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par Hélène Hernandez le 7 janvier 2019

Le procès d’Hélène Brion en 1918

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article extrait du Monde libertaire n°1800 de novembre 2018



Hélène Brion, institutrice, syndicaliste au sein de la Fédération des instituteurs et des institutrices, féministe bien affirmée, deviendra pacifiste au vu de la misère de la population de Pantin où elle aide à la soupe populaire. Son procès en Conseil de guerre, en 1917, en fera un symbole de la résistance féministe à la guerre. Elle milite au syndicat des instituteurs et des institutrices ainsi qu’à la SFIO. Elle s’engage aussi dans de nombreuses organisations féministes : Le Suffrage des femmes, l’Union fraternelle des Femmes, la Fédération féminine universitaire, la Ligue pour le droit des femmes, l’Union française pour le suffrage des femmes, la Ligue nationale du vote. En 1912, elle rentre au comité confédéral de la CGT, elle y est secrétaire adjointe en 1914.

En 1915, enfin, un fort courant pacifiste naît au sein de la CGT, avec notamment Marie Mayoux (1878-1969), courant dont Hélène Brion va devenir porte-parole dès le mois d’août. Elle adhère à la section française du Comité international des femmes pour une paix permanente. Empêchée par la police française, elle ne peut pas se rendre à la conférence pacifiste de 1915 à Zimmerwald, ni à celle de Kienthal mais elle correspond par lettres sur ce sujet. Celles-ci, interceptées par la police serviront au dossier d’accusation monté contre elle à la fin de la guerre. Elle publie aussi des manifestes pacifistes et envoie le 23 octobre 1916 une lettre au Comité pour la reprise des relations internationales, comité pacifiste dirigé par Alphonse Merrheim, et domicilié 33 rue de la Grange aux belles, à Paris, dans le 10e arrondissement.

« En novembre, peu de temps après l’arrivée de Clemenceau comme président du conseil, elle est arrêtée pour propagande défaitiste et envoyée à la prison des femmes de Saint-Lazare, là où les anarchistes, Louise Michel et Jeanne Humbert, ont été enfermées. »

En 1917, la police surveille Hélène Brion de près. Le 26 juillet, elle perquisitionne à son domicile pour y trouver des documents compromettants, et le lendemain, Hélène Brion est suspendue sans traitement. La police demande un rapport à son inspectrice pour savoir si elle se sert de ses élèves dans la diffusion de tracts pacifistes. Déjà les époux Mayoux, en Charente, ont été poursuivis. En novembre, peu de temps après l’arrivée de Clemenceau comme président du conseil, elle est arrêtée pour propagande défaitiste et envoyée à la prison des femmes de Saint-Lazare, là où les anarchistes, Louise Michel et Jeanne Humbert, ont été enfermées. Une campagne de désinformation est orchestrée par les journaux comme le Matin, l’Écho de Paris et l’Homme libre. Elle porte des pantalons, elle aurait correspondu avec des soldats, des fabricants de munitions, des prisonniers allemands, aurait caché des personnes bizarres, aurait visité la Russie et se serait rendue à la conférence de Zimmerwald. Le Petit Parisien la soupçonne d’avoir reçu de l’argent d’Allemagne pour organiser sa campagne pacifiste. Accusée d’être anormale, anarchiste, de trahison et de faire du pacifisme sous couvert de féminisme, Hélène Brion se défendra le 29 mars 1918 :

« L’accusation prétend que sous prétexte de féminisme, je fais du pacifisme. Elle déforme ma propagande pour les besoins de sa cause : j’affirme que c’est le contraire (...) Je suis ennemie de la guerre parce que féministe, la guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle. Il y a antinomie entre les deux. »

Elle comparaît, avec Gaston Mouflard, son filleul accusé des mêmes motifs, devant le premier conseil de guerre du 25 au 31 mars 1918. Elle y plaide principalement la cause du féminisme, faisant remarquer que privée de droit politique, elle ne peut être poursuivie pour un délit politique, et axe sa défense sur les droits qui sont niés aux femmes. Elle est soutenue par des témoins de moralité, le député Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx, Jeanne Mélin, Marguerite Durand et la journaliste Séverine qui vont faire de ce procès l’apologie du pacifisme et du féminisme. Elle est condamnée à trois ans de prison avec sursis. Elle est révoquée de l’enseignement avec effet au 17 novembre 1917. Elle ne sera réintégrée que sept ans plus tard sous le gouvernement du cartel des gauches. C’est elle qui dirigera le journal La lutte féministe dont le premier numéro sortira le 20 février 1919

« Nous sommes, nous femmes, avec la masse des travailleurs, parce que partout où elle est opprimée, et que nous sommes, nous femmes, également, partout opprimées, beaucoup plus même que n’importe quelle classe de travailleurs. »

Adresse féministe au Comité pour la reprise des relations internationales

Nous qui n’avons rien pu pour empêcher la guerre, puisque nous ne possédons aucun droit civil ni politique, nous sommes de cœur avec vous pour en vouloir la fin.
Nous sommes de cœur avec vous pour vouloir, après cette fin ou à l’occasion de cette fin, essayer d’instaurer en Europe un système social plus juste et plus équitable qui, d’une part, rende les guerres moins fréquentes, par une sorte de fédération des nations, et assure, d’autre part, au sein de chaque fédération, une vie plus large et moins précaire à l’immense masse des travailleurs.
Nous sommes, nous femmes, avec la masse des travailleurs, parce que partout où elle est opprimée, et que nous sommes, nous femmes, également, partout opprimées, beaucoup plus même que n’importe quelle classe de travailleurs.
Comme vous, travailleurs, et plus que vous, nous souffrons des guerres et c’est pourquoi nous voudrions essayer d’en prévenir le retour.

« Vous n’avez jamais été justes, travailleurs, vis-à-vis des femmes qui vous ont aidé dans vos luttes. »

Mais avant d’entrer à vos côtés dans une phase plus décisive d’action, nous tenons à bien mettre en lumière les motifs qui nous font agir et à faire sur votre attitude les réflexions que les faits nous commandent.
Vous n’avez jamais été justes, travailleurs, vis-à-vis des femmes qui vous ont aidé dans vos luttes.
À l’aube de 89, au moment où une ère nouvelle semblait commencer pour le monde, elles vinrent à vous, confiantes, parce que vous parliez de liberté et qu’elles pensaient obtenir la leur. Vous les avez repoussées.
Fiers de vos droits fraîchement acquis de « citoyens », au lieu de leur tendre une main fraternelle, à elles, qui depuis des siècles tiraient la charrue à vos côtés et mangeaient, comme vous, l’herbe des champs dans les années de grande famine, vous avez raillé, vous avez méprisé. Vous qui ne vouliez plus de despotes, vous vous êtes effrayés à l’aide de l’émancipation possible de vos esclaves éternelles. Vous avez dispersé les clubs de femmes, confisqué les journaux de femmes, retiré aux femmes le droit de pétition, défendu aux femmes toute pensée, toute action. Vous avez rejeté brutalement les femmes dans l’ignorance d’où elles voulaient sortir, dans les bras de l’Eglise à qui elles voulaient échapper. Plus de la moitié de celles qui furent, à quatorze ans, l’âme de la révolte vendéenne, étaient venues confiantes à la Révolution en 89 : mais, repoussées, comme le furent d’abord les noirs des colonies, elles firent comme eux et se révoltèrent. Et Legouvé a pu écrire plus tard que la Révolution échoua parce qu’elle ne sut pas s’attacher les femmes.
Remarquez cependant que, malgré cette dureté de vous à notre égard, beaucoup espérant toujours, restèrent sur la brèche à vos côtés. Vous connaissez tous Mme Roland, Charlotte Corday, Théroigne de Méricourt, Rose Lacombe, Olympe de Gouges, Sophie Lapierre et les femmes babouvistes, tant d’autres qui scellèrent de leur sang leur foi révolutionnaire.
Au cours de tout le XIXème siècle, à toutes les époques de crise, les femmes vous accompagnent ou vous précèdent.  En 1830, en 1848, en 1851, en 1871, nous trouvons Flora Tristan, Jeanne Deroin, Pauline Roland, Eugénie Niboyet, Adèle Esquiros, Andrée Léo, Olympe Audouard, Louise Julien, Louise Michel, Hubertine Auclert, Eliska Vincent, Nathalie Le Mel, tant d’autres encore, dont les noms peu ou point connus de vous, nous sont chers à nous, féministes, comme le sont aux peuples opprimés les noms des héros nationaux.
À chacune de ces époques, les femmes sont venues à ceux qui luttaient pour plus de liberté et de bien-être, pour une vie plus intelligente et plus humaine. Les pionnières du féminisme se sont données sans compter à votre cause, essayant d’y adjoindre celle des femmes et de vous faire comprendre la connexion étroite des deux, non par égoïsme et pour tirer un profit personnel, mais par amour de la justice, dans l’intérêt de toutes leurs sœurs qui souffrent, dans votre intérêt à vous aussi, travailleurs, qui ne le comprenez pas.
Vous avez toujours accepté leurs concours, parfois avec un peu de honte et rougissant de ce que vous leur deviez, ainsi qu’il advient lors du procès des 107 associations ouvrières de Jeanne Deroin.
Mais, tout en acceptant leurs efforts, vous n’avez jamais songé, le moment venu, à partager avec elles, les trop légers avantages qu’elles vous avaient aidés à arracher au pouvoir. Vous n’avez pas encore compris ou voulu comprendre que votre cause ne sera vraiment juste que le jour où vous ne souffrirez plus d’esclaves parmi vous. Tant qu’il vous paraîtra naturel de garder des privilèges vis-à-vis de plus de la moitié de la nation, vous serez mal fondés à réclamer contre les privilèges que d’autres ont par rapport à vous. Si vous voulez la justice à votre égard, tâchez de la pratiquer à l’égard de vos inférieures, les femmes.
Travailleurs, une crise sociale plus grave que toutes celles du XIXème siècle se prépare en ce moment. Les femmes, comme toujours, viennent à vous d’instinct, prêtes à donner sans compter leur dévouement le jour où vous agirez.
Et les féministes viennent à vous aussi, avec le même dévouement et la même volonté. Mais elles tiennent à vous dire : « Si, cette fois encore, vous acceptez le concours des femmes - et vous ne pouvez pas ne pas l’accepter ! – sans songer à leur faire place au jour des réparations sociales, si vous les conservez serves au lieu d’en faire vos égales d’un point de vue économique, civil et politique, votre œuvre sera entièrement manquée ! ».
Elles viennent à vous pour vous rappeler, ou pour vous apprendre que, dès 1843, une femme, Flora Tristan, avait eu la première idée de l’Association Internationale des Travailleurs, et elles vous citent ce passage trop oublié du manifeste qui précédait les statuts et en résume l’esprit.
« Nous, prolétaires, nous reconnaissons être dûment éclairés et convaincus que l’oubli et le mépris des droits de la femme sont les seules causes des malheurs du monde et nous avons résolu d’inscrire dans une déclaration solennelle ses droits sacrés et inaliénables….
Nous voulons que les femmes soient instruites de nos déclarations afin qu’elles ne se laissent plus opprimer et avilir par l’injustice et la tyrannie de l’homme et que tous les hommes respectent dans les femmes, leurs mères, la liberté et l’égalité dont ils jouissent ! »
Travailleurs qui lisez ceci, les féministes vous disent : Si vous vous étiez inspirés de statuts et de l’esprit de cette toute première Internationale, que vous ne comptez même pas dans votre histoire, la seconde n’aurait pas fait la lamentable faillite dont le monde souffre.
Travailleurs, les féministes d’avant-garde attendent votre réponse et vous laissent méditer ce mot de Considérant :
« Le jour où les femmes seront initiées aux questions sociales, les révolutions ne se feront plus à coups de fusils ! »

Transmis au Comité par Hélène Brion.
Remis à Merrheim le 23 octobre 1916.

Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste
Emission Femmes libres sur radio libertaire

Extraits des pages 88 à 94 de :
HERNANDEZ H. (2015) Celles de 14. La situation des femmes au temps de la grande boucherie, Les Editions libertaires.
PAR : Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard
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