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Actus anarchistes
par Christophe le 28 septembre 2020

C’est la faute à Graeber

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Hommage éminemment subjectif d’un compagnon



Le romantisme anarchiste de mon adolescence n’aura jamais tout à fait cessé de me tenir compagnie. Pourtant devenir anarchiste quand on a seize, dix-sept ans, qu’on vit dans une petite ville provinciale belge et qu’internet n’a pas encore été inventé, on peut se demander comment cela peut se produire. Bien que là ne se trouve pas le propos, on peut signaler, en vrac : une bonne part de hasard, celui de lectures, de disques, de rencontres. Un pote qui a lu quelque part que… Une copine qui a deux ou trois vieux exemplaires d’un canard anar… Un grand frère qui a loué un album des Bérus à la médiathèque et qui l’a enregistré sur une cassette, qu’un copain vous a passée et que vous avez enregistrée à votre tour…

Puis la vie va son train et on étudie, parce qu’on n’a peut-être pas eu la force, l’audace, l’idée même de faire autre chose. On rencontre une personne, on tombe amoureux et, pour peu que l’autre caresse des ambitions sages de vie tranquille et conventionnelle (travail stable, revenus assurés, maison, une ou deux bagnoles, des gosses), on se dit que l’anarchie, eh ben, ça sera pour plus tard. C’est lâche, peut-être. Personnellement, je n’en sais rien. Mais c’est vrai que je n’ai pas eu le cran d’affronter la famille, les conventions, le conformisme social petit-bourgeois. Tu veux me chercher des excuses ? Réseau libertaire in real life inexistant et, en ce temps-là, pas de communauté virtuelle à laquelle se raccrocher. Résignation, donc. Qu’on ne s’afflige pas. Ce chemin qui m’a éloigné de la recherche de la liberté offrait ses contreparties : tranquillité, sécurité, assurance. C’est ce qu’on appelle se caser. Ou s’embourgeoiser. Premiers salaires, première bagnole à mon nom, on emménage. Au fond de moi, je me dis encore anarchiste, je continue à lire des trucs sur le sujet, quand j’en trouve, j’écoute encore du keupon. Je continue d’acheter les nouveaux albums de Renaud, parce que quand-même, à quinze ans, c’était dans un de ses chansons que j’avais entendu pour la première fois le mot « anarchie » avec une connotation hyper positive (« Car la vérité vaincra / L’anarchie refleurira », Société tu m’auras pas, Renaud à Bobino, 1980). Pour le reste, comme on a dit : ça se passe plutôt peinard, parce que j’ai commencé à suivre un chemin qui a déjà été tracé par des centaines de milliers d’autres avant moi.

Puis, pour la première fois, je vais voter. Je commence même à m’intéresser à la politique, à penser qu’il y a des partis ou des personnes dans ces partis à qui cela peut valoir le coup de donner sa voix. C’est beaucoup moins inconfortable de suivre la même voie que presque tout le monde. Et, quand-même, y aller de temps en temps de son petit laïus version café du commerce : ouais ben, on vote mais pour ce que ça change ! … Malgré les anciennes velléités qui avaient animé mes dix-sept ans, la création de mon petit groupe de rock, les manifs antifa et tout le tintouin, je finis par trouver rassurant le giron petit-bourgeois qui m’ a ouvert les bras. Plus peinard, sans doute. Je me rapproche d’une famille politique, comme on dit. Même si, de temps en temps, je rue encore un peu dans les brancards. Mais faut le redire : c’est tellement tentant de ne pas faire de vagues, de rentrer dans le rang, de suivre un petit chemin auto, boulot, dodo. Avec ses contreparties, loisirs, famille, vacances, pour tenir. Finalement, le boulot que j’exerce me réussit plutôt bien. Je trouve ma place. Quarante ans sonnent. Sans fracas, je peux me lancer dans la dernière ligne droite, jusqu’à la retraite.

Pourtant, j’ai moins d’excuse ! Entre temps, internet a autorisé l’accès en ligne à des quantités inouïes d’informations, sur les sujets les plus variés. Je peux enfin connaître en détail les idées de Proudhon, Bakounine, Kropotkine. Découvrir l’existence d’Emma Goldman, de Louise Michel, de Voltairine de Cleyre, d’Elisée Reclus… Eh oui, ça peut sembler épatant, hein ! Mais je ne connaissais de l’anarchisme que quelques éléments un peu hétéroclites : les trois barbus cités (quelques lignes dans un cours d’histoire), la bande à Bonnot, Brassens et Ferré, les Sex Pistols, les Béruriers Noirs, le journal Alternative Libertaire. Un peu indigent, comme culture anar, je reconnais ! …

Il y a à peu près cinq ans, je raconte à un jeune collègue de vingt ans de moins que moi que, à peu près à son âge (au secours, j’ai sûrement utilisé ces mots-là!), j’avais aussi un groupe de rock et que j’avais gardé la fibre anar, même si j’avais plutôt remisé ladite fibre au fond de mes fouilles, un peu comme un mouchoir de poche qu’on ne sort qu’avec une immense discrétion. Et cette bleusaille de me répondre avec enthousiasme : « Tu devrais lire Graeber ! » - « Qui ça ? », que je dis. - « David Graeber, un anthropologue anarchiste. » - « Jamais entendu parler... » Le lendemain, j’ai entre les mains Pour une anthropologie anarchiste.

L’image qui me vient à l’esprit, c’est celle, fichtrement banale, des dernières braises moribondes d’un petit feu qui couvait encore sous les cendres. Avec peine. Et c’est donc un bouquin qui m’a procuré le petit souffle nécessaire à raviver la flamme, ma petite flamme libertaire, jusqu’à en refaire un feu de joie ! Après, tout s’enchaîne : lectures, recherches sur le net, tout ce que je peux trouver sur ce foutu mouvement anar encore animé par une foutue vitalité : zad, squats, mouvements anti-prison, Occupy Wall Street, Rojava, l’EZLN, etc. Seulement plus question de jouer les anars de salon ou, pire encore, tout seul dans mon salon ! Le truc que j’avais loupé et que Graeber met en avant (pas que lui mais c’est en lisant ses bouquins que je le comprends) : l’importance du réseau, de la communauté, de faire partie d’un groupe. L’ultime pas, je le franchis en observant l’offre répondant à ma demande et en me posant un choix : Alternative Libertaire (pas encore rebaptisée Union Communiste Libertaire) ou la Fédération Anarchiste ? Peu importe les raisons : j’ai rejoint le groupe Ici et maintenant de la Fédération Anarchiste.

La conclusion de tout ceci : si aujourd’hui j’en suis là. Si je milite à nouveau sous le drapeau noir, avec bien des imperfections malgré mes bonnes résolutions… Si je m’emporte, si je m’emballe, si je chicane, si je me goure, si je me reprends, au sein de la Fédération anarchiste… Si je me suis mis à traîner mes guêtres et ma plume au comité de rédaction et parmi les colonnes du Monde Libertaire… eh ben, c’est pas la faute à Rousseau, c’est pas la faute à Voltaire… C’est la faute à Graeber !

Christophe
Ici & maintenant, Groupe belge de la Fédération anarchiste
PAR : Christophe
Ici & maintenant, Groupe belge de la Fédération anarchiste
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1

le 28 septembre 2020 20:04:12 par Luisa

Un beau parcours et un bel hommage !
Merci Monsieur !

2

le 4 octobre 2020 20:17:30 par francis Roland

Merci a vous ( et a tant d’autres ) le brasier est ravivait.