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par Pierre Sommermeyer le 7 juin 2022

Anarchisme, antimilitarisme, le choix des armes

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Article extrait du Monde libertaire n° 1839 de mai 2022



Blansky. Le lanceur de fleurs. Sur un mur de Jérusalem. 2005

« Comme le mot l’indique, l’antimilitarisme a pour objet de disqualifier le militarisme, d’en dénoncer les redoutables et douloureuses conséquences, de combattre l’esprit belliciste et de caserne, de flétrir et de déshonorer la guerre, d’abolir le régime des armées. »
Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure

« Les anarchistes n’ont rien contre les armes, ils n’ont rien contre le concept de défense face à l’oppression.
Mais par contre, ils en ont beaucoup contre un certain usage des armes, voulu ou commandé par l’État, organisé par les structures répressives. Ils ont beaucoup à dire contre un usage militaire des armes.
 »
L’anarchisme entre théorie et pratique, Alfredo M. Bonanno

Nous, les anarchistes, comme les autres, avions cru que la guerre près de chez nous était du passé. Nous avons cru, et moi le premier, que le rouleau compresseur du capitalisme, l’accès potentiellement de tous à une consommation effrénée rendrait obsolète une guerre traditionnelle. Et nous avions tort.
Le récit anarchiste est plein de bruits et de fureurs. De la Commune de Paris et la Semaine sanglante à la colonne Durruti, en passant par la Makhnovtchina et la Révolution mexicaine. Nous savons tous comment cela s’est fini. Et pourtant nous n’osons pas imaginer une autre façon de faire. Il n’y a de vraie révolution que les armes à la main ! La guerre russo-ukrainienne est peut-être l’occasion de réfléchir à cela.

L’antimilitarisme anarchiste

Comment ne serait-on pas contre l’armée quand on professe Ni dieu ni maître ! L’armée est effectivement un outil de domination et d’aliénation. C’est toute une conception de la société qui est contenue dans l’essence même de son fonctionnement. Mais l’armée au cours des années a changé, s’est modifiée, s’est transformée. Elle a suivi l’évolution technique. Hiroshima est le pivot de cette conversion. Il y a avant et depuis. Les guerres coloniales qui ont suivi ont épuisé l’idée de la conscription obligatoire. Cette dernière a une odeur d’ancien régime. La technologisation continue de l’armement implique un nouveau type de soldat. Le conscrit, présent sous les drapeaux pour quelques mois ou années, n’est plus adapté à ces nouvelles armes. Il faut des professionnels. Peu de soldats mais une efficacité accrue, poussée au maximum. Bien ou mieux payés, ces derniers sont aussi plus fiables pour les pouvoirs. Le risque de les voir se rebeller est de plus en plus mince.
Dans ce contexte l’antimilitarisme traditionnel, le refus de servir sous quelque forme que ce soit tend à disparaître. Cette idée, faute de pratique, ne survit que sous la forme de slogan. Certes, nous sommes antimilitaristes mais comment ? C’est là qu’apparaît l’idée de milices. Présentes de fait en Ukraine avec Makhno, elles ont pris corps, elles se sont instituées en Espagne, pendant la révolution. Devant la nécessité de faire front à l’insurrection nationaliste, tant carliste que franquiste, les anarcho-syndicalistes se sont spontanément organisés en groupes de défense. Ils se sont armés et sont partis au front. La différence essentielle entre ces milices et une armée traditionnelle résidait dans le mode de prise de décision, celle-ci étant collective. Peut-on dire ainsi, qu’il s’agissait d’une armée autogérée ? Je le pense. Que l’on soit dans une milice ou dans une armée classique, le rapport aux armes est identique ; en dernière alternative il faut tuer celui qui est en face. Prendre les armes, c’est faire le pari qu’en face l’arme des oppresseurs ne sera pas plus grosse que la sienne, c’est faire le pari que l’on tuera un max de gens avant d’être tué soi-même et qu’à la fin quand notre camp aura gagné on n’aura plus besoin des armes.

Le poids des armes

En 1938, Voline écrivait (Terre Libre, n° 53) à propos de l’armement des milices espagnoles : « Je suis partisan d’une troupe de choc peu nombreuse, minutieusement sélectionnée et équipée, et jusqu’à un certain point motorisée (autos blindées tous terrains, liaison par radio, avions pour missions spéciales) […], pourvue d’armes automatiques portatives à petit calibre pour le tir rapproché par surprise et de bons fusils à lunette pour le grignotement à distance. » Je crois que, d’une certaine façon, nous, les « révolutionnaires », en sommes encore là, à un moment où, la guerre d’Ukraine l’a bien illustré, il suffit d’un missile tiré à des milliers de kilomètres de distance pour faire partir en fumée un tel équipement. Un autre oubli parmi les tenants du recours aux armes est patent. Qui fabrique ces armes et à quel coût ? Ce n’est pas gratuit, ni financièrement, ni en exploitation des ouvriers. Il faut pour les acheter de l’argent. Il ne suffit plus de dévaliser quelques pharmacies, épiceries ou commissariats pour s’en procurer. Il faut emprunter, soit aux capitalistes, soit aux truands de tout bord et, après, il faut rembourser, soit politiquement, soit économiquement, soit bien sûr les deux ! Prendre les armes n’est paradoxalement pas très antimilitariste ! C’est dans cette impasse-là que nous sommes. Ce qui est alors surprenant ce sont les réactions virulentes causées par la simple évocation d’une autre possibilité d’antimilitarisme.

La désobéissance civile ?
Les compagnons russes du Kras (anarcho-syndicalistes russes), dans une interview très intéressante, publiée sur plusieurs sites français, évoquent trois possibilités d’engagement pris par les anarchistes ukrainiens. Pour eux, il y a deux nationalismes en conflit et « il n’appartient pas aux anarchistes de choisir le ‘‘moindre mal’’ entre les deux ». Il existerait donc en Ukraine trois positions prises par les compagnons libertaires : le soutien à l’État nationaliste ukrainien, le renforcement de la soi-disant ‘‘autodéfense territoriale’’ et enfin ‘‘l’assistance à la population civile et aux victimes des bombardements de l’armée russe’’. Les compagnons de Longo Maï, présents là-bas depuis longtemps se posent aussi cette question, selon leurs lettres postées sur Radio Zinzine : « Que veut dire pacifisme dans notre situation ? Pourquoi un très grand nombre de nos ami·es anarchistes ont rejoint l’armée et les unités de défense territoriale ? »

Ce qui est remarquable ici, mais peut-être est-ce seulement une question d’information, c’est que l’incitation ou la participation à des actions de désobéissance civile n’est pas mentionnée. Ce mode d’action semble poser beaucoup de problèmes aux anarchistes. Je ne sais pas pourquoi. Il semble bien qu’une révolution qui utiliserait ce genre de moyen ne serait pas une Vraie Révolution. La révolution syrienne, dont Omar Aziz, anarchiste déclaré, avait dit avant d’être assassiné : « Nous ne sommes pas moins que les travailleurs de la Commune de Paris : ils ont résisté pendant 70 jours et nous, nous continuons encore après un an et demi. », n’a jamais été reconnue comme telle alors que le Rojavah, kalachnikov au poing, a rassemblé tous les suffrages. Il en est de même pour la révolution soudanaise qui s’est refusé à prendre les armes contre la clique de généraux criminels qui se maintient au pouvoir appuyée sur les milices qui semèrent la terreur au Darfour. Deux femmes, deux Américaines, Erica Chenoweth et Maria Stephan, peu convaincues de l’efficacité de ce genre de méthodes, ont rassemblé toutes les données possibles à ce sujet. Partant d’une base mondiale de données en sciences sociales et politiques, et après une étude rigoureuse, chiffrée et « multivariée » des faits, le livre d’Erica Pouvoir de la non-violence, (sous-titré Pourquoi la résistance civile marche) revient sur la question. Il s’agit d’une recherche des plus nuancées qui compare en efficacité 323 campagnes de résistance violentes et/ou non-violentes couvrant une période de 1900 à 2006. De nombreux graphiques et tableaux complètent le texte, de même qu’un « appendice » sur la Toile : les deux chercheuses américaines concluent leur travail en énonçant que « les mouvements principalement non-violents ont atteint deux fois plus souvent leurs objectifs que les mouvements violents », et que, depuis 1900, « une campagne non-violente sur quatre s’est conclue par un échec complet ». Il est possible de se demander pourquoi ce que l’on peut désigner comme action directe non-violente suscite une telle vague de récrimination parmi nous.

L’action armée n’est du ressort que de quelques-uns, jeunes, mecs la plupart du temps. La désobéissance civile peut être pratiquée par tous, quels que soient le sexe, l’âge, la race, le genre, l’orientation sexuelle, que sais-je ? Au fond, ce n’est que le passage de la lutte sociale à la lutte politique, l’ennemi étant momentanément différent. Aujourd’hui en Ukraine il y a un grand nombre d’actions de ce type. Au Belarus, il y a des sabotages de voies ferrées pour ralentir l’arrivée des renforts en matériel et nourriture.

Peut-on simplement imaginer un pays d’où les industries d’armement seraient absentes ? Un pays où la désobéissance civile ferait l’objet d’enseignement à l’école. Un pays qui n’aurait pas besoin de héros morts au combat. Un pays anarchiste pour tout dire ! Un pays qui ne serait pourtant pas à l’abri d’envie de conquête mais dont le conquérant potentiel saurait qu’il ne pourrait rien en faire.

Nous connaissons aujourd’hui les vainqueurs de cette guerre ignoble en Ukraine, ce sont ensemble les fabricants d’armes et les cimentiers. Pourquoi pas ?

Pierre Sommermeyer, individuel
PAR : Pierre Sommermeyer
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