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par Transnational Social Strike Platform le 6 décembre 2020

Pologne : Liberté d’avortement, liberté contre l’exploitation

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Trad. de l’anglais Monica Jornet Groupe Gaston Couté FA

Interview avec Magda et Marta, membres de Workers’ Initiative. 18.11.2020

Suite à la sentence du Tribunal constitutionnel déclarant l’avortement inconstitutionnel en cas de malformations fœtales, toute la Pologne a été secouée par des manifestations. Pouvez-vous nous parler des manifestations en cours et quelles en sont les prochaines étapes ?




MARTA : Des manifestations ont eu lieu dans tout le pays, dans 400 villes et même dans des villages ruraux ainsi que dans des régions conservatrices du pays. Les plus grandes manifestations auraient rassemblé plus de 100 000 personnes (le 30 octobre à Varsovie). Il s’agit clairement d’un soulèvement de la jeune génération, à la fois féminine et masculine, majoritaire dans les rues. Bien sûr, tout cela se passe pendant l’état d’urgence du Covid-19, au moment du pic infectieux en Pologne (environ 25000 par jour) et les jeunes dans les rues ont évidemment moins peur du virus que les personnes plus âgées. Le gouvernement a adopté une série de règlements, les rassemblements de plus de 5 personnes étant illégaux, l’interdiction a été constamment bravée.
L’association Women’s Strike [Grève des Femmes] a été la plus grosse organisation à appeler à manifester et, dans certains cas, comme Varsovie, à fournir les infrastructures. Il y a quelques jours, elle a annoncé la création d’un conseil consultatif pour la grève des femmes sur le modèle de celui créé en Biélorussie. À l’heure actuelle, les membres du conseil sont, pour une bonne part, issus des anciennes élites (un ancien ministre du Travail, un ancien député, des intellectuels et des militants). Les femmes de la région de Poznań ont réagi à cela en se réunissant entre elles et en formant des conseils alternatifs avec leurs propres revendications. Nous verrons comment cela évolue.

Il y a eu appel à la grève, pour le mercredi 28 octobre, contre la décision du tribunal, rappelant la grève des femmes qui a eu lieu lors de la Black Protest en 2016. Pouvez-vous nous dire quelque chose sur la participation et sur sens de la grève pour la lutte contre l’interdiction d’avorter et pour la liberté des femmes?


MAGDA : Comme en 2016, aucune grève n’a été officiellement enregistrée, il est donc difficile de parler statistiques. Cependant, nous savons que des dizaines de milliers de personnes ont participé aux manifestations ce jour-là. Rien qu’à Poznań, environ 40 000 personnes ont envahi la rue. Deux fois plus au moins qu’en 2016. Des « grèves » ont été organisées y compris dans des petites villes là où personne ne s’y serait attendu. Des hommes et des femmes ont pris leur journée pour pouvoir manifester.
Les petites entreprises n’ont pas fonctionné ce jour-là. De même que la fois d’avant, les femmes sur divers lieux de travail, tels que les crèches, les universités, les écoles, les hôpitaux, les usines, ont fait la grève du zèle et exhibé des banderoles de soutien et de solidarité avec les gens qui étaient dans la rue.

MARTA : L’appel à une grève générale en Pologne n’est pas possible sur le pla légal. Dans notre syndicat, nous avons répondu à cet appel en encourageant les gens à prendre des jours de maladie, des jours de disponibilité ou à donner leur sang pour ne pas aller travailler. Je sais que bon nombre de nos membres y ont eu recours pour se rendre à la manifestation.

MAGDA : Oui, officiellement sur les lieux de travail, aucun groupe d’employé.e.s n’a organisé de grève. Cependant, il est très significatif que depuis 2016, des femmes de diverses sensibilités politiques aient appelé "grèves" leur participation à des "manifestations au noir". Nous soulignons ainsi le rôle des femmes dans le développement du capital, l’importance du travail reproductif non rémunéré et l’énorme volonté de refuser le service non payé et la soumission au gouvernement et au capital.

En quoi les forces en présence et l’ampleur de la contestation ont-elles varié par rapport à la Black Protest, la "manifestation au noir", de 2016 ? Quelles sont les différences les plus importantes ?

MARTA : Ces manifestations sont différentes parce que leurs slogans sont plus radicaux qu’en 2016 et que les revendications sont plus socio-économiques. «Fuck PiS [le parti au pouvoir]» et «fuck off» sont les slogans les plus repris dans les rues. À chaque manifestation et dans des villes différentes, l’aspect de lutte des classes de l’interdiction de l’avortement est largement intégré. Les femmes savent que cette interdiction touchera les femmes pauvres, pas les femmes riches. Nous, en tant que syndicat, nous avons suivi et parfois organisé ces manifestations avec des revendications économiques concrètes, car pour que nous les femmes nous soyons libres, il est nécessaire que nous soyons moins asservies par le travail et plus indépendantes financièrement. Ce qui, de mon point de vue, a changé par rapport à 2016, c’est que les femmes et les hommes descendent aujourd’hui dans la rue avec des revendications socio-économiques concrètes pour améliorer notre vie à tou.te.s. Les revendications que nous avons proposées comprennent la réduction du temps de travail à 7 heures par jour, l’élimination des contrats d’embauche de droit civil et des agences d’intérim, plus de logements sociaux et le maintien des acquis sociaux que nous avons été en mesure d’obtenir du gouvernement, tel le programme d’aide sociale de 500+ pour les familles avec enfants [prestation non imposable d’environ 120 EUR) par mois à partir du deuxième jusqu’à l’âge de 18 ans], une baisse de l’âge de la retraite pour les femmes et une augmentation substantielle du salaire minimum.

Au moment où je rédige, cela fait environ deux semaines que la grève des femmes a débuté. Il y a quelques jours, des conducteurs de chariots élévateurs dans l’un des entrepôts Amazon près de Wrocław ont arrêté le travail pendant 3 minutes. 115 travailleurs, dans ce grand entrepôt, rassemblés, ont klaxonné et clamé leur revendication d’une prime de 2000 zloty (450 euros) pour tous les travailleurs. L’équipe de nuit a ensuite arrêté le travail pendant une heure. Ces arrêts de travail sauvages ne s’étaient pas produits auparavant. Même si les revendications des travailleurs ne soient pas les mêmes que celles des travailleuses, leur grève m’apparaît clairement comme liée aux manifestations de rue. «Fuck the government» a imprégné les murs de l’entrepôt. J’espère que dans les prochaines semaines, il y aura plus de grèves réelles et plus de revendications socio-économiques.

MAGDA : Comme Marta l’a mentionné, il est significatif que beaucoup de très jeunes gens et des adolescents, participent à ces manifestations. Ils sont extrêmement engagés, ils fabriquent des banderoles, inventent des slogans et des déguisements, ils chantent des chansons, sont très actifs dans les manifestations. C’est une bonne expérience qui restera avec les jeunes. Malheureusement, le slogan dominant est devenu «Fuck Pis» et «Fuck out». Cela fait le jeu des médias et des anciennes élites politiques qui ne veulent pas de changements majeurs autres qu’un changement de responsables au pouvoir. Il était facile de pousser les jeunes dans cette direction. En 2016, nous avons crié « Grève des femmes maintenant », en rappelant sans cesse le problème économique de l’interdiction de l’avortement. Nous avons présenté les principes sur lesquels Marta écrit, au Congrès social des femmes, créé dans la dynamique de 2016. Depuis, nous les rappelons régulièrement. La situation actuelle est beaucoup plus difficile car cette fois la décision de durcir le droit à l’avortement a été adoptée. Donc, les manifestations durent beaucoup plus, sont plus massives et plus fortes, à l’instar de la colère des femmes contre les autorités et de la profonde volonté de changement. Néanmoins si la seule conséquence des manifestations actuelles est la restauration de l’ancien pouvoir et la suppression du PIS, nous aurons laissé passer une formidable opportunité de changements concrets et réels. Tout ce qui en restera est la conscience pour le nouveau gouvernement que s’il nous emmerde, nous le renverserons aussi.

La sentence du Tribunal intervient au cours de la deuxième vague d’une pandémie qui frappe plus durement les femmes. Quels sont les principaux problèmes auxquels les femmes sont confrontées pendant la pandémie ?

MAGDA : Avant tout, les femmes ont une plus lourde charge de travail. Les écoles étaient fermées, donc elles avaient plus de responsabilités sur leurs épaules. De plus, des activités féminisées ont été particulièrement touchées : la restauration, l’hôtellerie, le tourisme, l’éducation, les services comme le secteur des cosmétiques. Étonnamment, selon les données officielles du Bureau central de statistique (GUS), le chômage des femmes n’a pas augmenté et a même légèrement diminué. Cela ne coïncide pas avec le sondage auprès des femmes, selon lequel les femmes se plaignent de la charge supplémentaire des tâches et d’une augmentation des heures de travail sans augmentation de salaire voire même avec réduction de salaire ou perte d’emploi. Peut-être que la baisse du chômage officiel concerne surtout les femmes travaillant auparavant dans l’économie souterraine, par exemple dans la restauration, tout en étant officiellement au chômage, mais qui, pendant la pandémie, ont dû trouver un autre emploi, officiel cette fois, par exemple en production ou en logistique, où on recrute encore.

Voyez-vous un lien entre l’aggravation de l’exploitation des femmes travaillant dans des secteurs essentiels - travailleuses du secteur de la santé), agents féminins de nettoyage, employées de la logistique et de l’agriculture - et cette attaque ouverte contre la liberté sexuelle des femmes et leur autodétermination ?

MAGDA : Bien sûr. Pour les femmes, cela signifie une mise au pas plus importante à de nombreux niveaux. Une plus grande soumission jointe à l’insécurité sur le plan social aboutit à une plus grande exploitation. Cela est vrai non seulement des femmes, mais des familles prolétariennes en général. Il est bien connu que ce sont principalement les familles des classes travailleuses qui ont un accès limité à l’avortement à l’étranger ou à la pilule. Et nous savons dans le même temps que personne ne nous soutiendra si nous accouchons d’un enfant handicapé. Le 500+ que nous avons obtenu, est encore insuffisant. Au cours des vingt dernières années, les gouvernements polonais successifs ont procédé à de nombreuses coupes budgétaires, qui ont largement touché les femmes. Cette politique a été conduite à la fois par les libéraux, les conservateurs et les sociaux-démocrates. Depuis les années 90, 75% des crèches et 40% des jardins d’enfants, des centres de loisirs et des cantines ont été fermés. D’année en année, le fonctionnement du service de santé a été réduit et les logements de la ville et sociaux privatisés, une augmentation considérable des loyers s’en est suivie. Les allocations et autres aides sociales ont été réduites, telles que la subvention des goûters au lait, les allocations familiales. L’État-providence tout entier a été démantelé au fil des ans. Dans le même temps, les charges des entreprises n’ont pas été augmentées et de nombreuses exonérations fiscales ont été introduites. Pour résumer, il n’y a pas de sécurité sociale, les retraites créent la famine, le service public de santé est dans un état déplorable, le coût de la vie est élevé (les prix dans les boutiques sont ceux des pays occidentaux) et les salaires en Pologne restent bas. Nous travaillons trop dur pour survivre, souvent en faisant des heures supplémentaires. Les Polonais.e.s sont en tête pour le nombre d’heures travaillées par mois dans les pays européens. Il est difficile de lutter pour des hausses de salaires car nous avons été privés du droit de faire grève légalement, de nombreux droits ont été retirés aux syndicats, le droit du travail évolue constamment au détriment des employé.e.s, et les institutions potentiellement en mesure de défendre les personnes travailleuses ne bougent pas. Avec une énorme quantité de travail sous contrat, Nous ne pouvons pas nous permettre une baby-sitter, une crèche privée (5% des enfants seulement peuvent, en Pologne, avoir une place dans une crèche publique), de manger à l’extérieur, de payer des cours supplémentaires à nos enfants, etc. C’est nous qui nous chargeons de toutes ces responsabilités. Non seulement pour nos enfants, mais aussi pour les personnes âgées, pour qui rien n’est garanti, pas même un lit d’hôpital ou une place en maison de retraite. Il s’en suit qu’au retour du travail, nous avons beaucoup d’autres tâches qui nous attendent. Et c’est dans cette situation que nous devons assumer des enfants handicapés. Et cela est le fait d’un parti qui, il n’y a pas si longtemps, voulait priver les enfants handicapés de la possibilité d’aller dans une école publique avec les autres enfants. L’été dernier, ils ont également déclenché une vague de protestations en durcissant les conditions de l’aide financière aux enfants handicapés et à leurs aide-soignant.e.s, qui étaient déjà pitoyables. Vivre dans la peur et dans la dégradation des conditions de vie, être soumis au surmenage extrême ne favorise pas l’émergence d’une société saine et égalitaire. Cela conduit plutôt à l’exclusion politique et sociale, ce en quoi nous ne serons jamais d’accord.

PAR : Transnational Social Strike Platform
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