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par Monica Jornet le 13 janvier 2020

L’abus de religions nuit gravement à la santé de la société colombienne

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Article extrait du Monde libertaire n°1812 de décembre 2019
La religion catholique perpétue une vision colonialiste de l’histoire et de négation des cultures indigènes tandis que la religion évangélique diffuse un modèle néolibéral de société, de droite extrême plus ou moins affichée.

La religion en Amérique latine, et la Colombie ne fait pas exception, est clivante socialement et politiquement. Mais pas forcément dans le sens que l’on croit communément. On croit trop facilement que le sous-continent est entièrement acquis au catholicisme. Ce n’est pas faux dans la mesure où les catholiques y étaient 80% en 1995 mais la perte de vitesse est considérable, 57% en 2017, ce que l’on peut expliquer, au-delà des progrès constants de l’athéisme, par la concurrence de son rival direct, l’évangélisme. J’y vois d’ailleurs l’une des raisons ayant présidé au choix d’un pape latino-américain, l’Argentin Jorge Bergoglio. Les divers courants de l’évangélisme gagnent du terrain, y compris aujourd’hui parmi les couches populaires, car non seulement le pasteur prêche l’ignorance sur de nombreuses chaînes télé et manie l’hystérie collective en plein air, mais il coûte beaucoup moins cher à une famille, en comparaison avec les nombreuses cérémonies obligatoires et payantes chez les curés.

On associe aussi trop vite religion catholique et monde hispanique. À juste titre, il est vrai, si l’on se rappelle la lettre de soutien des 48 évêques espagnols à Franco le 1er juillet 1937 : mêmes intérêts de classe, même anticommunisme. Mais le catholicisme latino-américain, héritage des colonisateurs espagnols, a pris une autre orientation au XXe siècle. La théologie de la libération est née précisément en Colombie, à Medellin, en 1968, lors de la IIe Conférence générale du Conseil épiscopal latino-américain. Pour ma part je crois que les prêtres de gauche, quelles que soient leurs bonnes intentions dont leur enfer est pavé, sont pour finir, tolérés comme alibi par une Église fondamentalement toujours ultraconservatrice. Ils prêchent aussi les mêmes évangiles et leur « parole d’évangile », donc leur dogme, me fait particulièrement horreur (donc je rejette autant leur hiérarchie que leur pensée et la morale qui va avec, sinon je serais juste anticléricale et pas aussi athée militante). Quoi qu’il en soit, ces prêtres de la théologie de la libération interprétant le message du salut chrétien sur un plan politique et social, ont voulu, pour beaucoup sincèrement (errare humanum est), s’engager contre la pauvreté, l’injustice et l’oppression aux côtés du peuple. Je prendrai deux exemples frappants propres à une époque, celle-là même des prêtres ouvriers en Europe : le prêtre poète Ernesto Cardenal, ministre de la culture du gouvernement sandiniste après le renversement du dictateur Somoza, en 1979, au Nicaragua ; et le curé espagnol Manuel Pérez, chef de la guérilla de l’ELN, en Colombie, de 1983 à sa mort en 1998.

L’évangélisme en revanche est importé, tout comme le Coca-Cola et Mickey Mouse, des États-Unis, où les riches familles latino-américaines envoient leurs rejetons faire leurs études. Ces Colombiens de la haute société se revendiquent à la fois « blancs, évangélistes et néolibéraux ». Cette distinction blanc/indien, de caractère raciste, n’a aucun sens, et encore moins dans une société de populations métissées de la volonté même du pouvoir colonial (Charles Quint ayant encouragé les mariages mixtes). Comprenons également que « blanc » signifie pour eux « descendants d’Espagnols » et « revendiquant cette seule culture espagnole », et n’a rien à voir avec leurs origines ethniques, muisca ou autre, proches ou lointaines. Leur part indigène est rejetée ou, si elle est assumée, voire comme une curiosité folklorique, la colonisation espagnole reste la référence. Le catholicisme, qui en est une partie intégrante, est toutefois aujourd’hui pour eux la marque des classes inférieures, des paysans, des indigènes. Et il peut avoir un dangereux parfum de gauche voire de gauche révolutionnaire. L’exemple du Guatemala au double visage - catholique/protestant - illustre bien ce schéma directeur : le plus terrible des dictateurs guatémaltèques, Efraín Ríos Montt, a été l’organisateur, pendant le quinquennat noir (1978-1983), du génocide du peuple maya, qu’il accusait de servir de base à la guérilla (Unité révolutionnaire du Guatemala) en lutte contre la dictature militaire. L’Église catholique, ayant soutenu les indigènes, fut suspectée de communisme, et les secteurs d’extrême-droite de la société civile et de l’armée se rapprochèrent de l’évangélisme. Le dictateur lui-même (objet d’une plainte déposée par l’indigène prix Nobel de la paix 1992, Rigoberta Menchú) créa une église évangélique et, fort de son immunité parlementaire, prêcha pendant la campagne électorale de 1991 !

Tout cela étant précisé, cette dichotomie n’est pas toujours de mise : il y a des catholiques en odeur de sainteté y compris pour les Colombiens évangélistes (sectaires, j’en ai été témoin [note] , au point de refuser d’entrer dans une église même en amateurs d’art). Ce sont les prêtres ayant collaboré avec la colonisation espagnole ! Ma récente visite à Cartagena de Indias en sera l’illustration. Le Musée naval abrite une aile « coloniale » sur le mode didactique. Une carte géante très détaillée montre que les premiers habitants de Cartagena de Indias, les Indiens Caraïbes, venaient d’ailleurs. Pas possible, ce n’était pas une population née par génération spontanée ?! Je soupçonne un sous-entendu justifiant la conquête espagnole : « Eux aussi venaient d’ailleurs ». Puis une vitrine expose un pauvre arc avec sa flèche côtoyant un fusil dernier cri, assortis d’une longue explication des raisons la défaite de ces Indiens Caraïbes dont nous savons qu’ils ont été exterminés jusqu’au dernier. Mais le panneau explicatif n’est pas là pour s’en plaindre, bien au contraire : les arcs des Indiens grouillants étaient d’une efficacité redoutable, les fusils des Espagnols en infériorité numérique étaient en revanche d’une portée minimale. Donc comment expliquer la défaite des locaux ? Une incroyable réponse en toutes lettres : les Espagnols étaient plus courageux ! Nous tombons ensuite sur une vitrine nous faisant comprendre la très grande humanité de tel noble espagnol envers les indigènes qui lui sont confiés... et qui a bâti une fortune colossale en les employant à violer les tombes de leur communauté à la recherche d’or... Du coup, nous voyons à peine le reste du rez-de-chaussée mettant en scène les glorieuses batailles de la guerre d’indépendance (qui, soit dit en passant, n’est pas une révolution comme on le prétend constamment mais une guerre de la bourgeoisie « criolla » [créole], à savoir les rejetons de colonisateurs nés en Amérique, pour s’emparer du pouvoir : remplacer l’administration de la métropole et gérer eux-mêmes à leur profit les bénéfices du système ; ils ont même mis la main sur les terres communales indigènes. Et autant dire que nous comptions de toute façon zapper l’étage faisant la promotion de la Marine militaire moderne.
Le musée sanctuaire San Pedro Claver a été créé en 1950 à la mémoire de ce prêtre catholique du XVIIe siècle, sanctifié par l’Église, « qui se consacrait à la protection des milliers d’esclaves », dit le guide du musée, à savoir qu’il les baptisait au puits du jardin de ce cloître jésuite et les soutenait de sa compassion. La résignation au lieu de la révolte dans le plus grand marché d’esclaves de l’empire colonial espagnol : qui ce religieux a-t-il vraiment aidé ? Critiquer le colonialisme aujourd’hui, c’est critiquer l’Église et comprendre que la religion était le bras moral du pouvoir militaire colonial. Un pas difficile à franchir ou que se refusent à faire beaucoup de Colombiens, qui en restent à une vision de leur histoire passée justifiant de fait génocide et esclavage. Les Colombiens sont reconnaissants à ce type de personnage positif qui fait avaler ce qu’ils voient comme la pilule amère de la colonisation, parce que les autres aspects leur conviennent : la christianisation de la société, le pouvoir à leur classe sociale aujourd’hui et un capitalisme vu comme la modernité. D’ailleurs il y a un musée de l’Inquisition à Cartagena, datant de 1610, avec sa prison et ses salles de tortures, comme en Espagne, pour les hérétiques transgressant le dogme de la foi...

Tout ce qui est antérieur aux Espagnols relève naturellement de l’hérésie. Cela ne semble pas choquer les visiteurs du monastère de la Popa. Ce monastère est situé sur le point le plus élevé de toute la région, 148 m, une butte en forme de navire vu depuis la mer par les Espagnols en 1510, d’où son nom, le Cerro de la Popa (Butte de la Poupe). La très belle vue panoramique sur la baie de Cartagena était le but de notre visite.

La légende veut que la Vierge de La Candelaria soit apparue à un curé espagnol d’une localité proche, Alonso Garcia Paredes de la Cruz. Elle lui demande d’en finir avec « le culte du Mal » sur la butte de la Poupe en y construisant un monastère. Se rendant sur place, il y découvre des esclaves (noirs évidemment) se livrant à des messes (noires évidemment), invoquant le diable, sous forme d’un bouc, Buziraco. Le diable tente de saboter la construction du monastère en envoyant foudre, orages, pluies diluviennes et ouragans. Mais le moine l’affronte et le jette dans le ravin. C’est pourquoi un rocher devant le monastère porte le nom de « El salto del cabrón » [le saut du bouc].




Traduction de l’affichage lu au Monastère, tenez-vous bien car si la légende craignait déjà, elle est désormais présentée comme réalité : « Ce tableau représente ‘L’adoration du bouc’. Avant l’arrivée, en 1606, des frères augustins, on adorait ici le diable sous forme de bouc d’or, que le fondateur du monastère, P. Alonso Garcia Paredes de la Cruz, précipita dans le vide au célèbre ‘Saut du bouc’. »

On pourrait en rire. « C’est celui qui le dit qui l’est », comme disent les enfants car si quelqu’un adorait l’or dans toute cette histoire, c’est bien le colonisateur espagnol. Et les institutionnels et capitalistes colombiens d’aujourd’hui sont bien leurs héritiers spirituels, il est frappant de constater que, malgré l’intense pillage de richesses vers l’Espagne, peut-être grâce à des accord bilatéraux, je n’ai pas visité une ville de Colombie qui ne mette en avant comme sa principale richesse culturelle, un Musée de l’Or.

Un peu d’histoire via les archives de l’Inquisition : ce lieu, fréquenté depuis toujours, est cependant resté à l’état sauvage jusqu’à la construction du monastère par les Espagnols entre 1606 et 1608. Il a ainsi pu servir pour les réunions clandestines aux esclaves marrons. L’un d’eux, présenté comme leur chef de file, Luis Andrea, fut condamné à mort par l’Inquisition en 1613, accusé de rendre culte au diable sous apparence de bouc, appelé Busiraco. Probablement parce qu’il pratiquait une autre religion... On peut aussi imaginer qu’il n’en pratiquait aucune, ne voulait pas être le chef de quoi ou qui que ce soit et, ni dieux ni maîtres, se révoltait avec ses compagnes et compagnons d’infortune contre les Espagnols.

Et les indigènes ? On lit sur un autre panneau du musée que des cultes primitifs avaient lieu ici avant l’arrivée des esclaves noirs, puis les religieux augustins étaient enfin arrivés pour le salut de l’âme de tous. Mais le traitement des indigènes dans la société colombienne d’aujourd’hui est, d’un certain point de vue, pire que celui des afro-colombiens, dont l’histoire des ancêtres a été intégrée à l’histoire officielle même vue dans le miroir déformant de la religion et du pouvoir. L’existence des cultures indiennes est niée et invisibilisée. Partout et sur tous les modes. Ma plus grande surprise a été de visiter l’Observatoire astronomique solaire des Muiscas à Villa de Leyva.



Ce site de menhirs, de type phallique, dont l’alignement par rapport au soleil, aux étoiles et aux points cardinaux permettait de déterminer équinoxes et solstices pour l’agriculture, mériterait la considération accordée à Carnac et de Stonehenge. Reconstitué en partie seulement après un abandon et un pillage séculaire, il est toujours appelé localement « El infiernito » [le petit enfer], nom donné par les Espagnols à ce lieu païen qui ne pouvait être que l’œuvre de Satan. Une autre surprise a été le nombre très important de villes dont le nom est un emprunt sans aucun sens, car vide de lien historique, culturel ou autre, comme pour mieux gommer la trace du monde américain avant la colonisation espagnole : Santander, Palestina, Armenia, Madrid, Barcelona etc. Cela me rappelle une fois de plus fortement les États-Unis. Le guide ornithologique du parc naturel national Otún Quimbaya à qui je fais remarquer que c’est un beau nom et que c’est vraiment dommage qu’il n’y ait pas davantage de topographie indigène, se confie : « On nous l’apprend à l’école, à oublier et à mépriser tout ce qui est cultures indigènes. »

Une dernière expérience éclairante, dans une grande librairie de Bogotá, sur les dégâts de la religion en Colombie. Mon compagnon cherche le rayon Préhistoire, je vais demander pour lui à un vendeur, visiblement très embarrassé pour me dire qu’il n’y en a pas. Un.e Colombien.ne voulant savoir les dernières recherches sur notre espèce ou sur les espèces Homo éteintes ne trouvera strictement rien en librairie. On peut déjà y voir la marque de la religion, le boycott de la science de Darwin, comme aux États-Unis. Mais le vendeur, que je pousse à me répondre, me mène à un présentoir de quelques titres sur la thématique précolombienne, des ouvrages d’histoire et de linguistique. Et là les bras m’en tombent. Si les civilisations précolombiennes sont la préhistoire, je ne peux m’empêcher de lui dire, cela signifie que vous considérez que l’histoire commence avec les Espagnols !? J’ai envie de vérifier quelque chose, je cherche en vain le Popol Vuh, le livre des origines des mayas quichés. Je trouverai une vieille édition sur la table de fortune d’un bouquiniste dans un jardin public de Cartagena.

Le mot de la fin : en Colombie, on voit mal comment être anticolonialiste et anticapitaliste sans être athée.

Monica Jornet
Groupe Gaston Couté de la Fédération Anarchiste



1. Mon compagnon et moi avons voyagé en Colombie de la mi-juillet à fin août 2019.

PAR : Monica Jornet
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