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par Daniel Pinós le 29 avril 2019

Los silencios. L’écho du conflit colombien

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Article extrait du Monde libertaire n°1805 d’avril 2019



Nuria et Fabio, accompagnés de leur mère, Amparo, arrivent sur une petite île au milieu de l’Amazonie, à la frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou. Ils ont fui le conflit armé colombien (1), au cours duquel leur père et leur mari ont disparu. Au milieu de ce processus, la famille tente de recevoir une compensation et d’obtenir un visa pour émigrer au Brésil. Lorsqu’un jour le père réapparaît dans leur nouvelle maison, la famille découvre que l’île est peuplée de fantômes. Entre drame sociopolitique et réalisme magique, Los silencios abordent la question des personnes déplacées par un conflit.

À travers les yeux d’une famille de réfugiés (2) profitant d’une frontière très poreuse entre les vivants et les morts, la réalisatrice brésilienne Beatriz Seigner a présenté à Cannes, en 2018, Los silencios, une histoire qui met en évidence les effets du conflit colombien.




Tourné en espagnol et sur l’île de la Fantaisie, à la frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou, le film suit les traces d’Amparo et de ses enfants lorsqu’ils arrivent dans cette petite enclave de l’Amazonie fuyant cette maudite guerre.
Selon Beatriz Seigner Los silencios, les silences du titre du film « sont littéraux et métaphoriques ». « Il y a des moments où l’on veut parler à une personne morte et où l’on ne sait pas comment le faire, et où l’on parle à soi-même parce que l’on voudrait lui dire quelque chose. Ce silence est en quelque sorte une rupture dans la communication entre les vivants et les morts ».

La réalisatrice a présenté son film à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes. Elle l’a conçu alors qu’elle était inspirée par une amie colombienne qui lui avait raconté son enfance au Brésil. Cette amie pensait que son père était mort c’est plus tard qu’ elle a découvert qu’il vivait dans ce pays.

La réalisatrice s’est entretenue avec plus de 80 familles de réfugiés au Brésil durant l’écriture du film, au début du processus de paix entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC. Elle a approfondi l’idée du pardon et les difficultés de coexistence entre les personnes de chaque camp.
« Je veux simplement poser la question, je ne suis personne pour y répondre », explique Beatriz Seigner, qui dit ne pas avoir signé un film politique, mais un film comportant énormément de thèmes qui le sont .

La cinéaste a pu compter sur des acteurs professionnels, mais aussi sur des personnes qui avaient vécu le conflit de façon personnelle, des ex-guérilleros et des ex-paramilitaires, des mères ou des personnes qui avaient perdu un membre de leur famille à cause de la violence.

Par un travail sur les couleurs et la fluorescence, le film laisse peu à peu entrevoir ce que le spectateur occidental, dans sa rationalité, a tendance à laisser de côté. Le film mélange la fiction et la réalité lorsqu’il fait parler toutes les personnes impliquées devant la caméra et que tous s’écoutent dans une des assemblées locales qui ont lieu habituellement sur cette île.
Beatriz Seigner a enrichi son film avec la mise en valeur des coutumes de la région, au travers desquelles ses habitants entretiennent une relation très directe et très présente avec leurs morts ou leurs disparus. Elle joue avec cette proximité pour confondre le spectateur et le faire se questionner sur nos éventuels préjugés et sur les motivations des personnes déplacées.
« Au Brésil, nous avons beaucoup de cultures africaines et brésiliennes, la communication avec les esprits est très habituelle, et en Colombie aussi. Les gens continuent de mettre le couvert des disparus à table jusqu’à ce que leur corps soit découvert, parce que c’est une façon d’espérer que la personne soit restée en vie », dit la réalisatrice.
Malgré l’impuissance de la famille protagoniste, sa caméra ne montre pas l’état de pauvreté de celle-ci.« Je ne pense pas que parce que l’on est pauvre, on ne puisse pas avoir de dignité. Ce n’est pas ce que j’ai vu. J’ai vu des gens lutter pour donner à leurs enfants une bonne éducation, même s’ils n’ont pas beaucoup de vêtements, ils sont propres et bien repassés. »
La réalisatrice s’est intéressée à cette histoire avec l’intention de faire découvrir cette réalité.
« Au Brésil, nous savons tout ce qui se passe en Europe et aux États-Unis, mais la plupart du temps, nous ne savons pas ce qui arrive à nos voisins », se lamente-t-elle.
Beatriz Seigner dédie son film « à tous ceux qui ont lutté avant nous, et à tous ceux qui lutteront après nous ».
« Personne ne veut être victime de la violence ou la vivre, mais je pense que beaucoup de gens luttent pour rendre le monde meilleur pour tous », dit la réalisatrice, qui rappelle que nous devons les droits dont nous jouissons aujourd’hui à ceux qui ont combattu dans le passé pour les obtenir.

Daniel Pinós

Date de sortie : 3 avril 2019 (1h 29min)
Nationalités : colombien, brésilien et Français

Notes :
1 . Le conflit armé colombien est un conflit interne en Colombie. On date son origine au milieu des années 1960 avec la création de différentes guérillas marxistes. À partir des années 1980, des groupes paramilitaires se constituèrent, se présentant comme une force de contre-insurrection opposée aux guérillas que l’État ne parvenait pas à vaincre.
2 Entre 1964 et 2016, le conflit a fait 260 000 morts, 45 000 disparus et 6 millions de déplacés et constitua, selon le sous-secrétaire des Nations unies pour les questions humanitaires, « la plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental ». Le 26 septembre, le gouvernement colombien et les FARC ont paraphé l’accord de paix mettant fin au conflit armé qui les opposait. Toutefois, le conflit se poursuit entre le gouvernement de la Colombie, les guérillas encore sous les armes (ELN, EPL) et d’autres groupes paramilitaires.
3 . Il y avait plus de 68 millions de personnes déracinées en 2017. Les guerres, les violences et la persécution ont propulsé les déplacements forcés dans le monde vers un nouveau record, sous l’effet de la crise en République démocratique du Congo, de la guerre au Soudan du Sud et de la fuite de centaines de milliers de réfugiés rohingyas vers le Bangladesh depuis le Myanmar. Les pays en développement sont les plus massivement touchés.
PAR : Daniel Pinós
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