populaire

Article extrait du Monde libertaire n°1802 de janvier 2019



Depuis des années il est de bon ton de déplorer la floraison ininterrompue des ronds-points tout au long des belles routes départementales toutes droites, appelant à la vitesse. Les mauvaises langues arguant que chaque maire nouvellement élu y allait d’un nouvel aménagement d’une intersection. Les GPS embarqués sur la plupart des voitures serinant à leur conducteur « prenez la troisième sortie » et ce dernier de les compter, un, deux, trois ! Aujourd’hui, en cet automne 2018 nous ne les voyons plus comme cela.
Le 7 mai 2015 un décret parait au Journal officiel obligeant tout conducteur d’un véhicule à moteur à posséder un gilet de haute visibilité et à le porter lorsqu’il descend de son véhicule à la suite d’un arrêt d’urgence, afin d’améliorer sa visibilité. Ce gilet pourrait être d’une autre couleur (orange par exemple), mais dans les faits, la plupart des équipements vendus dans le commerces sont jaune fluo. Ce qui se passe aujourd’hui est l’exact application des dispositions réglementaires, ralentir la circulation et être visible. Ce qui devrait satisfaire tout le monde, mais ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Mais que ce passe-t-il !

Révolte ou révolution ?
Tout un chacun se rappelle avoir entendu répéter, seriner, cette réponse du duc de La Rochefoucauld, au roi Louis XVI qui se demandait : « Est-ce une émeute ? - Non, sire, c’est une révolution ». Est-ce le cas aujourd’hui ? J’aurais tendance à faire une réponse de Normand « Ptêt ben qu’oui, ptêt ben que non ». Les milieux révolutionnaires, y compris libertaires, vont radotant « une étincelle peut mettre le feu à la plaine ». Dans le cas qui nous occupe, cette étincelle n’a été vue par aucun d’entre eux. Cela oblige à reconsidérer cet objet de tous nos désirs, la révolution. Parce que ce qui se passe partout en France, dans ce pays jaune de peur et de rire est un démenti, une mise en abîme, une remise en place de ce dont nous avons rêvé. Nous rêvions d’une grande révolution, d’un corps uni, compact qui foncerait sur nos oppresseurs et qui remettrait tout debout, en ordre. Enfin ! Tout occupés à nos projets futurs nous avons tout simplement oublié comment se passèrent les révolutions du passé. D’abord elles n’ont pas prévenu.

1917. Février le 21, Saint Pétersbourg. « C’est un mardi. J’étais assis dans mon bureau à l’Office du Turkestan. Derrière la cloison, deux jeunes dactylos s’entretenaient des difficultés de ravitaillement, des incidents qui se produisaient devant les magasins, de l’agitation des femmes, de la tentative de pillage de je ne sais quel dépôt : « Vous savez, déclara brusquement l’une de ces demoiselles, à mon avis c’est le commencement de la révolution. » Ces jeunes filles ignoraient ce qu’est une révolution, et je ne les crus pas ». C’est un militant socialiste-révolutionnaire aguerri qui parle. Il a pour nom Nicolas Soukhanov. Personne ne sait ce qu’il est devenu, fondateur du Soviet de Pétrograd, il a probablement disparu dans les purges.
Commencées sans avertir les révolutions ont continué dans la plus grande des dispersions, avec divisions et oppositions insurmontables, avant de sombrer dans la répression la plus terrible. Elles ont laissés derrière elle les mythes de prolétaires des usines montant à l’assaut du ciel. Qu’en est-il aujourd’hui ?
A ce propos, Eric Vilain écrira par ailleurs : L’attitude du mouvement libertaire à l’égard du mouvement des gilets jaunes a été au départ marquée par une réelle méfiance. Les militants qui se sont exprimés mettaient l’accent sur le fait que ce n’était pas un mouvement “de classe” mais hétérogène, ce en quoi ils ont parfaitement raison. Ils oublient juste de se demander où il y a homogénéité ? Le monde dans lequel nous tous vivons est soumis à un mode de production qui fonctionne sur la destruction du lien social. L’individualisation forcenée des gens est le fondement, la condition du bon fonctionnement de notre société. Le collectif n’a plus cours. Donc chacune et chacun se construit son petit continuum existentiel qui lui permet de continuer à vivre malgré tout. Ce qui se passe en ce moment est-ce un de ces accès de fièvre hexagonale dont l’historien Michel Winock a fait la recension dans un livre éponyme. Il est peut-être un peu tôt pour le dire, mais cela y ressemble. En tous les cas ce qui se joue ces dernières semaines rassemble tout à la fois ce qui relève du vieux monde et ce qui pourrait advenir autant que le rapport de force le permette.

Le vieux monde
Un compagnon après avoir rejoint un groupe de Gilets jaunes en est revenu, tant soit peu incertain, « C’est clair », dit-il, « on n’a pas les mêmes codes ». Eh oui, le réseau social Facebook est le moyen de diffusion, d’organisation de ce qui se passe sous nos yeux. Ce qui pose la question de l’appartenance à cette sphère. Moi-même, depuis longtemps agissant dans le monde du web, je m’y suis sentis toujours étranger, ayant un regard pour le moins dédaigneux à son égard. J’y ai quand même un compte. Mais je n’en comprends pas les codes ni le fonctionnement. Et au fond cela m’intéresse peu. J’ai tort. Je le sais. J’ai par ailleurs fait référence à ces liens facebookiens qui ont rendu les printemps arabes si florissants. Je ne pensais pas que la même chose arriverait en France. Je ne suis sans aucun doute pas le seul. Une culture propre, que d’autre appelleront une sous-culture, s’est développée autour et à travers ce média. Pour comprendre un peu plus ce qu’il en est, je vais reprendre ce que dit un article de Médiapart : Facebook c’est tactile, on touche, on like, il y a peu de messages écrits, c’est LE réseau des classes populaires. On peut écrire en phonétique, c’est très facile de partager des liens ou des panneaux, et ça, c’est une spécificité populaire. On y fait circuler des ressources – jamais des articles de journaux –, on y parle de sa vie privée. ». Dans le même article des délégués de ceux de Commercy ajoutent : Les réseaux sociaux, c’est un bon support d’organisation, mais ce n’est pas un bon support de dialogue. On ne va pas toujours lire les commentaires des autres, on va donner son avis sans écouter. Tout cela explique les raisons pour lesquelles Facebook est considéré comme un objet étrange par toute une partie de la galaxie intellectuelle et militante. C’est aussi le monde virtuel où circule toute une noria d’informations douteuses qui ont pris le nom exotique de Fakenews. Ces dernières peuvent ainsi surgir dans les rassemblements, sur les carrefours, sous les formes les plus brutes. Antisémitisme, racisme, complotisme se font jour.
Le vieux monde, celui du spectacle médiatique et politique, se repaît de ce qu’il appelle l’incohérence des Gilets jaunes. Comment se fait-il que ces gens ne soient pas organisés ? Regardez, disent-ils prenant le monde à témoin, ils ne sont même pas capables d’élire des délégués. Et quand l’un d’entre eux vient parler avec le premier ministre, il veut retransmettre en direct, via leur Facebook, la discussion ! Devant le refus de l’interlocuteur officiel il, Oh sacrilège ! sort les mains dans les poches refusant d’en faire plus. Chaque fois que l’une ou l’un d’entre eux passe devant les médias ou les politiques, elle ou il ne parle qu’en son nom propre. Ce désarroi des tenants des pouvoirs devant cette situation qui leur coule entre les mains, Oh monde liquide ! nous oblige à regarder quelque chose de nouveau naître.

Un monde nouveau ?

Quelle est cette société qui nait sur les ronds-points ? C’est là qu’il faut s’arrêter. C’est ce qu’il faut regarder. Comme dans le temps ancien où les groupes humains bougeaient sans fin, le feu était le signe du lieu. Aujourd’hui à ces croisements surgissent des braseros parce qu’il fait froid. Puis cela sert à réchauffer un peu de café puis un abri est construit. Celles et ceux qui sont là, leur gilet sur le dos s’organisent. Jaunes, ils se reconnaissent sans plus de façons. Le partage a lieu, partage de la parole, décision de l’action, organisation de l’abri. Sortis de leur tête à tête avec leurs écrans ils vivent. Enfin ! La rage peut alors surgir. Celle des lendemains difficiles et des aujourd’hui qui ne le sont pas moins. La parole suit. Celles des femmes aussi et particulièrement. Tout occupés à critiquer le manque de capacité organisationnelle, les pouvoirs ne semblent pas s’apercevoir que dans ces endroits une égalité de genre semble émerger, et ceci dans la lutte. Sous chaque abri se forme ce qui ressemble le plus à une communauté, d’origine, de ressentiment, de rage, de lutte. Ce type d’organisation ne ferait-il pas penser aux mythiques conseils ? Le rejet total du monde politique des partis en est une des bases. L’absence des syndicats signifie tout à la fois le rejet de ceux qui ont ou semblent avoir un travail stable mais aussi et surtout la prise en compte des défaites de ces organisations et de leur stratégie de canot de sauvetage. La décomposition du monde ouvrier en lutte est visible à travers les chants et les oriflammes. Il n’y a plus de drapeaux rouges. Il n’y a plus d’Internationales poussées à tue-tête. Avec la réapparition des cahiers de doléance, le retour au drapeau tricolore et à la Marseillaise signe comme un retour à la Grande Révolution. Ce n’est pourtant en aucune façon un retour en arrière. L’utilisation des smartphones en est l’illustration. Mais les carrefours ont aussi compris que seule l’organisation horizontale paie. Il n’y pas de place pour la délégation. Chacune ou chacun ne dispose que de son propre mandat. Ainsi les carrefours échappent aux pouvoirs. Est-ce vivable ? Difficile à dire. Mais tout est déjà une surprise. Les carrefours et leur abri de bonne fortune sont les refuges, les bases de repli, les fuoco, d’où les offensives peuvent se penser, s’organiser, partir à l’assaut du vieux monde. De là on peut partir vers le château et ainsi effrayer les « démocrates » pour qui cet endroit-là symbolise la République. Le vieux slogan « Paix aux chaumières, guerre aux châteaux ! » reprend de son actualité.

Et la lutte ?
Un mot revient régulièrement sur les lèvres d’un certain ombre de Gilets jaunes. « Nous sommes pacifistes » disent-ils. Ces déclarations n’ont rien à faire avec l’adhésion à un courant de pensée aussi minoritaire qu’ancien dans la gauche française. Il signifie juste que l’affrontement avec les forces dites de l’ordre ne les intéresse pas. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils vont rester tranquilles. Ils savent que leur force vient de leur capacité à bloquer les voies, à ouvrir les péages, le tout avec sourire et gentillesse. Ce faisant ils allient radicalité et souplesse. « Si on est chassé d’un coin » disent-ils « on revient par un autre ». Spontanément, sans grand discours théorique ils ont montré leur force, ont mis de leur côté une grande majorité de la population. Celle-ci leur sert tout à la fois de protection par sa sympathie, par son partage de leur souci et souvent d’aide matérielle. Le ministère de l’intérieur fourni des chiffres à ne pas savoir qu’en faire et qui se révèlent inopérants. Comment compter les occupants quand ils se relaient sans arrêt ? Dans notre région, alsacienne, la Saint Nicolas est l’occasion pour les boulangers de faire des petits bonhommes en brioche. L’un d’eux en a produit avec des gilets jaunes qu’il a apportés à un barrage. Le ministère compte-t-il cet artisan comme un occupant et les Mannele (petits bonhommes) comme des complices ? Donc en très peu de temps le pouvoir s’est retrouvé bien seul en son château. Ces Gilets jaunes font ouvertement des choses illégales. Ils désobéissent. Ils ne se cachent pas. Parfois ils offrent même des bonbons aux automobilistes, qui sont nombreux à afficher leur soutien en klaxonnant. Il arrive même que dans leur abri ils organisent un Marché de Noël où célèbrent un mariage. Ce qui en dit plus long sur le décentrage social en cours que tout discours théorique.

La question des affrontements

Partout s’élève le cri Oh ! les dégâts ! Dans les sphères du pouvoir l’espérance que ce qui s’est passé, d’abord à Paris puis ailleurs en « province », puisse retourner la sympathie pour les gilets jaunes a fait jusqu’à présent long feu. Cela va-t-il changer dans les jours qui viennent ? Cela semble possible. Le spectacle répétitif de ces dégâts diffusés sur les télévisions en est un signe.
Au fur et à mesure que le degré de violence augmente la force de la répression augmente et change de nature. La présence de véhicules blindés sur les Champs-Elysées en est le témoignage. Les lycéens à genoux, en est un autre. Simultanément surgit via la parole d’un gilet jaune le possible appel à un général. Repoussé avec de hauts cris par toute la classe politico-médiatique le ver est dans le fruit.
Les raisons de la violence exercée par les casseurs d’ultra droite sont assez claires. Il s’agit de faire trébucher le régime actuel et ainsi d’ouvrir la voie à un pouvoir fort, militaire pourquoi pas. Celles des groupes dit autonomes, black-blocs ou autres, relèvent d’un autre cheminement. Il faut par l’affrontement direct amener les forces ouvrières et populaire à renverser le régime pour laisser la place à la Révolution. Nous savons bien depuis longtemps comment ce genre de processus s’est terminé. Les gilets jaunes ont choisi spontanément, sans tradition révolutionnaire glorieuse, un autre chemin, celui de la révolution par en bas, ce qu’on appelle en anglais grassroot revolution, en allemand grazwurzel revolution, que l’on pourrait appeler en français la révolution en rhizome, à l’image de ces plantes qui se multiplient en sous-sol. Bien sûr la montée au front est un adjuvant d’héroïsme, viril bien souvent, un message direct d’exaspération, une envie d’en finir tout de suite. Ce ne peut être une fin.


Les revendications, les réponses et après ?
Ce mouvement a débuté avec le refus de l’augmentation des taxes sur le carburant. Puis rapidement se sont fait jour des revendications visant à augmenter le pouvoir d’achat. Aujourd’hui début décembre, apparaît la volonté de voir être mis en place un système de référendum d’initiative citoyenne. Il s’agirait alors de partager le pouvoir de décider, n’importe quand. Chacun comprendra que cela ne peut qu’être insupportable.
Le 10 décembre, en son château, les mains collées sur son bureau avec à sa droite, deux jolis objets dorés, le maître des horloges a répondu à ces requêtes. La parole présidentielle tant attendue a accouché de petits riens. Pouvait-il en être autrement, Je ne le pense pas. Enfermé dans ses certitudes il est allé au bout de son possible. C’est bien comme cela que ce discours a été perçu par ceux qui l’attendaient en premier et par tous ceux qui de près ou de loin avaient montré sympathie et souvent solidarité à l’égard des porteurs de gilets bon marché. Pourtant les mesures économiques annoncées peuvent satisfaire certains. C’est ce que les premiers sondages semblent annoncer
Et maintenant ? Cela ne peut durer ! Les fêtes de fin d’année vont se passer bon gré mal gré dans la même situation. Il faudra bien revenir à l’ordre des choses après. La fin du mouvement ira de pair avec la disparition des abris des ronds-points. Ces milieux libres sont une atteinte au sacro-saint droit de la propriété. Ils ont été dressé en négation de toute légalité. Il est fort probable que les Gilets jaunes recevront en guise de vœux de bonne année l’ordre de déguerpir. Se laisseront-ils faire ? Cela va dépendre pour une part des prochains samedis de colère, de leur fatigue. Ne restera-t-il qu’un magnifique souvenir d’une lutte commune ? D’un mai 68 des bords de route ?

— Pierre Sommermeyer
PAR : Pierre Sommermeyer
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le 21 février 2019 10:38:12 par gilles et jhon

Quand l’expert peine à appréhender le concret d’un moment d’histoire où tout bascule et tout s’emmêle des humiliations et des ressentiments accumulés depuis des lustres, il sort ses fiches, il trie, il classe, il sépare le bon grain de l’ivraie. L’expertise tient d’une méthode qui quantifie le malheur social, mais n’en prévoit aucun effet. Que celles et ceux qui, pressurés, licenciés, humiliés, surnuméraires, ponctionnés, rançonnés, oubliés, puissent un jour se lever, chacun pour ses raisons, mais en faisant cause commune, le logiciel de l’expertise ne l’a pas prévu. Les révoltes sont toujours soudaines ; c’est leur compréhension qui tarde.