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par Evelyne Trân le 21 septembre 2020

Le brigadier néanmoins

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D’après Nikolaï Gogol , adaptation et mise en scène Ronan Rivière. Compagnie La Voix des Plumes (Ile-de-France)
Avec Laura Chetrit (Alexandrine), Michaël Giorno-Cohen (Le Barbier), Ronan Rivière (Le Nez, Le Policier), Jérôme Rodriguez (Kovalev), Jean-Benoît Terral (Le médecin, Michka), Amélie Vignaux (Prascovia) et au clavecin et orgue Olivier Mazal.
Musique Léon Bailly.




C’est une première, les spectateurs assistent tous masqués à une belle mascarade, celle menée tambour battant par le Nez de Gogol.
C’est qu’il avait du pif Gogol, cet auteur Russe à tel point que nous pourrions croire qu’Edmond Rostand eut vent de ses reniflades pour sa fameuse tirade des nez dans Cyrano.
La nouvelle du Nez parue dans la Revue le Contemporain en 1835 grâce à Pouchkine fut tout d’abord refusée par le magazine L’Observateur de Moscou qui la jugeait « triviale et sale ». Elle a pour personnage principal le nez d’un fonctionnaire qui fait pour ainsi dire une fugue et jette le trouble dans la société par ses frasques au grand désarroi et honte de son propriétaire.

Gogol fut employé dans l’administration et il faut croire que le Nez s’inspire de cette expérience malheureuse. Il brocarde allègrement le milieu des fonctionnaires à travers le personnage de Kovalev fat et imbu de sa personne et si préoccupé de son apparence que la perte de son nez devient une tragédie comique.
Sous couvert d’une couleur fantastique, ce nez, avant de reprendre hélas sa place sur la face inique du fonctionnaire, deviendra le libertin en cavale, objet de toutes les poursuites puisque non seulement son absence défigure son propriétaire mais que livré à lui-même, il devient dangereux.
Un nez vengeur fruit de l’inconscient de Gogol lui-même, un Gogol qui puise dans son exaspération - il n’aimait pas, parait-il son nez volumineux - face aux apparences n’offrant à votre nez qu’un rôle décoratif, de même qu’il y a tout lieu de penser que pour lui les fonctionnaires étaient aussi bêtes et méchants que leurs pieds ou leur nez cela va sans dire.
Fruit donc d’une exaspération olfactive, d’une atmosphère irrespirable celle dans laquelle a baigné l’employé Gogol, ce nez en cavale exprime bien une part de notre corps celle impossible à maitriser qui échappe à tout raisonnement et toute science en dépit de tous nos efforts dérisoires et désespérés sauf en se résignant à tristement ou comiquement se désigner : Mais regarde-toi, bon sang !
Reconnaissons que l’adaptation théâtrale du Nez par Ronan Rivière tombe à pic aujourd’hui. Désormais masqués, bâillonnés à cause du Covid, nos bouches, nos joues, et nos nez ont fichu le camp. Certes, il est possible de les voir encore dans les terrasses du café, mais dans la rue, dans les transports, il est impossible à Paris, à Nice, à Marseille etc. de se dévisager.
Serions-nous en train de perdre cette convivialité naturelle, cet élan fraternel vers l’inconnu croisé sur le trottoir en nous réfugiant derrière notre masque. Sans compter que nous n’existons que par le regard de l’autre. Cette sommation du Covid qui n’en finit pas de durer, risque bien de nous rendre grincheux, peureux, et voire dégoûtés de la face de l’autre que l’on n’imagine plus que fort désagréable puisqu’elle se cache.
Revenons au spectacle Le Nez, spectaculaire et fraternel. Il s’agit d’un beau travail de la compagnie La Voix des Plumes, tant sur le plan du décor amovible et original que sur le plan des costumes et du jeu des comédiens. Ces derniers se sont astreints à porter le masque mais et cela est extraordinaire, ils réussissent à le faire oublier et c’est la puissance expressive des personnages qui sont aussi égarés ou chamboulés que des personnages de Pirandello qui s’impose.
Ronan Rivière réussit par un tour de magie, après tout cela n‘est pas évident pour des cerveaux asservis à la logique, à assurer la présence de ce Nez intempestif, invasif, certes il ne s’agit pas du nez de Cléopâtre, mais c’est encore mieux, sur scène, il mobilise tous les regards, à la fois vaillant et innocent, inconscient !

Paris, le 18 Septembre 2020
Evelyne Trân

Au Théâtre 13/Jardin 103 A Bd Auguste Blanqui 75013 PARIS du 8 septembre au 11 octobre 2020 du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h.
1h15 sans entracte – tout public à partir de 8 ans

PAR : Evelyne Trân
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