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par Bérangère Rozez le 16 novembre 2020

Une révolution sexuelle inachevée

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Article extrait du Monde libertaire n°1821 d’octobre 2020



« Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! »
En 1971, le slogan du FHAR [note] (Front homosexuel d’action révolutionnaire) affiche l’intention de l’époque (désaliéner les corps, bousculer les normes patriarcales, démythifier les tabous sexuels) en dénonçant une « sexualité dominante hétérosexuelle et capitaliste ». L’heure est à la libération individuelle et sexuelle. Cinquante ans après, où en est-on de ladite révolution sexuelle ?

En 1976, dans La Volonté de savoir, Michel Foucault [note] écrivait : « Ne pas croire qu’en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir. » Aujourd’hui, dans une société où l’incitation à consommer toujours plus est de mise, la sexualité semble se vivre pareillement.
Pour accéder au statut de personne « libérée », il faut se conformer aux standards d’une sexualité hyper normée : avoir les mêmes désirs au même moment, jouir systématiquement... Transformé en impératif, le droit de baiser a perdu sa portée émancipatrice. Le temps est loin où l’on avait imaginé que la sexualité serait un nouvel espace de libertés échappant aux rapports d’oppression et de domination gangrénant la vie sociale. Le patriarcat continue d’étouffer les individus.
Si les femmes ont le droit à une liberté sexuelle, on conçoit difficilement qu’elles puissent avoir moins d’envie de sexe que les hommes. Loin de la pensée néfaste de l’essentialisation laissant supposer qu’elles seraient programmées pour moins désirer, une autre idée émerge : pour s’exprimer, le désir a besoin d’espace. Une nécessité peu compatible avec la charge mentale, cette liste de tâches à accomplir et d’inventaires à s’occuper, dont les contraintes pèsent surtout sur les femmes. La charge sexuelle. Ce « labeur invisible » avec ses préoccupations émotionnelles, sanitaires (se charger entre autres de la contraception), techniques (prodiguer de formidables fellations, être audacieuse « mais pas trop », rendre compte d’orgasmes si possibles multiples), fantasmatiques (se documenter sur la sodomie ou le bondage, accepter des expérimentations sexuelles orientées vers les fantasmes masculins), ou virtuelles (envoyer des photos sexy, recevoir des clichés de verges non désirés). A quoi s’ajoutent des impératifs esthétiques (porter de la lingerie fine, veiller à son poids et à ses formes, plaire à son chéri mais pas aux autres hommes), et des injonctions de « bonne tenue ». Les règles du « savoir vivre » exigent des femmes un devoir de présentation, de disponibilité (sous peine d’être traitée de coincée ou de frigide), et de restriction (rester vierge assez longtemps, ne pas « tenter » la gent masculine, faire en sorte de ne pas être agressée sexuellement). Une charge sexuelle renforcée par l’idée fausse que les femmes seraient naturellement dévouées et multitâches…
Les hommes ne sont pas épargnés non plus. Soumis à des obligations de performance, enjoints de cultiver l’efficacité, réduits à jouir et « à faire jouir » dans le fantasme d’une sexualité de pouvoir. Mais, ces charges sexuelles restent héroïsées (séduire, conquérir, bander dur, donner du plaisir, procurer d’inoubliables orgasmes) tandis que les autres sont absentes. Ainsi la question esthétique est-elle éludée ; et la contraception reste une affaire de femmes.

En désentravant la sexualité de sa dimension procréative, la contraception était une garantie de liberté. Or, les promesses d’émancipation se sont délitées. Si s’autoriser à prendre son pied sans risque de grossesse non désirée constitue une libération, la révolution sexuelle restera inachevée tant que la contraception continuera à être la préoccupation et l’affaire des femmes.
Plus de cinquante ans après la loi française Neuwirth [note] (1967) autorisant l’usage des contraceptifs, notamment la contraception orale, c’est toujours aux femmes qu’il incombe cette charge. Le développement de la contraception masculine n’est pas dans l’agenda des politiques, et les hommes s’emparent peu du sujet. Il revient aux femmes de continuer d’avaler quotidiennement des pilules aux effets secondaires potentiels [note] , d’accepter la pose d’implants ou de stérilets.
Si gérer soi-même la contraception a permis aux femmes hétérosexuelles de garder le pouvoir sur leur propre corps, il semble que la société assigne cette responsabilité exclusivement aux femmes, leur concédant paradoxalement moins le droit de choisir par elles-mêmes. Combien de femmes se sont vues refusées la pose d’un stérilet parce qu’elles n’avaient jamais eu de grossesse ? Combien se sont vues méprisées après avoir dit utiliser la méthode du retrait, en en évaluant quand bien même les risques et en assumant les éventuelles conséquences ?

Le corps et la sexualité peuvent être le creuset de l’asservissement, mais également ce par quoi il est possible de s’émanciper. En invitant à déboulonner les codes, à nourrir des échanges et des solidarités dans le rapprochement des corps, à défendre le plaisir sans honte ni culpabilité, à faire de la contraception une affaire de tous.

Bérangère ROZEZ





PAR : Bérangère Rozez
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1

le 16 novembre 2020 21:10:52 par Luisa

SVP Bérangère, lisez attentivement :
Evelyne TRÄN : « À propos de l’aquoibonisme » en date du 16 novembre 2020
Merci !

2

le 20 novembre 2020 17:29:01 par Loue

Merci pour cet article, Bérangère. qui ne me semble pas être en contradiction avec "à propos de l’aquoiboniste", je dirais plutôt complémentaire. Et puisque "nous ne pouvons nous départir de notre subjectivité", j’imagine qu’il en est de même pour Evelyne TRAN !