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par Frédéric Pussé le 1 juin 2020

La fusillade de Fourmies, le 1er mai 1891

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Article extrait du Monde libertaire n° 1817 de mai 2020



Il fut un temps, pas si éloigné d’ailleurs, où les chiens de garde du pouvoir et des riches tiraient directement sur les manifestants à balles réelles, au fusil. De nos jours, on préfère le LBD [note] , le flash-ball ou encore la grenade de désencerclement car, censés être non létales ou, sublétales, selon le vocabulaire étatique. Eh oui, c’est plus commode pour justifier la répression, bien que ces armes actuelles provoquent tout de même des blessures extrêmement graves et irréparables, et tuent aussi, comme nous le savons malheureusement. Mais à l’époque, en cette fin de XIXe siècle, l’arme tendance de la troupe nationale, c’est le nouveau fusil Lebel. Et ce joli joujou connaîtra son baptême du feu à Fourmies, dans le nord de la France, le 1er mai 1891.

Revenons tout d’abord sur ce qu’était alors le 1er mai et sur ce qu’il est devenu depuis.
Ce jour est choisi pour la première fois comme journée d’action en 1884, par les syndicats états-uniens, afin de faire entendre leur revendication majeure, la journée de travail de huit heures maximum (Soit 48 heures semaine, le dimanche étant alors le seul jour non travaillé), revendication que la Première Internationale avait d’ailleurs inscrite à son programme dès 1866. La grève générale du 1er mai 1886, impulsée par les anarchistes, est largement suivie aux États-Unis, et aboutit, à Chicago, au massacre du Haymarket square. Ensuite, c’est en 1889, que la Seconde Internationale décide de faire de chaque 1er mai une journée de manifestation avec pour objectif principal, la réduction du temps de travail à huit heures. À l’exception de l’Australie, à la veille de la Première Guerre mondiale, la durée légale du travail dans les pays industrialisés, quand elle existe, est toujours de dix heures, voire de douze ou quatorze heures en France. Ce n’est qu’en 1919 que le gouvernement français, craignant une grève générale, instaure enfin la loi des huit heures, après une cinquantaine d’années de luttes et de nombreux morts, et fait du 1er mai une journée chômée qui sera appelée, « journée des travailleurs ».
La dénaturation du 1er Mai commence, en France, sous le régime de Vichy. En 1941, le gouvernement du maréchal Pétain fait du 1er Mai, certes un jour férié et payé, mais l’instaure comme « la fête du Travail et de la Concorde sociale », appliquant ainsi la devise, « Travail, Famille, Patrie », et débaptise par la même occasion « la journée des travailleurs », qui faisait trop référence à la lutte des classes. Il fallait aussi en détruire son symbole : l’églantine rouge [note] , faisant suite au triangle rouge des premiers défilés, trop associée à la gauche, sera alors « officiellement » et définitivement remplacée par le muguet, qui était déjà apparu à Paris, il est en vrai, dès 1907, mais qui se portait alors à la boutonnière avec un ruban rouge.
Et pour finir, c’est en 1948 que sera officialisée la dénomination « fête du travail » pour le 1er Mai, volant ainsi aux travailleurs et aux victimes des répressions sanglantes leur journée de commémoration, de revendication et de lutte. Comme s’il fallait fêter le fait de travailler pour le bénéfice de ceux qui nous oppriment et nous empêchent de vivre librement ! Nous, les libertaires et les anarchistes ne nous y trompons guère, c’est sûr !

Après ce petit rappel historique quant à ce jour un peu particulier, entrons à présent dans le vif du sujet de cet article, à savoir, la fusillade de Fourmies du 1er mai 1891.
En cette période de révolution industrielle, le capitalisme libéral fait des ravages sur les populations européennes. En France, dans la moiteur et l’insécurité des mines, dans les usines austères et insalubres, le travail des hommes, des femmes et des enfants [note] dure de douze à quinze heures par jours, six jours sur sept. Les salaires pitoyables permettent juste de survivre et installent l’ouvrier dans une misère endémique sans quasiment aucune porte de sortie. Le contraste avec la richesse du patronat est alors de plus en plus insupportable et révoltant pour l’ouvrier.
Afin de revendiquer, entre autres, la journée de huit heures et de commémorer le massacre du Haymarket, la section locale du Parti ouvrier, appelle alors à une grève générale, le 1er mai 1891.



Il établit un programme festif, familial et pacifique de cette fête ouvrière internationale du 1er mai 1891. Ce programme annonce, qu’après avoir porté les revendications à la mairie, le matin, un pique-nique familial est prévu, lequel sera suivi, dans l’après-midi, de représentations théâtrales, puis d’un bal en soirée. On conclut en recommandant le plus grand calme, en proscrivant tout tumulte et en demandant le respect moral de chacun.
Mais, les gros patrons du coin ne l’entendent pas de cette oreille. Affirmant leur détermination à ne pas faire de concessions, ils font placarder sur les murs des usines un avis avertissant que ce 1er mai serait travaillé comme tous les autres jours, et n’en restent pas là. Parmi ces importants industriels locaux, on compte le maire de Fourmies et le conseiller général du canton. Profitant alors de leurs fonctions, ils font appel au sous-préfet, qui envoie sur place trois compagnies d’un régiment d’infanterie.
En ce 1er mai 1891, c’est dès 5 h 00 du matin que les grévistes sont présents devant les usines des environs pour y distribuer des tracts et tenter de convaincre leurs camarades de galère de se joindre à eux. À 9 h 00, les gendarmes arrêtent un ouvrier du piquet de grève, puis, à cheval, chargent la foule qui ne les menaçait pas et procèdent à d’autres arrestations superflues. On demande alors des renforts inutiles à la sous-préfecture qui dépêche sur place deux autres compagnies militaires. Dès lors, le premier slogan, « C’est les huit heures qu’il nous faut », est suivi par, « C’est nos frères qu’il nous faut ». Et c’est en fin de matinée que les délégations des différentes usines en grève remettent leurs doléances au maire de Fourmies, lequel, assisté du sous-préfet et du substitut du procureur, annonce, pour calmer les esprits, que les ouvriers arrêtés seront libérés à 17 h 00.
Visiblement sceptiques quant à cette annonce et justement mécontents des arrestations, des ouvriers se rassemblent, en début d’après-midi, de nouveaux devant la mairie. Les gendarmes à cheval chargent alors une nouvelle fois la foule et procèdent encore à de nouvelles arrestations. Maintenant, la fête n’est plus d’actualité ! On annule les représentations théâtrales, ainsi que le bal.
Arrivent ensuite les renforts du 145ème régiment d’infanterie. Au même moment, vers 15 h 30, sur la place de la mairie, les gendarmes se font quelque peu chahuter et l’on disperse, derechef, la foule.
À 18 h 00, leurs camarades n’étant toujours pas libérés, c’est entre 150 et 200 manifestants qui réinvestissent la place de la mairie de Fourmies. En face, les soldats, équipés du nouveau fusil Lebel. Celui-ci, à l’époque à la pointe de la technique, contient neuf balles, capables jusqu’à cent mètres de distance, de traverser trois corps humains sans perdre d’efficacité. La foule tente d’avancer et quelques cailloux sont jetés. La troupe reçoit l’ordre de tirer en l’air mais les manifestants ne bougent pas. Les soldats, très proches de la foule, reculent alors de quelques mètres. Ainsi, les jeunes manifestant.es pensent que la troupe va se retirer, et leur porte-drapeau, faisant quelques pas en avant, s’écrie, « Vive la grève ! Vive l’Armée ! ». Mais, cette légère reculade des soldats n’est due qu’à l’ordre qu’ils reçoivent de mettre la baïonnette en avant. Et l’ordre suivant est... de faire feu !
En 45 secondes, il y a au moins trente-cinq blessé.es et... neufs mort.es ! Ils avaient entre 11 et 30 ans ! Un ouvrier de 46 ans, décède le lendemain.
La plupart des journaux mettent en première page la fusillade. Son retentissement en France est grand. Dans le journal L’Illustration du 9 mai 1891, il est écrit : « C’est le fusil Lebel qui vient d’entrer en scène pour la première fois… Il ressort de ce nouveau fait à l’actif de la balle Lebel qu’elle peut très certainement traverser trois ou quatre personnes à la suite les uns des autres et les tuer. » Effectivement, car on sait que quatre des dix victimes ne participaient pas à la manifestation et furent atteintes par des balles qui ne leurs étaient pas destinées. L’arme nouvelle, pour son baptême du feu, a fait mouche ! Bien joué, le fusil Lebel !

Comme nous l’exprimons souvent dans ces pages et ailleurs, les avancées sociales sont pratiquement toujours le fruit de luttes sanglantes. Réprimé à coups de sabre, de matraque, de fusil, de pistolet, de grenade, de flash-ball, de LBD où que sais-je encore, le peuple, pour gagner un peu de liberté, de dignité, pour plus d’égalité, d’émancipation et de justice sociale a toujours fallu lutter, souffrir, voire mourir. Ne l’oublions jamais !
Alors, chaque 1er Mai, ne fêtons pas le travail, comme l’État et sa bourgeoisie le voudraient, mais honorons les luttes du monde du travail, ainsi que ses victimes, et profitons-en pour déclamer à tous vents, qu’il ne tient qu’aux travailleuses et aux travailleurs de se libérer de leurs propres chaînes.

Frédéric Pussé,
Groupe de Metz de la Fédération anarchiste


PAR : Frédéric Pussé
Groupe de Metz de la Fédération anarchiste
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