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par Pierre sommermeyer le 24 septembre 2018

Anarchistes et juifs entre les deux guerres

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Article extrait du Monde libertaire n° 1796 de juin 2018

premier opus de la réédition d’une étude historique proposée par Pierre Sommermeyer.



Les juifs dans la guerre de 14-18

Dans toute l’Europe les juifs se vivent comme des citoyens à part entière du pays où ils vivent. Ils vont donc participer à l’effort national demandé de quelque côté de l’affrontement. Ce sera pour eux comme un témoignage de leur appartenance sans réserve à leur pays, un démenti catégorique aux antisémites qui les accusent d’agir dans l’ombre. Les chiffres parlent d’eux mêmes. Durant les quatre ans de guerre, plus de 1,5 million de Juifs sont mobilisés dont 500 000 Russes. Plus de 36 000 combattants Juifs français sur 180 000 âmes juives de France et d’Algérie et à comparer à une population totale de 39 millions d’habitants. 96 000 Juifs Allemands sont enrôlés sur 480 000 Juifs allemands, sur une population de 65 millions d’habitants. 50 000 Juifs britanniques combattront sur 270 000 Juifs britanniques pour 46 millions d’habitants en Grande-Bretagne. A partir de 1917, 250 000 Américains juifs les rejoignent. Sans oublier les 20 000 Juifs engagés volontaires dans les forces anglaises. Sur 13 millions de morts de la Première Guerre mondiale, on recense 170 000 Juifs morts, dont 90 000 Russes, 12 000 Allemands, 8 500 Britanniques et 6 800 Français.

Après la guerre

Au lendemain de cette guerre horrible, beaucoup tentèrent de faire porter la défaite sur les juifs comme en Allemagne, avec le mythe du coup de couteau dans le dos. Ils seront aussi les responsable de la révolution en Russie. En France, en recherche de reconnaissances beaucoup adhéreront aux Croix de feu. Pourtant là comme ailleurs l’antisémitisme sera de retour bien virulent dans les milieux d’extrême droite.

Beaucoup de militants juifs s’exileront aux Etats unis ou au Canada. Ils interviendront dans les luttes, dans la presse américaine avec par exemple la Freie Arbeiter Stimme qui existera plus de 80 ans. Ils l’étaient aussi au Canada. Dans une lettre envoyée en 1930, à E. Armand, un anonyme raconte cela : " En parlant du mouvement au Canada, j’entends le mouvement anarchiste chez l’élément de langue française ; je laisse de côté celui de langue anglaise qui comprend surtout des juifs de toutes provenance : Russie, Hongrie, Bohème, etc… et qui, entre eux, emploient cette langue, qu’il parlent atrocement, pour se comprendre mutuellement " .

En Russie pendant le moment révolutionnaire de 17-21 la question de l’antisémitisme apparait comme dans cet article de la Revue anarchiste de 1922 : " Ici je relèverai un fait que je considère de grande importance : c’est l’absence d’antisémitisme dans le mouvement anarcho-makhnoviste. Ceux qui racontent les fables des pogromes anarcho-makhnovistes mentent effrontément. À ce mouvement prirent part de nombreux juifs révolutionnaires. Et ce seul fait suffit à détruire la légende de l’antisémitisme des anarcho-makhnovistes . "

L’idée d’aller en Palestine va refleurir. Rappelons nous que pendant la même période le Foyer juif en Palestine se construit et se développe tandis qu’en Europe l’antisémitisme devient dès 1933 une composante essentielle du nazisme au pouvoir.

L’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure


Un gros travail de reconstruction théorique de l’anarchisme est fait dans les années qui suivent la fin de la guerre. Il s’incarne dans ce grand œuvre impulsé par Sébastien Faure dès 1925. Il s’agit de l’Encyclopédie anarchiste. Publiée entre la fin des années 1920 et le début de la décennie suivante elle a comme ambition d’apporter les lumières et l’énergie qui seront nécessaire à ceux qui « animés de l’Esprit de révolte seront résolus à se libérer ». Il s’agit de regrouper toutes les connaissances que peut et doit posséder un militant révolutionnaire ; de les présenter dans un ordre méthodique, en conformité d’un plan général bien conçu et bien exécuté ; et enfin de les exposer sous une forme simple, claire, précise, vivante, à la portée de tous.

C’est en son sein que l’on va retrouver non seulement le sionisme, par le biais de colonies progressistes mais, hélas, des traces d’antijudaïsme.

A l’entrée Judaïsme on peut lire ceci « Les juifs de France, affranchis par la Révolution française, abandonnent peu à peu ces méticuleuses pratiques. La plupart des jeunes juifs deviennent libres penseurs, socialistes ou anarchistes » jusque là tout va bien puis le lecteur tombe là-dessus : « il y en a beaucoup qui épousent des chrétiennes - surtout si elles sont riches ». C’est signé G. Brocher et ce fut publié au début des années trente.



La notice sur l’antisémitisme sera rédigée par Voline (1882-1945) qui de par son extraction (son vrai nom est Eichenbaum) sait de quoi il parle. Il énonce clairement tout ce qui va rendre difficile par la suite la compréhension du fait juif par les anarchistes. Il reprend à son compte l’affirmation de Reclus disant : « les Juifs constituent, à certains égards, une nation, puisqu’ils ont conscience d’un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté. Unis par le nom, ils se reconnaissent comme formant un seul corps, sinon national du moins religieux, au milieu des autres hommes ». Voline ajoute « C’est avec un certain sentiment de fierté, de supériorité même, - sentiment parfois trop souligné - que, généralement, les Juifs gardent et portent, à travers le temps et l’espace, leurs qualités... et leurs défauts ».

Si Voline ne qualifie pas d’antijudaïsme l’hostilité immémoriale contre les juifs il reconnait que le terme même d’antisémitisme est récent et que son sens est différent : « Ce terme lui-même surgit à cette époque précisément. Cependant, le mouvement porte aujourd’hui un tout autre caractère. Il a changé d’aspect. Le sentiment religieux n’y joue plus qu’un rôle secondaire et auxiliaire, ou même ne joue plus aucun rôle du tout ».

Il est inutile de paraphraser ce que Voline disait au début des années trente. il suffit de le citer : " L’antisémitisme de nos jours a deux bases. D’une part, il est l’expression d’une nouvelle vague de nationalisme, du chauvinisme le plus écœurant, dont la poussée fut favorisée par les événements de la fin du siècle passé (guerre franco-allemande), ceux du commencement du XXe siècle (guerre russo-japonaise, rivalités et luttes coloniales et économiques entre plusieurs grands pays capitalistes, nouvel élan du mouvement internationaliste et révolutionnaire stimulant les tendances opposées) et, surtout, par la guerre et les mouvements divers de 1914-1918. D’autre part, il est le résultat d’un calcul et d’une action politiques de certains gouvernements qui cherchent ainsi, comme ce fut déjà le cas aux temps lointains, à faire dévier le mécontentement, les colères populaires. "

Plus loin dans sa notice il ajoutait cela : " L’antisémitisme n’est aujourd’hui, qu’une des faces les plus hideuses du nationalisme le plus bas ; une des manœuvres, un des instruments de la réaction la plus farouche. Il est une des plaies saignantes de notre société en pleine putréfaction. Il est une des manifestations de la contre-révolution en marche qui, profitant de l’ignorance, de l’inconscience des uns, de l’impuissance momentanée des autres, joue sur les plus mauvais instincts pour arriver à ses buts. " Voline décédera le 18 novembre 1945 sans avoir pu prendre connaissance de ce qui prit par la suite le nom de Shoah.

C’était avant le nazisme en action. Le régime hitlérien avec ses affidés se chargera de réaliser tout cela et même plus que cela. Un autre auteur de cette Encyclopédie est Camillo Berneri (1897-1937). Il publiera un peu plus tard, en 1935 aux éditions Vita un curieux opuscule intitulé Le juif antisémite . On peut déduire de sa collaboration à l’œuvre commune qu’il avait lu l’article de Voline et que d’une certaine façon il continue cette réflexion sans en être partie prenante, donc avec un certain recul.

Mais qu’est ce que donc un juif ?

Berneri va beaucoup lire pour tenter de comprendre cela. Il a du parcourir l’Encyclopédie de S. Faure qui contient un grand nombre de fois le mot juif (480). A la lecture du livre de Berneri le lecteur s’aperçoit que le juif, en tant qu‘individu comme en tant que concept passe à travers les doigts de l’auteur sans pouvoir s’y fixer. Soixante ans plus tard un sociologue juif, Zygmunt Baumann , qualifiera nos sociétés actuelles de liquide. Dans une interview il explicite son idée en ces termes « Contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister… Et ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la « modernité liquide ». C’est bien ce qui se passe dans cet écrit.

C. Berneri utilise le biais des différentes attitudes des juifs par rapport au refus de leur judéité pour essayer de comprendre ce qu’ils sont. Pour lui en effet « le Juif n’existe pas mais les juifs sont là ». Il va tenter tout du long de comprendre ce paradoxe. Il va poser la question nationale et reprendre à son compte l’assertion de Reclus « les juifs constituent une nation puisqu’ils ont conscience d’un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté » .

Il va séparer la judéophobie et la haine des juifs : « l’antisémitisme se présente comme une théorie raciste et comme une attitude sociale tandis que l’antijudaïsme et l’anti-mosaïsme sont essentiellement des attitudes théologiques ou philosophiques ». Pour Berneri il y a trois catégories, l’anti-mosaïsme (rejet de la loi), l’anti-judaïsme (rejet des juifs) et l’antisémitisme qui est dit il « une théorie raciste et comme une attitude sociale tandis que l’antijudaïsme et l’anti mosaïsme sont essentiellement des attitudes théologiques ou philosophiques ». Il ne croit pas à l’existence d’une race juive mais à un fait « les juifs sont là !». C. Berneri va consacrer un chapitre entier de sa brochure à Otto Weininger, philosophe viennois qui se suicida à 23 ans après avoir écrit semble t il des ouvrages importants tel que Sexe et caractère qui sera considéré entre autre comme un exemple d’antisémitisme. Converti au christianisme Weiningner considère le judaïsme comme « l’extrême de la couardise. […] Notre époque n’est pas seulement la plus juive mais la plus féminine. […] Comme les femmes, les Juifs collent ensemble, mais ne s’associent pas comme des individus libres».

Avant de s’attaquer à Karl Marx Berneri n’oublie pas Proudhon dont il dira qu’il est possible, en se basant sur les écrits de ce dernier, de dire que « Proudhon a été seulement antijudaïque en tant que nationaliste et antimolochiste en tant que socialiste ».

C’est pourtant le théoricien londonien qui va être l’objet d’un règlement de compte pendant 16 page sur les100 que contient cet opuscule. Berneri va s’attaquer donc à Marx, tout en prenant un curieux détour : « Je considère Karl Marx comme un antisémite non à cause de ce qu’il a écrit sur les juifs mais à cause de ce qu’il n’a pas écrit et fait en faveur des juifs ». Ayant dit cela il reprochera à certains polémistes de faire de Marx un ancêtre doctrinal en citant hors contexte certains des jugements marxiens, tout comme « James Guillaume, aveuglé par sa haine, a présenté Marx comme un pan-germaniste à la Bismark. ». Une fois ceci asséné il n’en a pas fini avec le théoricien allemand. Il s’inspire du Karl Marx d’Otto Ruhle pour déclarer que « L’évasion du judaïsme de Karl Marx fut due à un complexe d’infériorité dont l’orgueil et l’avidité de succès et de puissance furent les protestations évidentes » Berneri va s’acharner sur Marx dans les pages suivantes. Son réquisitoire commencé page 62 se termine page 78 par cette phrase assassine « Le peu d’importance de la question juive reste pour moi la preuve la plus évidente d’un refoulement mental de son entité sémite. » A la lecture de ces pages il est difficile de faire la part de la critique du supposé antisémitisme de Marx et du désaccord politique propre à un anarchiste.
Nous terminerons par ces quelques phrases qui résument bien la positon de cet éminent militant qui mourra bientôt assassiné par les communistes en Espagne
" Un juif peut lutter pour l’émancipation juive, mais il ne peut le faire qu’en étant contre la tradition religieuse et nationaliste du judaïsme et contre les tendances petites bourgeoises qui prévalent chez les juifs. "
" Les sans-patrie juifs me paraissent particulièrement destinés à fonder les bases de la grande famille humaine. Alors le Juif errant d’hier et d’aujourd’hui sera dans la Terre promise : promise à l’homme par sa volonté d’histoire de liberté et de justice. Ce n’est pas Dieu qui appelle : écoute Israël. C’est la douleur universelle. C’est le monde du Travail qui marche, malgré les fils barbelés des préjugés nationaux et de caste, vers un avenir meilleur" .


Le lecteur aura remarqué tout comme moi qu’aucune référence n’est faite au nazisme qui fait plus que pointer son nez, ( ce texte est paru en 1935) ni au sionisme qui se renforce en Palestine.

(A suivre)
PAR : Pierre sommermeyer
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le 12 avril 2019 14:03:57 par luc nemeth

Bonjour. L’affirmation selon laquelle ’Le Juif antisémite’ de Berneri serait un "curieux opuscule" est peut-être à relativiser. Assurément Berneri, qui passe pour avoir été alors l’anarchiste le plus expulsé avait a priori d’autres priorités que le "cas" -qui relève sûrement plus de la pathologie que du politique- de ces juifs qui entretiennent un rapport de détestation avec leur "origine". La question devient, dès lors : pourquoi l’écrit-il ? Mon point de vue, et avec la prudence qu’appelle l’hypothèse est qu’il s’agit en réalité d’un livre très politique, qui découle d’un épisode survenu l’année précédente mais qui a été escamoté par les biographes de Mussolini qui préfèrent nous assurer que : "ah oui, mais... vous pouvez pas dire qu’il était antisémite !" En 1934 a été lancée en Italie une campagne de presse antisémite ( elle s’interrompra brutalement mais pour une raison de politique internationale, la première tentative d’Anschluss par Hitler ). C’est maintenant chose claire que Mussolini, qui déjà avait une certaine tendance à identifier l’antifascisme à l’action de juifs ( dont le nom allait de Carlo Rosselli à Henry Torrès... ) risque de jouer tôt ou tard la carte antisémite. Berneri sait que ceux des juifs porteurs d’opinion droitière risquent fort à ce moment de continuer de faire passer leurs opinions politiques avant leur "origine". Et, s’appuyant sur le cas -extrême et caricatural, pour mieux appuyer la démonstration- de juifs antisémites célèbres il entend bien leur faire savoir : de toute façon cela ne vous servirait à rien, vous seriez vous aussi, victimes du fascisme.

2

le 13 avril 2019 08:54:01 par Pierre Sommermeyer

en réponse à Luc Nemeth
Bonjour
je trouve cette hypothèse très intéressante,mais elle demande pour le moins à être travaillée, quand à moi je ne retrouve pas dans cette brochure de quoi la confirmer. Il faudrait que je la relise sous cet angle. Si tu le désire je peux te faire suivre la brochure en question. Pour entrer en contact d’une façon discrète [LIEN]

3

le 15 avril 2019 19:04:19 par luc nemeth

en réponse à Pierre Sommermeyer, du 13/4

rien n’est plus exaspérant que cette incapacité des "militants politiques" à reconnaître qu’ils puissent avoir tort -ou même simplement comme ici à... concéder que quelque chose puisse leur avoir échappé. Il va de soi que je ne me serais pas avancé si je n’avais pas eu sous les yeux cette brochure que tu me proposes charitablement de... me faire suivre, et ce afin que je puisse... "pour le moins travailler" ( sic ) cette hypothèse ! En fait je n’ai rien de plus à en dire que je n’en ai dit ici et que je n’en avais dit en 1999 aux Etats-Unis lors d’un colloque qui réunissait les meilleurs spécialistes mondiaux, de la question des juifs d’Italie. Si je n’ai pas à m’adresser des compliments je peux au moins dire que ma communication ( sur cette campagne antisémite de 1934 ) a été bien accueillie. Le texte a été ensuite publié. Et tu en trouveras la traduction française online sous ref. [LIEN]

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le 16 avril 2019 14:47:52 par Pierre Sommermeyer

Eh bien voilà! Merci pour cette information, je vais décharger ce texte, le lire et en tenir compte évidemment. ( je n’ai pas trouver par ailleurs de recension chez les anars français ).Que mon attitude soit exaspérante je le concède. Je ne suis pas un universitaire, mais je suis sur que Luc Nemeth s’en était aperçu. Si j’en crois ce que certains ont écrit, je ne suis pas le seul à encourir son ire, et des gens bien plus qualifiés que moi, ce qui me console. Je suis tout aussi content de ne pas avoir été la cible de ce que quelqu’un l’accuse avoir émis à son encontre, c’est à dire d’"insulte ( volontiers scatologique en l’occurrence )". Cela dit, si jamais mes écrits sur le sujet deviennent l’objet d’une publication en forme de livre, j’y joindrais les remarques de Luc Nemeth et bien sur les coordonnées de ce texte que je vais m’empresser de lire. Merci encore!

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le 17 avril 2019 11:53:35 par luc nemeth

"Si j’en crois ce que certains ont écrit, je ne suis pas le seul à encourir son ire, et des gens bien plus qualifiés que moi, ce qui me console" : voilà ce qu’écrivait le 16 avril 2019 à 14:47:52 sur mon compte un diffamateur ingénu, sur le site-web de la... Fédération Anarchiste.
Cex gens-là peuvent bien, se dire ... anarchistes : ce se sont que des fliques-merdeux.

- ( copie pour information à Editions Antisociales )