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par Evelyne Trân le 5 avril 2021

De Déborah Levy à George Orwell

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Lorsqu’écrire devient un acte de résistance. Deux écrivains ont retenu mon attention cette semaine : Déborah Levy et George Orwell. Déborah Levy emboite ses pas dans ceux de George Orwell à partir d’un texte de ce dernier « Pourquoi j’écris ».




J’ai tout d’abord été séduite par le titre du livre de Déborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir. Que cette auteure ait reçu le prix Fémina étranger ne m’est pas indifférent, peut-être la juxtaposition entre Fémina et étranger. Un coup de projecteur sur une écrivaine étrangère ne se refuse pas.

Le récit autobiographique se lit d’une traite. Il a cette vertu d’être agréable à lire. Le lecteur enfonce sa main dans un buisson et s’étonne de le trouver accueillant. Dans ce livre, Deborah Levy donne l’impression d’observer à distance le parcours de l’enfant et l’adolescente qu’elle a été ceignant son récit entre les murs porteurs de sa conscience d’adulte. Ce qui est assez fascinant c’est que le décalage est mineur entre sa voix de femme mûre et celle de l’enfant qu’elle ressuscite. C’est la voix de l’enfant qui prédomine comme si l’auteure n’avait jamais fini d’explorer l’île ou le rocher culminant assailli par les vagues d’une réalité hostile et incompréhensible. C’est l’enfant silencieux qui s’exprime, sans porter aucun jugement, devenu réceptacle de ce qu’un adulte plus tard pourra incriminer, dénoncer.

Mieux qu’un discours élaboré, les impressions d’enfant témoignent de l’horreur de l’apartheid, la bêtise, l’incurie d’une institutrice bornée, l’expérience de l’exil. C’était ici, c’était là que des paroles méchantes ont rebondi autour de l’enfant qui ne pouvait se faire comprendre. Il y a toujours ces alluvions de paroles autour de l’enfant qui n’a pas, n’aura jamais le même langage. Par l’intermédiaire d’un chemin d’écriture, un chemin de traverse s’opère le transport de la voix d’adulte à celle de l’enfant comme si les deux étaient artificiellement séparées mais au fond n’en formaient qu’une. C’est donc la narratrice adulte qui vient au secours de l’enfant qui se serait faite toute petite dans son corps de femme.
Deborah Levy explique que son récit est une réponse au texte de George Orwell « Pourquoi j’écris » qui est particulièrement poignant parce qu’il met en évidence cette idée que l’objet d’écriture dépassera toujours l’auteur lui-même. Même s’il connait son objet, sans une pulsion qu’il ne peut réellement élucider, sans inconscience, sans sentiment, sans débordement, sans passion ou aveuglement, sans transmutation, l’intérêt d’écrire pour un écrivain rejoint les rainures mortes d’un pupitre.

Est-ce le souvenir de l’enfant impuissant qui subit de plain-pied l’ordre des adultes qui pousse Déborah Levy à écrire ? Ce que je ne veux pas savoir fait référence à des douleurs à la fois muettes et trop présentes. Pour les exprimer il importe de les observer à distance comme un spectateur le déchainement des vagues sur les digues et après l’éclaboussement de s’essuyer le visage. Il y a ensuite tout ce trajet qui va du bord de la mer à la côte. Il y a tous ces pas comptés, l’enfance scrutée comme un horizon et l’adulte qui fait signe à l’enfant. Nous empruntons les bottes de l’enfant comme celles du Petit Poucet, comprenant que le terrain est le même celui que se partagent l’enfant et l’adulte. Au moins si l’adulte pouvait entendre la mer dans l’oreille d’un enfant comme ce dernier entend les vagues à travers un coquillage.




Écrire pour faire taire son sentiment d’impuissance. Eloquents sont les récits de George Orwell, l’un qui raconte son séjour dans un asile de nuit avec des compagnons clochards, l’autre la mise à mort d’un indigène Birman par des soldats pleutres qui terminent leur journée en riant et buvant du whisky.

Le point commun entre Déborah Levy et George Orwell c’est que l’une et l’autre ont vécu des situations dans lesquelles ils ne pouvaient qu’être acculés au silence, notamment : l’apartheid, l’emprisonnement de son père pour Déborah, la colonisation en tant que soldat de l’empire Britannique pour George Orwell.

Ecrire donc pour ne pas mourir. L’acte d’écrire comme un témoin offert aux lecteurs qui reprendront la flamme d’un cri à la liberté et à la justice.

Eze, le 5 Avril 2021
Evelyne Trân

Ce que je ne veux pas savoir, Déborah Levy. Éditions du sous-sol
Sur le nationalisme et autres textes, George Orwell. Petite bibliothèque Payot
PAR : Evelyne Trân
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