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par Hélène Hernandez le 16 décembre 2019

Sarah Haidar, féministe et anarchiste !

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Article extrait du Monde libertaire n° 1811 de novembre 2019
Ma sœur insoumise qui se joue de la peur,
toi dont les mots coulent dans tes veines,
toi qui incarnes si bien notre devise « la liberté ou la mort »
Yannis Youlountas




Nous avons rencontré Sarah Haidar pour l’émission Femmes libres du 30 octobre 2019, lors de son passage à Paris. Sarah, kabyle, vit en Algérie, elle est féministe et anarchiste, écrivaine et journaliste. Elle a écrit cinq romans dont les deux derniers en français.

Comment être activiste à Alger en ce moment ?
Je me revendique anarcha-féministe et je donne le meilleur de moi-même dans l’écriture. En ce qui concerne l’anarchisme, nous ne sommes pas organisés, nous n’avons pas d’espace pour discuter, concerter des actions. Mes amis, qui se revendiquent anarchistes, le sont sur le plan des idées, mais pas ou peu sur le terrain. La répression est omniprésente au contraire de pays ayant une culture anarchiste ancrée dans leur histoire : en Algérie, la population ne comprend pas ce qu’est l’anarchisme. Elle le lie aux clichés les plus répandus, c’est-à-dire le chaos, le désordre, l’apocalypse. Ce manque de culture politique, d’histoire, est malheureux car tout ce que les anarchistes algériens ont pu faire est marginalisé, minoré : par exemple, Mohamed Saïl a été effacé de notre mémoire. Pourtant, il a fait partie des brigades internationales en Espagne, il a participé avec d’autres anarchistes à la guerre de libération nationale en Algérie. Il a ainsi essayé d’apporter sa contribution à la révolution.
Le contexte actuel de la dernière décennie ne permet pas l’émergence d’un mouvement anarchiste organisé car la répression touche déjà les mouvements politiques classiques. Ce que nous appelons « classique », c’est l’opposition entre une gauche socialiste, parfois stalinienne selon les périodes, et une droite libérale se revendiquant démocrate et progressiste. Entre les deux, bien sûr, il y a les partis de l’allégeance, les partis du pouvoir, et le pouvoir lui-même qui n’hésite pas à réprimer, à corrompre, à phagocyter ces mouvements classiques politiquement « corrects ». C’est pour toutes ces raisons-là qu’il n’y a pas de présence anarchiste affirmée depuis le mouvement du 22 février. Les idées anarchistes apparaissent soit un peu trop avancées pour le contexte que nous vivons, soit complètement irréalistes.

Et ton anarcha-féminisme ?
Ce sont mes écrits qui témoignent de mon féminisme plus que mon action sur le terrain. Mais depuis le 22 février, je fais partie de la Collective, groupe de femmes qui militent depuis très longtemps et qui participent depuis le 1er jour aux manifestations du vendredi. Au mois de mars, nous avons décidé de créer le Carré féministe au sein de la manifestation, ainsi on visibilise les revendications relatives aux femmes, au juridique, au viol, aux violences.

Tu peux redire les éléments du cadre juridique concernant les femmes en Algérie ?
Ils se résument au Code de la famille, code de statut personnel voté en 1984, après moult résistances des femmes, des féministes à l’époque. L’idée de ce projet remonte aux lendemains de l’indépendance mais les femmes ont vraiment bloqué par leur résistance jusqu’en 1984 sous le président Chadli Bendjedid, venu après la mort du dictateur Boumediene, qui se revendiquait socialiste. Il est arrivé en apportant une politique libérale économiquement parlant, et en contradiction avec l’envie d’un projet visant à piéger le mouvement social en opposant des visions sociétales différentes. Pour contenter la branche conservatrice du monde politique et de la société algérienne, il a fait voter ce texte qui réduit les femmes à des mineures à vie. Même après sa majorité, la femme est soumise à la présence du tuteur, son père ou son grand frère, pour se marier, par exemple : c’est l’application par des textes de lois d’une oppression sociale qui existait déjà. La loi de 1984 vient légitimer cette oppression et donner plus d’armes à l’oppresseur. En cas de divorce, l’homme a droit de divorcer pour n’importe quelle raison. Pour la femme, elle doit recourir à une disposition religieuse codifiée, elle doit prouver selon des motifs religieux qu’elle ne peut plus vivre avec son mari. En outre, le Code de la famille pérennise l’inégalité dans l’héritage. En 2005, il y a eu des amendements pour atténuer le texte, le rendre moins moyenâgeux. C’est un rideau de fumée. Les féministes continuent d’exiger l’abrogation du Code de la famille. A cela s’ajoute la lutte contre les violences faites aux femmes, parce qu’en 2015, une femme s’est fait immoler vivante par un homme qui la courtisait et qu’elle refusait. En 2016, pour les mêmes raisons, une femme a été écrasée par un homme qui a roulé en voiture par trois fois sur son corps. Il y a eu des rassemblements pour dénoncer la banalisation des violences faites aux femmes, pour réclamer plus de fermeté. Il nous fallait visibiliser ces revendications dans le cadre d’une mobilisation quasiment inédite, car c’est un mouvement national. Chaque vendredi, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui descendent dans la rue, à Alger, à Oran, en Kabylie, à Bouira, à Constantine…
A Alger, nous restons une heure dans le Carré féministe, ensuite, nous rejoignons la marche avec une grande banderole « Nos droits, ici et maintenant ». Il y a une grande pression contre ce Carré : le deuxième vendredi, les féministes ont été agressées physiquement, victimes de campagnes de haine sur les réseaux sociaux, avec des menaces de mort, des menaces d’attaques à l’acide, parce que le féminisme est perçu comme un mouvement anti-religieux qui menace les fondements de la famille, les valeurs de la société. Mais le Carré s’est maintenu et jusqu’à aujourd’hui il fait partie du mouvement. De plus en plus de gens viennent nous voir, car c’est un espace de débat, pour discuter. Beaucoup nous disent : « Même si nous ne sommes pas d’accord avec vous, nous vous protégerons. » Les femmes ont participé activement à tous les mouvements, à toutes les étapes historiques en Algérie, que ce soit la guerre de Libération jusqu’à la lutte contre le terrorisme islamique. Mais on nous oppose : « Ce n’est pas le moment des revendications des femmes. Il ne faut pas se diviser. »

Comment es-tu devenue anarcha-féministe ?
Quand on vit dans un espace géographique ou dans un contexte historique où l’oppression des femmes est constante, comme faisant partie de la vie quotidienne, de la mentalité ambiante, c’est la chose la plus naturelle de devenir féministe. Ce n’est pas après avoir lu Simone de Beauvoir que je suis devenue féministe, il m’a suffi d’observer et de repenser la condition des femmes, autour de moi, mon entourage immédiat, et dans la rue, dans la société, cette observation mène à l’indignation.
On s’interroge d’abord sur les raisons de cette injustice, on essaie de la disséquer, de comprendre ses origines, pas pour la justifier, mais pour comprendre. Et quand la compréhension atteint ses limites, on a beau expliquer cela par l’héritage culturel traditionnel, religieux (qui a une grande responsabilité), on a beau expliquer cela par la complicité de l’État, par l’usage que fait l’État de cette mentalité pour se maintenir et pour créer une espèce d’équilibre malsain au sein de la société, faire accepter aux hommes l’oppression qu’ils subissent en leur permettant d’opprimer les femmes, on a beau même comprendre ce besoin d’avoir un référent religieux et traditionnel, d’avoir cet héritage, ce patrimoine, sans le critiquer, sans l’analyser parce que nous n’avons pas tous les mêmes moyens, pas tous les mêmes accès aux privilèges de l’éducation, de la culture, des voyages, des rencontres, tout ce qui permet l’ouverture d’esprit, et d’esprit critique sur son propre héritage, je crois alors que la compréhension s’arrête là. Car c’est être complice avec cette injustice que de lui chercher tout le temps des explications. Et je ne me considérais pas forcément comme féministe. Je n’avais pas besoin de me qualifier comme telle. Au début j’exprimais simplement une révolte par le fait que j’ai commencé à vivre moi-même cette condition de femme, j’ai vu beaucoup de femmes la vivre et l’accepter comme si c’était la chose la plus normale du monde. J’ai commencé à exprimer de manière très brouillonne, très embryonnaire, cette révolte, cette colère par rapport à cette situation qui était intenable, inacceptable, alors je l’ai exprimée par écrit.

Je pense à Françoise Héritier qui ne comprenait pas, chez ses grands-parents, la différence entre les filles et les garçons, ce qu’elle nomme la valence différentielle. J’y vois le même cheminement.
Oui, c’est le même cheminement et je ne trouvais pas de réponse convaincante. J’ai alors commencé à m’exprimer sur le confort que cela représentait pour les religieux, l’État, les hommes politiques, de maintenir hommes et femmes dans ce climat de violence et d’oppression. Cela s’est structuré avec le temps. Au début, ma réflexion s’arrêtait sur les violences directes, flagrantes, sur le système patriarcal dans sa vision conservatrice, islamiste, rigoriste, mais après, la réflexion s’est étendue sur la condition de toutes les femmes du monde, quel que soit le degré d’émancipation ou de modernité du pays.

Ton enfance, c’est durant la décennie noire de l’Algérie, tu aurais pu être enfouie. Comment en sortir ?

Il y a eu une résistance héroïque des femmes dans les années 90, des femmes sont mortes car elles ont résisté, certaines ont été égorgées, assassinées car elles refusaient de porter le voile. J’ai eu la chance d’être dans une famille qui me poussait à lire, de grandir dans la littérature, la poésie. C’est pendant l’adolescence que j’ai utilisé tout ce background pour commencer à réfléchir à cette condition. Il est clair que j’ai emmagasiné beaucoup de violences, inscrites ensuite dans ma mémoire : cela m’a aidée plus tard à analyser jusqu’où peut aller la violence religieuse et notamment celle qui vise les femmes. J’ai donc commencé à l’âge de 16-17 ans à me révolter de manière épidermique. Ce système-là est une espèce de pervers narcissique à très grande échelle. Il dépossède les femmes de leur propre estime d’elles-mêmes, de leur capacité à construire leur vie, et de fait il les amène à accepter leur condition au moyen de l’emprise qu’il exerce sur elles.
Depuis le 22 février, il y a une prise de conscience, dans cette lutte collective, nous essayons de trouver une convergence et un terrain commun pour construire quelque chose car cela devient une question de survie, voir ce qui nous rassemble, plutôt que ce qui nous divise.

Propos recueillis et retranscrits par Hélène Hernandez
Emission Femmes libres sur Radio libertaire
Groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste

Dernier livre sorti : Sarah Haidar, La morsure du coquelicot, Editions Blast, 2019, en vente à Publico.
Pour écouter l’émission du 30 octobre : https://emission-femmeslibres.blogspot.com

PAR : Hélène Hernandez
Emission Femmes libres sur Radio libertaire
Groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste
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