Les articles du ML papier > sinistre senestre
Les articles du ML papier
par Biscotte le 22 octobre 2018

sinistre senestre

article extrait du Monde libertaire n°1798 de septembre 2018



Senestre : gauche par opposition à dextre. Une personne gauche est maladroite, elle manque de dextérité, de là à être sinistre…

Il frappe à la porte, doucement, de la main gauche. Doucement comme s’il s’excusait presque de frapper à cette porte. De la main gauche. Monsieur Lambda O. se sent soudain tout con… Il ne sait pas vraiment ce qu’il va dire même s’il sait vraiment pourquoi il est là.

Des bruits de pas, plus que quelques secondes avant la rencontre. Certains diraient la confrontation.
Monsieur Lambda O. n’a même pas souri quand il a lu le nom sur la porte... Lambda M., un autre Lambda, même pas un lointain cousin. Pourtant, ce qui les rassemble pourrait passer pour une tare héréditaire.
Monsieur Lambda M voit. Il s’écarte, faisant signe à son visiteur de franchir le seuil de la porte. De la main gauche.

« Je t’écris De la main gauche / Celle qui n’a jamais parlé / Elle hésite, elle est si gauche / Que je l’ai toujours cachée […] » (Danielle Messia)

Ils se regardent, qui parlera le premier ? Lambda M va jusqu’au réfrigérateur recouvert de stickers aussi bariolés que militants et en sort deux bières. Lambda O. juge le geste en connaisseur, compare avec sa propre méthode : les deux goulots saisis simultanément versus la cueillette successive.

- Je vois que nous avons un point commun…
Lambda O. sait que ce point commun n’est pas le seul… Il saisit la bière tendue, de la main gauche, parce que… Il boit une gorgée de potion magique pour se donner des forces et du courage.
- Toi aussi, tu subis ton membre fantôme ?...
Et il pose sa main droite en silicone sur la table. Silicone pour dissimuler le mécanisme qui pallie au manque. Phalanges, métacarpes, trapézoïde, trapèze, grand os, capitatum, semi-lunaire, pyramidal, pisiforme, scaphoïde…broyés, pulvérisés, éparpillés, remplacés par de la haute technologie.

Lambda M. élude la question. Il n’a pas invité cet homme inconnu pour monter une amicale des joyeux amputés, il veut juste savoir.
- je n’arrive pas à m’en servir facilement, pas envie d’être un robot. Alors, toi aussi tu t’es pris une de ces saloperies de GLI-F4 ?

Il tape du poing gauche sur la table. Dur à encaisser pour lui qui croyait à la pommade démocratique sensée calmer les démangeaisons du pouvoir. Flash-back, il est là dans un pré, en face y a des robocops, partout y a du bruit et de la fureur mais ce n’est pas du Faulkner. Et puis, y a ce truc qu’un mec en uniforme a envoyé dans sa direction. Après, son esprit n’a pas envie de souffrir en s’en rappelant.

- La GLI-F4, je connais trop… Alsetex, Précigné, je bossais dans cette usine avant que…

Quittons la fiction : Précigné, l’usine d’armement Alsetex, œuf corse classée Seveso, spécialisée dans les feux d’artifices pour faire chic mais surtout dans les explosifs pour faire mal. Très appréciée par l’armée française sans oublier les exportations. L’armée française y fait régulièrement son marché.

La fameuse et redoutable grenade GLI-F4 fait partie de ces saloperies régulièrement et massivement achetées. Le 24 mai 2018, sur la ZAD de NDDL, Maxime a la main arrachée à cause d’une GLI-F4. Même terrible blessure pour un pompier manifestant en 2001, idem pour Mickaël en 2013. D’autres sont grièvement blessés, certains y laissent des orteils. Rémi Fraisse, lui, y a laissé la vie en octobre 2014. « Les dispositifs à effet de souffle produit par une substance explosive ou déflagrante sont susceptibles de mutiler ou de blesser mortellement un individu. » Ce ne sont pas des manifestants qui ont tenu ces propos, ce sont l’IGPN (inspection générale de la police nationale) et l’IGGN (inspection générale de la gendarmerie nationale). Malgré ces mises en gardes, ces réserves, Macron en commande pour 1,2 million d’euros en septembre 2017. Insuffisant, le jour où Maxime a eu la main arrachée, l’État a lancé l’achat sur 4 ans de 17 millions d’euros de grenades (dont 12 millions pour Alsetex). C’est vrai qu’en avril, ce ne sont que 3000 grenades style GLI-F4 qui ont plu sur la ZAD et ses habitants…


Retour chez Lambda M.

- Moi, c’est à l’usine que j’ai perdu ma main avec l’explosion de la grenade sur laquelle je bossais…

Quittons la fiction : A Précigné, à l’usine de mort et de répression Alsetex, en 1964 l’heure est au plastique et aux jouets. Mais dans une partie de l’usine, des ouvriers continuent à faire des trucs dangereux. Il s’agit de démonter des obus de 105 désamorcés, entre autres pour enlever un explosif puissant qui s’y trouve, la mélinite. Le 24 février 1964, une quarantaine de ces foutus obus explosent : trois ouvriers tués. Le 24 juin 2014, Nathalie D. travaille au labo de l’usine à faire un truc qu’aurait pu faire un robot. Explosion, elle est tuée.

Retour chez Lambda M.

- Tu sais quoi ? Non ? Eh bien j’vais te le dire ! Des mecs comme toi qui font un sale boulot, y en toujours eu. Tiens une petite histoire, ça tombe bien, j’suis prof. Imagine la première grande boucherie, quelque part dans le Nord, dans l’Aisne. Ça se passe en décembre 14. Y a un pauvre gus qui se retrouve face à un peloton d’exécution. Léonard, Léonard Leymarie, va se faire assassiner pour « mutilation volontaire », lui, le paysan venu se manger du prussien. Il est venu de loin, d’un bled en Corrèze, à une quinzaine de bornes de Tulle. Dans sa famille, y a sûrement des ouvriers comme toi. Pour gagner leur vie, ils vont trimer sans scrupule à la manufacture d’État de Tulle. Peut-être même que Léonard leur a tapé dans le dos, content pour eux le jour de l’embauche. Tu sais ce qu’on fabrique dans cette foutue usine, pour gagner sa vie ? Des fusils Lebel comme ceux qui pointent leurs canons face à Léonard. Reprends-toi une bière, j’ai pas fini…

Lambda O. déglutit difficilement, il voit où Lambda M. veut en venir.

- Ce putain de tribunal militaire qui a condamné Léonard Leymarie, le même jour, il a aussi condamné à mort un autre pauvre gus de la Loire, le Jeannot, Jean Grataloux, né à une quinzaine de bornes de Saint Etienne. Tu sais quoi, à Saint-Étienne, y a aussi une manufacture d’État avec des ouvriers comme toi, peut-être des parents ou des copains de Grataloux. Comme toi, ils bossent pour gagner leur vie… A Saint-Étienne, au début du vingtième siècle, on fabrique aussi ces putains de fusils Lebel de merde. Gagner sa vie en la faisant perdre à d’autres.

Il frappe de son poing valide sur la table, ne regarde même pas ce mec face à lui qui est de plus en plus livide.

- La première fois, ce putain de fusil Lebel de merde, ce truc fabriqué par des ouvriers, tu sais où et contre qui il a été utilisé ? T’as entendu parler de Fourmies ? Le 1er mai 1891, ces fusils de merde ont servi à tuer neuf manifestants, neuf ouvriers comme toi. Ils manifestaient pour la journée de huit heures. Y compris pour les ouvriers qui fabriquaient des fusils Lebel. Neufs ouvriers fauchés par ces putains de fusils de merde. Neuf morts. Tu sais quoi ? Le plus jeune avait 11 ans, Emile…
Toi, tu ne fais pas de fusils Lebel modèle 1886-93, tu ne fais que des trucs pour que l’État continue de nous réprimer dès qu’on s’oppose à son pouvoir. Et de temps en temps, ce truc que tu as consciencieusement assemblé, ça mutile ou ça tue.

- Oui mais, faut bien que je gagne ma vie…

- Les CRS disent la même chose.

- Putain de salariat…

- Mouais, putain de salariat !

PAR : Biscotte
SES ARTICLES RÉCENTS :
Le crépuscule des vieux
carte postale de grèce
Notre amie, Aung San Suu Kyi...
Pour Mathieu, mort à 24 ans en 2011, tué par un chasseur alors qu’il cherchait des champignons
Ignorance fatale
caca pipi talisme
Mourir ? Plutôt crever !
Méfions-nous des contrefaçons…
L’ANDRA nous Bure le mou
Déraisons d’État
Assistance à liberté en danger !
Le paradoxe des ZADs
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler