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par Nuage fou le 3 février 2020

La violence, un monopole !

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Cet article est dédié aux Amajaunes, en particulier à Lisa, fière berbère du rond-point Casino, deux fois blessée au torse par un tir de LBD, et à Zineb Redouane, morte.

Article extrait du Monde libertaire n° 1813 de janvier 2020
Le cœur de l’État, c’est un nerf (de bœuf)
On définit communément l’État comme « […] le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné » [note] .. La violence est son cœur car elle seule lui permet de contraindre nos vies et nous priver du fruit de notre labeur. Son prélèvement – l’impôt – impose au peuple de financer le train de vie et les décisions des princes, ainsi que ses gardiens. Mais la force est coûteuse et peu efficace, il faut à l’État notre consentement, il lui faut nous domestiquer, tout comme on le fait avec les animaux utiles. C’est donc la justice – et l’école en remplacement de la religion – qui définissent le cadre d’un consentement pragmatique relevant de l’ordre du « moindre mal », dans lequel chacun intègre les normes et devient son propre policier. En complément, car toute société nécessite du commun, l’État s’approprie la mise en place et la gestion de certaines grandes infrastructures et services partagés par le grand nombre. Enfin il faut légitimer les maîtres de la violence ; après quelques millénaires de tâtonnements, la république et le scrutin universel peaufinent le maquillage légitimant, créant l’illusion de choisir librement des dirigeants dont on aura été persuadés qu’ils sont nécessaires.

Écrasement judiciaire d’un soulèvement populaire
De la théorie à la pratique... nous avons assisté et, pour beaucoup, participé à une année de révolte quasi permanente des membres des classes moyennes et des précaires. Les « noface », les invisibles du champ politique se sont soudainement réveillés, revêtant le Gilet Jaune, emblème inattendu de la révolte. Une révolte des plus profondes, car sociale, déclenchée par une augmentation de trop du « coût de la vie ». Une goutte de fioul a fait déborder le vase plein à ras bord. Tellement plein de déceptions, de difficultés, d’inquiétudes, d’humiliations et de mépris qu’il ne s’arrêtait pas de couler. Un vase plein d’excréments qu’il fallait vider à ses sources, dans les grandes villes de préfectures, et à Paris sur les lieux symboliques du capital et de l’État : Champs Élisée, Arc de Triomphe, Fouquet’s, quartiers chics...

Déstabilisé, l’État a réagi d’une manière extrêmement brutale, déclenchant contre un mouvement populaire et massivement soutenu, une violence que l’on avait oubliée. Il est monté en force sur ses deux fronts baptismaux : police dans les rues et justice derrière les murs. Le bilan provisoire judiciaire officiel, du premier acte jusqu’au 30 juin 2019, recense 3 163 condamnations, dont un millier à de la prison ferme – de quelques mois à trois ans – et 400 avec mandat de dépôt. Un nombre de prisonniers politiques inimaginable il y a un an, un assaut judiciaire inédit contre un mouvement social sans précédent. Sur près de 11,000 garde-à-vues seules 2200 ont été classées sans suite. Les yeux bandés, la justice républicaine porte une balance... bien mal en point. Son bandeau l’empêche de voir celui que porte les éborgnés et sa balance bien mal tarée, a perdu tout sens de l’équilibre. Aucune condamnation n’a résulté des plus de 400 plaintes initiées par des Gilets Jaunes et leurs soutiens.

Écrasement policier
La violence policière, elle, est encore plus directement perceptible, car c’est dans nos rues qu’elle s’en prend aux corps qu’elle abîme, blesse ou tue. Les caméras et les micros des smartphones qui sans se lasser la capturent, ont rendu visible à tout le basculement de l’année 2019. La « Loi travail », la ZAD de Notre Dame des Landes ou celle de Sivens avaient déjà été l’occasion d’avoir à « tenir le terrain », de rester là où l’on est, et constater la progression du degré de violence d’État. On s’était progressivement habitué à la possibilité des affrontements, acclimaté à la montée de la violence policière. Le mouvement des Gilets Jaunes a fait littéralement exploser le compteur. Les faits sont là, incontestables, et si l’on ne peut s’empêcher de quantifier, de compter ce qui ne devrait pas être, les innombrables brutalités policières qui ont juste abîmé ou terrifié les Gilets Jaunes ont formé un très vaste socle peu visible de la violence d’état. Ne sachant ni comment se protéger, ni quand avancer, reculer, ou parfois fuir, c’est dans les gaz, les coups et le sang qu’ils l’ont appris. De surcroît, très naïvement, ils se sentaient – le peuple – légitimes à occuper les lieux du prestige national – la constitution nous raconte un peuple souverain, donc légitime sur les lieux symboliques du pouvoir. Mal leur en a pris, car tout comme la violence la légitimité territoriale ne se partage pas, elle n’appartient qu’à l’État. Brutalités donc, assauts, et un bilan extrêmement lourd. Nombreux sont les Gilets Jaunes, hommes et femmes, dont les nuits sont maintenant hantées par les cauchemars post-traumatiques ; plus de 100 personnes ont été blessées à la tête et 24 d’entre elles ont perdu un œil.

En quelques mois, la police a blessé autant de manifestants qu’en vingt ans.

Des maux et des mots
Il fallait faire peur et décourager les gens, et la force le plus souvent, finalement l’emporte. Mais nous l’avons rappelé, elle est très coûteuse et inefficace. Le combat est aussi celui des mots et des symboles, cette violence doit à tout prix paraître légitime. Et le prix symbolique de la victoire étatique a été gonflé par plusieurs condamnations internationales très officielles : le Conseil de l’Europe, le Parlement européen et l’ONU. Jusqu’à Poutine qui à pu se permettre de faire la leçon à Macron. Il est donc monté en première ligne sur le front de la violence symbolique, celle du langage déclarant par exemple : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit ». Mais comme on sait, « Dans l’Macron, rien n’est bon », pas même le cerveau. Il n’est pas besoin d’être d’Aristote, le génial père de la logique, pour conclure formellement de sa pauvre déclaration que cet État n’est pas de droit, que sa violence n’est pas légitime [note] .

Le siècle des émeutes ?
Un effet de loupe nous a incité à considérer ici la France en détail, mais si l’on regarde au-delà, on pourrait presque dire que si le 19e siècle a été, en Europe, le siècle des révolutions, ce début du 21e est, dans le monde, celui des émeutes. Aucun continent n’échappe à l’épidémie.

Après deux siècles de pratique, on constate 50 millions de victimes de leurs guerres, et la précarisation massive de leurs populations, un bien sombre bilan... la légitimité des états-nations est très largement érodée. On n’y croit plus maintenant dans ce futur, on le redoute, et c’est peut-être une des raisons de la présence massive des femmes dans ces révoltes ! En Iran, en Irak, au Liban, en Algérie, au Kenya, au Mali, en Colombie, et tant d’autres ! Jusqu’au Chili, le « bon élève de l’Amérique de Sud », la vivante publicité des bienfaits du néolibéralisme ; jusqu’à Hong-Kong, la vitrine dorée de la finance mondialisée...



C’est une litanie sans fin, la liste des pays ou les peuples refusent la légitimité de la violence étatique au risque parfois de leur vie, pour occuper les rues, les places, les ronds-points, les bâtiments et coûte que coûte garder le terrain – leur terrain. Si en France, l’État se retient de tuer de sang-froid, on voit doublement émerger cette perspective inédite. En haut de la pyramide qui nous écrase, les gouvernants assument froidement et sans retenue les violences policières, comme lors de cette déclaration de Macron, toujours lui, commentant l’agression brutale d’une femme de 73 ans, Geneviève Legay, pacifique militante d’ATTAC, lors d’un acte des Gilets Jaunes à Nice.



Alors qu’elle est hospitalisée, grièvement blessée à la tête, le président lui dicte péremptoirement sa conduite : « pour avoir la quiétude, il faut avoir un comportement responsable ». Coucouche panier, Geneviève, s’occuper des petits enfants, pas de politique ; et surtout rester à la maison ! Et tout en bas de la pyramide, frime ou panique, c’est sans problème apparent que gendarmes ou policiers sortent et brandissent le pistolet de service au sein des manifestation.

Quelles formes de résistances ?
Face à cette montée de la violence étatique à l’échelle mondiale, on assiste à une double réponse des sociétés. On la perçoit dans la croissance de la taille et de l’organisation des cortèges de tête, et dans celle de la désobéissance civile. Déployant de vastes actions de blocages pour recruter toujours plus de militants que la violence ferait fuir, les activistes écologistes promeuvent une désobéissance civile absolument non-violente.

Et en lien enfin, avec la présence toujours plus importante au niveau mondial des « cortèges de tête », la tactique des Blacks Blocks convoque toujours plus de ces manifestants libres de tous mots et services d’ordre. Cette forme d’action qui s’est maintenant partout déployée est devenue en quelques années la forme mondialisée du refus radical du capitalisme et de l’État. Pour prendre deux exemples actuels, des front-liners de Hong-kong aux encapuchados du Chili, on retrouve les mêmes codes et méthodes. Les blocs sont applaudis et activement soutenus par la population qu’ils protègent. Les violences des manifestants, quand il y en a, sont exclusivement portées contre des symboles du capital et de l’État, et hormis les archers de Hong-Kong, l’équipement reste purement défensif, au point que les préfectures communiquent glorieusement lorsqu’elles découvrent des casques à vélo ou des masques de protection contre les gaz.
Le monopole de la violence reste encore bien intact !

Nuage Fou

1) Dans Le Savant et le Politique Max Weber, un des fondateurs de la sociologie, nous donne cette définition, devenue classique.
2) C’est le nom donné par les manifestants du Hirak algérien à l’oligarchie étatique et économique qui contrôlent de fait les destinées des Algériens.
3) Il s’agit ici de la méthode de la « contraposée » qui dit que Si « P implique Q » on a également « non-Q implique non-P ». Macron nous dit en fait que « Des violences policières IMPLIQUENT que l’État n’est pas de droit ». Or tout un chacun constate des violences policières. On en conclut donc que l’État n’est pas de droit.

PAR : Nuage fou
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