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par Pierre Sommermeyer le 13 septembre 2021

La guerre, chants contre !

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rticle extrait du Monde libertaire n°1830 de juillet/août 2011
Toute ma vie, de tout temps j’ai aimé chanter. De l’avis de tous mes proches je chante faux. J’ai chanté toutes sortes de chants. Gais, tristes, profanes ou religieux. L’important est de chanter. Mais pourquoi chanter ? Quand le compagnon qui fait le relais entre mes écrits et le Monde libertaire m’a demandé d’écrire sur ce thème, je suis resté coi. Comment peut-on chanter contre la guerre, comment peut-on chanter contre la mort, et que peut-on chanter ?

Pourquoi chanter ?
Je ne m’étais jamais posé la question véritablement, c’était juste pour moi un besoin et un plaisir. Donc j’ai cherché sur le Net ce que l’on pouvait en dire et j’ai trouvé plein de choses intéressantes. Les chercheurs scientifiques se sont bien sûr penchés sur la question. Place aux neurosciences. « J’ai un sentiment de liberté quand je chante », « c’est un besoin vital », « chanter, c’est communier… ». Vous aimez chanter et vous y puisez un sentiment de bien-être incomparable. Mais d’où vient-il ? Du cerveau, bien sûr ! Tentons de décrypter ces mécanismes, neurosciences à l’appui. Chanter activerait le circuit du plaisir et provoquerait la sécrétion, dans le cerveau, de substances (comme la dopamine, les endorphines, etc.) qui augmentent le bien-être, et diminuent le stress. Une équipe de chercheurs britanniques de l’Imperial College of London a ainsi démontré (2016), sur près de 200 volontaires inscrits dans une chorale et prélèvements de salive à l’appui (avant et après une heure de chant), que les hormones du stress comme le cortisol étaient en chute libre après une heure de chant.

En surfant sur le net il est possible de trouver confirmation de cet état de fait : le chant procure une sensation à la fois apaisante et euphorisante, comme après une bonne séance de sport. Un autre dira « J’ai un sentiment de liberté quand je chante, je le vis souvent comme une catharsis ». Une autre dira « Chanter avec des amis, c’est un vrai bonheur, une jubilation extraordinaire ! ».

Tout cela permet de comprendre la force du chant, que cela soit dans les stades, dans les manifestations ou lors de cérémonies. Il est probable que les humains chantèrent dès les débuts tout comme les animaux. Techniquement c’est au fond assez simple, l’air expulsé rencontre les cordes vocales et un son naît, puis un autre, puis un autre. Il suffit de les ajuster l’un à l’autre. Parler et chanter arrivèrent ensemble fort probablement. Si la fonction chant est neutre il n’en est pas de même des paroles. Aux chants de victoires succédèrent les chants de tristesse puis les chants de révolte puis les chants contre. Contre plein de choses, et donc aussi contre la guerre.



Le premier couplet du manuscript du Déserteur. Boris Vian, 15 février 1954.

Monsieur le Président, je vous fais…
Le déserteur. Le début de cette chanson de Mouloudji est encore au bord des lèvres de bien des personnes en ce moment particulier où la pandémie se conjugue avec l’appétit féroce pour arriver en haut et devenir ce Monsieur le président qui parle urbi et orbi sur tout et rien, à tout le monde et à lui seul. N’avons-nous pas l’envie de lui écrire cette lettre dont nous savons qu’il ne la lira pas et qui ne l’empêchera pas d’envoyer ses gendarmes ? En ce sens cette chanson, qui ne dure que 2 minutes et demie, est éternelle. Elle a une histoire. Elle n’est pas arrivée comme cela. Elle a deux auteurs et quels auteurs. Elle est arrivée à un moment précis. Février 1954, la France est passée de la guerre mondiale à la guerre d’Indochine sans désemparer. Elle est écrite par Boris Vian, mise en musique par Harold Berg, compositeur américain qui a composé par ailleurs pour Aznavour et Erroll Garner. Elle a un interprète, Mouloudji ! Ce métèque, kabyle, fils de prolétaire sera à ce moment-là le seul à oser la chanter, tellement elle paraissait révolutionnaire. Auparavant il aura demandé à Vian d’en changer quelques morceaux. Cette chanson qui était au départ « révolutionnaire » selon la norme habituelle va devenir non-violente avec la modification de deux phrases. Si le début « Monsieur le Président » est remplacé par « Messieurs qu’on nomme grands » sans que cela change grand-chose, les modifications suivantes sont plus tranchées. « Ma décision est prise, je m’en vais déserter » devient « les guerres sont des bêtises, le monde en a assez », puis « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes Que je tiendrai une arme et que je sais tirer » prend une tournure tout différente « Prévenez vos gendarmes, Que je n’aurai pas d’armes, Et qu’ils pourront tirer ».
Au moment où cette chanson commence à circuler malgré la censure, en Indochine, Dien Biên Phu est tombé. L’armée française bat en retraite. Amorcée par les actions de l’Américain Gary Davis (Citoyen du Monde) l’idée de l’objection de conscience au service militaire commence à être connue. C’est au même moment que germe dans la tête du cinéaste Autant-Lara l’idée de faire un film s’inspirant de l’histoire de Jean-Bernard Moreau, emprisonné entre 1948 et 49 pour insoumission à la Guerre d’Indochine. Ce film Tu ne tueras point, intitulé à sa sortie L’objecteur, sera interdit en France jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie. Quarante années auparavant, l’horreur de la guerre avait déjà été chantée.

C’est à Craonne sur le plateau, Qu’on doit laisser sa peau
Chanson de révolte, chanson de soumission, La Chanson de Craonne n’est pas une chanson contre la guerre. Ceux qui l’entonnent, sont des soldats sur le front. Beaucoup d’entre eux se sont mutinés après l’offensive du Chemin des Dames fin 1917. Cette chanson a été écrite sur la mélodie, nous rappelle Wikipedia, de Bonsoir m’Amour ! composée en 1911 par Charles Sablon. Les paroles sont de différents auteurs, elle se diffusera de manière clandestine, de bouche à oreille. C’est une chanson de dénonciation. Elle sera publiée, après la guerre, par Vaillant-Couturier sous le titre de Chanson de Lorette, avec pour sous-titre « complainte de la passivité triste des combattants ». Tristesse qui s’exprime encore bien des années après lors d’une longue opération de maintien de l’ordre.

Mon mari est parti…
Ce désespoir est de nouveau chanté en 1961 par Anne Sylvestre. Celle qui nous a quittés il y a fort peu évoque les maris, fiancés, fils. Ceux-là n’ont pas rejoint les tranchées boueuses mais le beau soleil de l’Algérie. Ils ont suivi la route et qu’il faisait très bon. La fin de cette chanson est triste, désespérante. Mon mari est parti un beau matin d’automne, parti je ne sais quand. En attendant que mon amour revienne je vais près de l’étang Si les bords de l’étang me semblent monotones, j’irai jouer dedans. Elle est très loin de ce chant de combat, écrit un demi-siècle plus tôt, qui entrevoyait la possibilité, après, d’aimer.

Die Moorsoldaten, les soldats des marais.

1933, Hitler vient d’arriver au pouvoir en Allemagne. Les premiers camps s’ouvrent. Entre autres dans une région de tourbières, au nord du pays. Ont été envoyés là des militants poli-tiques et syndicalistes de toutes tendances, de gauche bien entendu. Écrit par un mineur et un acteur sur la musique d’un employé de commerce, ce chant devint un chant de lutte et d’espoir à travers tous les camps de concentration. Il semble qu’il fut aussi chanté en Es-pagne par les membres allemands des Brigades internationales. Puis il advint, ce qui fut le sort de bien des choses, qu’il fut chanté par les prisonniers allemands au camp russe de Tambov (parmi lesquels nombre d’Alsaciens et Mosellans) puis par la Légion étrangère. La résistance, l’espérance, le combat apparaissent à travers toutes les strophes de cette chanson si sombre. Il faut tenir, tenir, parce qu’un jour dans notre vie, le printemps refleurira, liberté, liberté chérie
je dirai :« Tu es à moi ! » et alors nous pourrons sans cesse, Aimer, aimer.




Joan Baez. Rassemblement contre la guerre du Viet Nam. Tralfagar Square 1965

Donner une chance à la paix
Quelques décennies plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique comme de l’autre côté du Pacifique, une nouvelle guerre est en cours. Dans le ciel vietnamien un tapis de bombes cache le soleil. Sur les campus américains, dans les rues américaines, sur toutes les places les protest-songs surgissent, fleurissent, sont repris. De Bob Dylan à John Lennon, de Joan Baez aux Doors, toute une génération de chanteurs se lance dans la mêlée. Ils ne font que suivre le chemin ouvert depuis les Wobblies par des chanteurs comme Woody Guthrie ou Pete Seeger. Ce dernier demandera Where Have All the Flowers Gone? Elles recouvrent les tombes de jeunes hommes. Où sont-ils allés ? Ils sont tous devenus soldats ! Ils sont tous dans des cimetières ! Quand apprendront-ils un jour ? Question que pose à son tour Joan Baez quand elle demande dans Saïgon Bride Combien de morts faudra-t-il pour construire une digue qui ne lâchera pas ? Combien d’enfants devrons-nous tuer pour contenir les vagues ? Bob Dylan reprendra cette question ainsi : Combien de fois les boulets de canon doivent-ils frapper, avant d’être bannis à jamais ? et répondra alors quasi désespéré : La réponse, mon ami, est dans le souffle du vent, The answer, is blowin’ in the wind. Pourtant le combat continue.

Nous vaincrons, nous refuserons
Le chant de combat, We shall overcome, a été l’hymne repris partout au cours des luttes des droits civiques. S’il ne fut publié pour la première fois qu’en 1901 sous le titre We shall overcome son origine remonte probablement aux chants d’esclaves dans les champs de coton. Il apparaît qu’il était déjà populaire dès avant sa publication à cette époque. Il était chanté par-tout, comme en témoigne un journal du syndicat des mineurs UMW en 1909 : L’année dernière, lors d’une grève, nous avons ouvert chaque réunion par une prière, et en chantant cette bonne vieille chanson, "We shall overcome’". Déjà, ce chant n’était pas réservé à des activités religieuses, mais allait devenir un chant de combat repris dans le monde entier par un grand nombre de vedettes.
Mais pour vaincre faut-il encore savoir comment. Un autre chant, issu lui aussi des champs de coton, ouvre cette voie. Il sera repris au cours du mouvement des droits civiques puis après, lors des luttes contre la guerre du Vietnam. Selon certains historiens, son origine remonte bien avant la guerre de Sécession. Il nous donne rendez-vous près de la rivière. Dans la spiritualité noire américaine il s’agit du Jourdain. Bien actuel ! Son refrain est clair et incisif. I ain’t gonna study war no more. Et voici ce qu’ il ajoute : I’m gonna lay down my sword and shield. Ce qui donne en français : Je ne vais plus faire la guerre, Je vais déposer mon épée et mon bouclier. Son titre : Down by the river side. Il est possible de trouver un grand nombre d’interprétations en ligne, pour moi la plus frappante est celle de Louis Armstrong.

Toujours chanter pour avancer

Certes ces chansons ne sont pas toutes des chants combattants. Ce n’est pas en entonnant Le déserteur ou Mon mari est parti qu’il sera possible d’affronter les cohortes policières. On a bien vu qu’aux moments des Gilets jaunes ce fut La Marseillaise qui fut entonnée, comme d’ailleurs lors de la dernière manifestation policière devant le Capitole français. Mais je crois bien que ceux qui chantaient qu’un sang impur abreuve nos sillons se retrouveront ensemble sous le même drapeau lors de la prochaine guerre, car les antimilitaristes que nous sommes auront été incapables de leur faire déposer les armes.

Pierre Sommermeyer
Individuel
PAR : Pierre Sommermeyer
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