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par Bérangère ROZEZ le 7 février 2021

Une société dérobeuse de temps, dévoreuse de vies

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Article extrait du Monde libertaire n°1824 de janvier 2021

« Le Temps nous égare. Le Temps nous étreint. Le Temps nous est gare. Le Temps nous est train. » Prévert. Le temps qu’on nous vole ? Le temps de lire l’article. (Le Monde libertaire)


Dix secondes, dix minutes, dix ans… Horloge du temps qui s’écoule. Le temps que l’on voudrait retenir, savourer encore. Le temps, vaste sujet philosophique qui semble toujours nous échapper. Ce temps qui nous est confisqué depuis des décennies…





Auparavant, deux « camps » se faisaient face : d’un côté les patrons exploitants, les « goules prédatrices » et de l’autre, les ouvriers, les « vampirisés », à qui on dérobait la vie, à qui on prenait sans modération ni égard, la moindre minute de productivité. La réduction du temps de travail (j’y reviendrai) est devenue très tôt une revendication syndicale, une bataille décisive dans le mouvement ouvrier, dès 1830. Depuis la semaine de 39 heures et la généralisation de la cinquième semaine de congés en 1982 – la durée du travail des salariés à temps complet tend toutefois à augmenter alors que le travail à temps partiel s’envole, avec simultanément un mouvement de diversification croissante des horaires. La loi Aubry sur les 35 heures du 13 juin 1998 constitue la dernière grande étape de la réduction du temps de travail en France. Mais l’essorage des salarié.e.s demeure.

« Les travailleurs ne besognent plus quinze heures quotidiennes mais sur fond de chômage de masse se doivent d’être disponibles à tout moment. »


L’usine continue de presser et d’asservir les travailleurs. Joseph Ponthus, ouvrier intérimaire en conserveries et en abattoirs décrit au scalpel dans son livre A la ligne, les gestes épuisants du travail à la chaîne :
« Il faut que la production continue
La répétition des douleurs
La vanité de l’affaire
[…]
Et même si nous ne sommes que mercredi et que
L’enfer sera sans doute ce nouveau samedi travaillé
L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace
Les routes périlleuses de mon Odyssée
Les crevettes mes sirènes
Les bulots mes cyclopes
La panne du tapis une simple tempête de plus
Il faut que la production continue
[…]
Rien ne change
Les mêmes gueules aux mêmes heures
Le même rituel avant l’embauche
Les mêmes douleurs physiques
Les mêmes gestes automatiques
Les mêmes vaches qui défilent encore et toujours à
Travailler sur cette ligne qui ne s’arrête jamais
Qui ne s’arrêtera jamais
Le même paysage de l’usine
Le même tapis mécanique
Les mêmes collègues à leur place indéboulonnable
Et les vaches qui défilent
Les mêmes gestes…
»

L’usine n’est plus l’unique espace « dévitalisant ». La société actuelle regorge en effet de nouvelles formes d’exploitation au travail : temps partiels – temps partiel faute d’emploi à temps plein ou temps partiel en sous-emploi – intérim. Le travail à temps partiel – qui concerne selon une étude INSEE de 2009 plus de 18% de la masse salariale – sous ses différentes formes, et en particulier le temps partiel subi en raison de son caractère contraignant, sont facteurs de précarité, surtout pour les femmes qui représentent plus de 80% de ces salariés.

« Ce temps prétendu offert par et pour le progrès, nous échappe encore. On voudrait en jouir librement. On lui court après. »

Les travailleurs ne besognent plus quinze heures quotidiennes mais sur fond de chômage de masse se doivent d’être disponibles à tout moment.
La question du temps dérobé croît et se démultiplie dans tous les domaines et les espaces de notre société consumériste, estompant la ligne entre temps libre et temps de (télé)travail.
Les avancées technologiques et numériques assurent un gain de temps, un confort incomparable, le « luxe » du travailleur contemporain. Mais en retour, elles assènent le coup de massue : « l’accélération. » Ce temps prétendu offert par et pour le progrès, nous échappe encore. On voudrait en jouir librement. On lui court après. La carotte au bout du bâton. Et l’on court et l’on court… Course folle au-delà des possibles et de notre propre discernement. Accélération du rythme de vie qui se manifeste par une expérience de stress, un élargissement du creuset social et des inégalités, et paradoxalement par un manque irrémédiable de temps.



Dans son ouvrage Accélération, une critique sociale du temps, le sociologue et philosophe allemand, Hartmut Rosa met en évidence la formidable poussée d’accélération de la modernité tardive au point qu’elle en vient à menacer le projet même de la modernité : dissolution des attentes et des identités, sentiment d’impuissance, « détemporalisation » de l’existence. L’auteur montre ainsi que la désynchronisation grandissante des évolutions socio-économiques et la dissolution de l’action politique font peser une grave menace sur la possibilité même du progrès social.
De nos jours, il nous appartient non seulement de travailler mais aussi de consommer, et ce sans relâche : le nouvel « impératif catégorique ». Nous voilà propulsés dans la machine du temps infernal, hyper-sollicités et hyper-connectés, conditionnés et accros à la vitesse. La course au temps, à la productivité et à la performance. Notre charge. Notre addiction. Notre fléau. Performer toujours plus, pour gagner sa place, étendre sa place, le plus rapidement possible. Multiplier les expériences strictement quantitatives. Sans répit. Écrasés sous notre propre masse, notre rouleau compresseur, écrasant les autres de surcroît – un détail soit dit en passant. La concurrence est rude mais on s’accroche. On est déjà complètement essoré mais on en veut encore… La turbine de dépossession est en branle et pousse l’individualisme déjà bien ancré, encore plus loin dans ses excès délirants. Sous la pression d’un rythme sans cesse accru, les individus tous contre tous font désormais face au monde sans pouvoir l’habiter et sans parvenir à se l’approprier et ce, de manière solidaire.

Ralentir. Décélérer. Prendre le temps pour se réapproprier nos vies

Conséquence de la crise de la Covid-19, l’économie et la société ont été mises sur pause. Mais les changements apportés demeurent temporaires. Si la décélération est une condition pour accéder à une meilleure qualité de vie, plus juste et équitable, elle n’en demeure pas moins une condition insuffisante.
Puissions-nous arrêter de confondre une appropriation du monde avec une acquisition – toujours insatisfaite – passant par une (sur)consommation phénoménale.

Revenons sur la réduction du temps de travail
La journée de douze heures donne lieu à de nombreuses luttes sociales dès les années 1830. A cette époque, on travaille quinze à dix-sept heures par jour. Les rapports médicaux révèlent que ces effroyables conditions de travail sont à l’origine d’une morbidité importante, en particulier chez les femmes et les enfants. Un décret de 1848 fixe, pour la première fois, la journée de travail à douze heures. Mais ce verrou va rapidement sauter sous les coups de boutoirs des dogmes libéraux qui condamnent l’intervention de l’État. Le patronat impose l’allongement de la durée du travail sous le Second Empire, alors que le pays s’industrialise de façon intensive.
La revendication des huit heures apparaît en 1864 au sein de la Première Internationale et sera popularisée en France par le Parti ouvrier de Jules Guesde. La loi Millerand organise progressivement la transition vers la journée de dix heures. Le repos dominical obligatoire est acquis en 1906. La loi de 1919 institue la journée de huit heures, sur la base générale de six jours de travail par semaine.
En 1936, le Front populaire et le puissant mouvement de grève avec occupations d’usines, imposent la semaine de quarante heures et l’instauration de deux semaines de congés payés. Le succès est considérable, à tel point que certains ont du mal à y croire. Rapidement, c’est la cohue en direction des bords de mer et le gouvernement Blum crée un sous-secrétariat d’État aux Loisirs, confié au député Léo Lagrange. Le patronat ne décolère pas, il désavoue ses négociateurs et se réorganise sous l’égide de la Confédération générale du patronat français, ancêtre du CNPF et du MEDEF. La désagrégation du Front populaire conduit à une remise en cause de la loi des quarante heures. En 1938, Daladier promulgue un décret autorisant la semaine de quarante-huit heures pour trois ans. Puis la semaine de soixante heures est généralisée, la durée du travail pouvant atteindre jusqu’à onze heures par jour. Au lendemain de la Libération, le gouvernement abroge tous les textes de Vichy sur la durée du travail promulgués pendant la guerre. C’est officiellement le retour aux quarante heures. Mais avec la possibilité d’effectuer des dépassements d’horaires "pour accroître la production", dans la limite de vingt heures par semaine.
De l’après-guerre au milieu des années 60, la durée annuelle du travail se stabilise sous l’effet combiné d’une légère augmentation de la durée hebdomadaire du travail et de l’allongement des congés payés annuels. La 3e semaine de congés payés est légalisée en 1956. La période du milieu des années 60 au début des années 80 se caractérise par une baisse de la durée hebdomadaire du travail. On voit là, trace du passage de Mai 68, fruit des grèves et du constat Grenelle ayant pour « but de mettre en œuvre une politique de réduction progressive de la durée hebdomadaire du travail en vue d ’aboutir à la semaine de 40 heures ». À cela s’ajoute en 1969 la généralisation de la 4e semaine de congés.
Le gouvernement décrète en 1982 le passage de la semaine de travail à 39 heures et la généralisation de la 5e semaine de congés payés. Depuis, la durée du travail des salariés à temps complet a plutôt tendance à augmenter, tandis que le travail à temps partiel s’envole. On observe simultanément un mouvement de diversification croissante des horaires. La loi sur les 35 heures constitue la dernière grande étape historique de la réduction du temps de travail en France.’
Source : CGT Aquitaine / https://www.ihscgtaquitaine.org/ihsa/actualite/28/56-reperes-historiques-sur-les-grandes-etapes-de-la-reduction-du-temps-de-travail-.html

Bérangère ROZEZ

Bibliographie :
À la ligne, Joseph Ponthus (Édition La Table Ronde, 2019)
« Temps partiel et temps partiel subi, facteurs de précarité pour les femmes actives », Sonia Baudry et Stéphanie Fillion dans Regards croisés sur l’économie 2014/2 (n° 15)
Accélération, une critique sociale du temps, Hartmut Rosa (Édition La Découverte, 2010)
Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive, Hartmut Rosa (Édition La Découverte, 2014)
PAR : Bérangère ROZEZ
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