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par Daniel Pinós le 5 juillet 2021

L’anarchisme et la République en Espagne (1e partie)

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Une « République sociale et libertaire » y a-t-elle déjà existé ?

Article extrait du Monde libertaire n° 1826 de mars 2021
« L’heure est venue de se rendre compte si les anarchistes sont au gouvernement pour être les vestales d’un feu sur le point de s’éteindre ou bien s’ils y sont désormais seulement pour servir de bonnet phrygien à des politiciens flirtant avec l’ennemi ou avec les forces de restauration de la “République de toutes les classes”. Le dilemme guerre ou révolution n’a plus de sens. Le seul dilemme est celui-ci : ou la victoire sur Franco grâce à la guerre révolutionnaire ou la défaite. »
Lettre ouverte de l’anarchiste italien Camilo Berneri à Federica Montseny, ministre anarchiste de la Santé (1937).

Le concept de république, bien qu’il soit d’une importance historique indéniable, n’est pas aussi clair aujourd’hui. Dans un premier temps, c’est le contraire de la monarchie, c’est l’équivalent de la démocratie – dans le sens où la gestion de l’État est considérée comme quelque chose qui appartient à tous les citoyens. Plus tard, nous verrons le caractère fallacieux d’une telle question selon la vision des libertaires espagnols. La réalité est qu’au fil du temps, le concept de république a recouvert toutes sortes de systèmes autoritaires où la démocratie élective n’était parfois même pas garantie. Quant à la monarchie, il ne devrait pas être nécessaire de préciser qu’elle est intolérable pour quiconque a le moindre sens de la démocratie, puisqu’elle est la forme la plus élevée de l’aristocratie familiale, un vestige intolérable du passé qui, cependant, est actuellement montré dans certains pays comme une simple classe parasite qui daigne accepter une démocratie formelle. Aujourd’hui, l’une ou l’autre forme d’État, monarchie ou république, masque une forme de domination en utilisant l’illusion de la démocratie représentative.

Les anarchistes, dès le début du XIXe siècle, ont dénoncé très tôt le mensonge démocratique que pouvait entraîner l’arrivée de la République. Ainsi, la brève Première République espagnole (1873-1874) a recouvert dans de nombreux cas de nouvelles formes de domination et la souffrance de la classe ouvrière. Très vite, les partis républicains se sont adaptés à la nouvelle situation et n’ont rien fait pour changer l’ordre établi, comme le dénonçaient les libertaires. Dans certaines régions, le peuple et ses organisations syndicales, ayant épuisé leur patience, ont essayé de mettre en pratique les promesses non tenues de ses dirigeants et ont réparti les terres abandonnées des latifundios [note] .
Il va sans dire que le gouvernement a rétabli l’ordre en utilisant les mêmes moyens qu’auparavant et que les problèmes sociaux sont restés intacts. La période précédant la proclamation de la République a signifié des conditions insupportables pour la classe ouvrière (manque de travail, salaires insuffisants, malnutrition, travail des enfants, harcèlement des femmes, etc.), ce qui a entraîné de nombreuses émeutes dans tout le pays et une crise politique qui s’est terminée par l’abdication du roi Amadeo de Savoie et la proclamation du nouveau régime. Les internationalistes espagnols, organisés au sein de la Federación Regional Española (FRE) [note] , le noyau originel de l’anarchisme espagnol, ont reconnu le changement inattendu de monde politique, mais ont averti que « la République est le dernier bastion de la bourgeoisie ».




Il fallait, selon les anarchistes, mettre fin à toute domination et s’orienter vers une « fédération universelle libre d’associations ouvrières, agricoles et industrielles libres ». Déjà, la révolution de 1868, connue sous le nom de La Gloriosa [note] , qui a renversé Isabel II et initié la période dite « démocratique » de six ans, peut être considérée comme un tournant pour l’anarchisme espagnol. À cette époque, l’internationalisme bakouniniste s’est enraciné dans une classe ouvrière ayant fait preuve jusque-là d’une certaine sympathie pour le républicanisme fédéral.
Une stratégie cohérente a été adoptée par les anarchistes, avec trois points fondamentaux : la rupture avec les partis politiques, la désillusion définitive par rapport au système républicain et le refus de participer aux élections. Il convient de mentionner l’épisode de « l’insurrection cantonale », non pas officiellement soutenue par la Federación Regional Española, mais par certains internationalistes qui, selon l’anarchiste Max Nettlau, ont agi ainsi pour affaiblir l’État. Ils s’appuyaient sur les idées fédéralistes en créant des régions autonomes où le changement social aurait été plus facile à réaliser.
Le bref épisode de la Première République en Espagne a connu une triste fin, après les soulèvements cantonalistes, lorsque les autorités républicaines, en collusion avec la bourgeoisie, ont procédé à une répression impitoyable contre les sociétés ouvrières. La persécution a été menée par les militaires monarchistes ayant servi sous le régime précédent. Elle a été d’une telle ampleur que de nombreuses fédérations locales de l’Association internationale des travailleurs (AIT) ont disparu.
Le coup d’État du général Pavie,



optant pour la restauration monarchiste, a mis fin à un régime républicain ayant échoué dans sa tentative de constitution fédérale. Ce régime n’a pas tenu les promesses faites au peuple, mais n’a pas non plus pleinement satisfait la bourgeoisie, enfermée dans une défense pure et simple de l’ordre établi. C’est l’analyse que faisaient les anarchistes refusant toute forme d’État. Malgré une répression accrue, les associations ouvrières continuèrent leurs activités de manière clandestine.
Faisons un saut dans le temps, qui nous permettra de parler de la Seconde République. Il faut dire qu’à partir de 1917, les travailleurs, lassés des élites dirigeantes, incapables de mener à bien les réformes promises, décidèrent d’agir par l’intermédiaire d’une longue série de grèves. Elles succédaient au déclin de la restauration monarchiste, un système dirigé par un monarque ayant une participation politique plus importante qu’il n’y paraissait. Cette crise a conduit les élites dominantes à établir une monarchie sans démocratie, ce fut la dictature de Primo de Rivera [note] , qui débuta en septembre 1923 avec l’appui de la famille royale d’Alphonse XIII, de l’Église et de la bourgeoisie – et avec la complicité, ce qui n’est pas habituellement souligné dans la mémoire historique, des socialistes.
Seuls les anarcho-syndicalistes s’opposèrent au coup d’État militaire, en compagnie de rares étudiants et intellectuels du monde universitaire, de quelques officiers de l’armée et de certains petits partis marxistes. La dictature de Primo de Rivera, en raison de son incapacité à faire face à la crise nationale, finit par s’effondrer au début de 1930 et entraîna, quinze mois plus tard, la naissance de la Seconde République.

À suivre…

PAR : Daniel Pinós
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