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par ML le 5 septembre 2018

Non-violence dans la révolution syrienne

article extrait du Monde libertaire n°1796 de juin 2018




Derrière le bruit assourdissant de la guerre et des massacres se livre un autre combat, plus discret à nos oreilles occidentales, celui de la non-violence. Voici un petit livre écrit par un collectif et présenté par Guillaume Gamblin et Pierre Sommermeyer sur la révolution syrienne à partir de 2011 lors du printemps arabe, mettant en jeu les diverses composantes à la fois religieuses et ethniques contre le régime baasiste du président Bachar al-Assad. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 450 000 morts, 15 000 exécutions, 7 millions d’exilés. L’ouvrage est la compilation de différents articles et analyses sélectionnés sur le Web et regroupés en trois thématiques, actions non-violentes, auto-organisation et enfin, analyses sur la révolution.

Car il s’agit bien d’une révolution sociale alors que, peut-être pour en masquer l’ampleur aux grandes puissances mondiales, il n’est question que de milices, d’Armée libre, de djihad, d’État islamique, etc. La France en particulier n’est pas étrangère à ce processus d’évitement du sujet, comme déjà par le passé les républicains espagnols avaient été lâchés lors de la guerre d’Espagne. Aujourd’hui, dans la guerre en Syrie, le mot révolution fait peur pour les conséquences à venir et l’on préfère, faute d’analyser de quoi le djihadisme est le fruit, s’en tenir au fondamentalisme religieux et belliqueux et laisser Bachar al-Assad nettoyer ses rebelles syriens. Or cette révolution avait pourtant commencé par le choix de l’action directe non-violente et de la désobéissance civile : « Pas de barricades avec des émeutiers tenant la kalachnikov à la main, pas de proclamation guerrière », rappellent les auteurs du livre mais plutôt, jour après jour, la volonté d’user le pouvoir en associant toutes les couches de la société avec la participation des femmes qui vont tenir un rôle essentiel dans ce combat. Le passage à la violence interviendra lorsque des soldats du régime déserteront avec leurs armes pour former l’Armée libre de Syrie. Cela marqua sans doute la fin de la révolution et le début de la guerre. On en retient l’opposition des forces armées du régime et celles de l’État islamique contre des résistants « actifs » au milieu desquels les civils passifs seraient les victimes de cet affrontement. C’est oublier l’importance des formes civiles de résistance, de l’aide qu’elles apportent aux personnes fuyant les zones de combat, le soutien aux objecteurs de conscience turcs contre l’extermination des Kurdes, ainsi que la dénonciation du commerce des armes.

Parmi les actions non-violentes, le rôle des Femmes libres de Darayya, ville de la périphérie de Damas, est à souligner dès le début du soulèvement du printemps 2011 par l’initiative d’un sit-in pour obtenir la libération de prisonniers d’opinion. Malgré la réaction du régime qui ouvrit le feu sur elles, d’autres manifestations eurent lieu par la suite mais la ville tomba en novembre 2012. Ce sont des femmes qui en 2013 créent le Centre Mazaya pour former des femmes à diverses pratiques, de l’alphabétisation aux premiers secours, de la couture aux langues et à l’informatique, ce qui leur permettra d’affirmer : « Nous ne sommes plus un handicap. Nous sommes un atout. Nous sommes là pour rester. » Les résistances non-violentes peuvent prendre des formes tout à fait inattendues, comme celle de Suad Nofel, institutrice qui durant trois mois se rendit chaque jour au quartier général de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh), brandissant une pancarte pendant deux heures avec des messages crayonnés tels : « Non à l’oppression, non aux chefs injustes, non à l’expiation et oui à la réflexion ! » Manifestations, journées de grève générale, création de journaux et magazines indépendants pour dénoncer les crimes du régime, Comités de coordination locale, réseaux sociaux, les initiatives civiles et non-violentes se multiplient devant la dissolution du régime et la prise de contrôle par l’EIIL. D’autres actions particulièrement originales voient le jour comme l’eau des fontaines de Damas colorées en rouge symbolisant le sang ou encore, l’humour en plus, le lâcher de balles de ping-pong sur lesquelles est écrit Hurriyah ! (Liberté) après lesquelles courent des hommes en armes. Mais la répression est souvent terrible et ce sont arrestations, tortures, menaces de mort, parfois l’exil obligatoire pour certains.

L’auto-organisation est cependant théorisée par d’autres comme Omar Aziz par la création de conseils locaux sur une base non-hiérarchique et indépendante des autorités comme alternative à l’État. Après un exil aux Etats-Unis il revient en Syrie au tout début de la révolution, prône la solidarité, le soutien médical et alimentaire, la collaboration collective des individus et le partage du savoir. Il n’eut pas le temps hélas de juger des expérimentations mises en œuvre, il fut arrêté et mourut rapidement en prison en février 2013. Face à la réalité militaire, le mouvement non-violent connaît un déclin au sein de la société civile dû à la violence que le régime a déchaîné contre elle et malgré l’expérience acquise au fil des années. Les différentes formes prises par le mouvement civil d’une région à une autre sont le résultat d’un manque de stratégie nationale au profit de la régionalisation. Il est aujourd’hui nécessaire d’avoir une vision politique sur l’ensemble du territoire syrien tout en permettant qu’émergent des tactiques alternatives. Les oppositions locales des civils ne sont guère connues, le manque d’information et le manque de ressources des conseils locaux sont un handicap à la lutte révolutionnaire : 65 % de la population vit dans une extrême pauvreté et plus de la moitié des Syriens n’habitent plus dans leur logement. Il apparaît que la désobéissance civile est la seule manière de mobiliser les gens des grandes villes réputées être des bastions du régime. Dès 2013, un mot d’ordre avait été lancé : « Seuls les Syriens libéreront la Syrie ».

Alain Eludut

Collectif, Non-violence dans la révolution syrienne
Les Éditions libertaires et Éditions Silence, 2018, 118 p.
Disponible à la Librairie Publico 145 rue Amelot 75011 Paris
PAR : ML
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