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par Thierry Lodé le 12 octobre 2020

Ni Dieu, Ni Darwin, l’écologie évolutive -1.

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Article extrait du Monde libertaire n°1820 de septembre 2020
« Ce n’est pas l’un des moindres avantages de l’autogestion généralisée que la bataille pour la vie y supplante la sinistre struggle for life » (Raoul Vaneigem)

Depuis des années où on la croyait figée, l’évolution évolue encore. Car peu à peu se découvre que le vivant est apparu et s’organise comme une commune libertaire.





Dieu disparaît de la biologie

Revenons. C’est Lamarck qui, le premier [note] , entre 1799 et 1809, va formuler la thèse de l’évolution biologique. Les espèces proviennent toutes de la nature et se transforment au cours des temps. Ce changement est une réponse aux circonstances et l’action du milieu serait prépondérante [note] . Mais c’est la reproduction qui en est la clé [note]  : « Tout ce que la nature a fait perdre ou acquérir par l’influence des circonstances (…) elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ». Il existerait un processus de complexification, lié à la physique du vivant [note] . L’évolution n’obéit cependant ni à une volonté supérieure ni à un projet de la nature. Il découvre que les oiseaux descendent des reptiles et esquisse aussi un scénario de l’évolution de l’humain à partir d’un singe primitif. Mais Buffon auparavant avait déjà osé placer l’humain parmi les primates [note] . Geoffroy Saint-Hilaire exulte dès 1835 « d’où les crocodiles de l’époque actuelle peuvent descendre, par une succession ininterrompue, des espèces antédiluviennes, retrouvées aujourd’hui à l’état fossile » [note] Devant ce coup de génie, Lyell écrira à Darwin en 1848, « Avec Lamarck, l’évolution est le résultat d’une loi et non d’une intervention miraculeuse ». Dieu pouvait disparaître de la biologie.

Alors que les évolutionnistes français sont encore vilipendés par un Cuvier royaliste, l’évolution fait son chemin bien que souvent traitée par les officiels d’avatar de la Révolution française. Darwin se convertit à l’évolution en 1848.



(Illustration Denis Lopatin)
Il veut apporter une théorie qu’il espère décisive, c’est la sélection naturelle [note] , écrite en 1859. L’évolution est inévitablement avantageuse : la sélection est un filtre aveugle qui trie les individus dans la lutte pour la vie selon leurs variations inhérentes. Darwin fait alors de la concurrence le moteur de ce tri, moteur de l’évolution biologique [note] . Ce n’est pas neuf. La rivalité économique n’a rien de nouveau dans le capitalisme victorien triomphant. « Il est curieux, écrivait Marx en 1862, de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés… et la « lutte pour la vie » de Thomas Malthus ». Évidemment, dans la nature, tous les survivants possèdent des aptitudes qui les ont fait survivre. On reprochera au texte cette curieuse tautologie [note] qui, imprégnant l’ensemble du darwinisme, le rend pratiquement indiscutable. Toutefois, la mesure de la sélection naturelle reste l’adaptation, c’est-à-dire la survie des individus et leur reproduction différentielle. . Cette théorie historique reste aujourd’hui admise comme la théorie fondatrice de la biologie évolutionniste par la communauté scientifique.

Darwin, darwiniste social 

Mais Darwin va plus loin encore. En 1871, il décide d’appliquer sa sélection naturelle à l’espèce humaine et aux sociétés dans son livre La descendance de l’homme. Empruntant à Spencer la conception eugéniste de la survie du plus apte, il juge que l’être humain est le résultat d’un très long processus de sélection naturelle. Il affirme que la civilisation empêche le bon déroulement de la sélection naturelle et écrit « c’est principalement grâce à leur pouvoir que les races civilisées se répandent…jusqu’à prendre la place des races inférieures. » Ou encore « Nous autres hommes civilisés, au contraire, faisons tout notre possible pour mettre un frein au processus de l’élimination ; nous construisons des asiles pour les idiots, les estropiés et les malades ; nous instituons des lois sur les pauvres… / … Ainsi, les membres faibles des sociétés civilisées propagent leur nature et en conséquence, nous devons subir sans nous plaindre les effets incontestablement mauvais générés par les faibles qui survivent et propagent leur espèce [note] ». Ces imprudences littéraires sont toutefois modérées par des compléments moins incisifs, minorant l’utilité de mesures sélectives dans nos sociétés humaines.

Certes Darwin n’est pas responsable des horreurs eugénistes, mais ces mots valident naturellement le darwinisme social que son cousin Francis Galton instaurera en fondant l’eugénisme en 1883 [note] . Galton consacrera sa fougue à la défense du darwinisme. Les socialistes n’ont trouvé, dans le darwinisme, que de quoi étayer leurs critiques de l’obscurantisme, mais, qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien l’idée d’une évolution autonome et matérielle et celle d’un humain dégagé du singe primitif que honnissent les créationnistes. Les réactionnaires, eux, s’emparèrent du darwinisme pour justifier l’exploitation capitaliste et le colonialisme. Toutefois, dès 1880, l’anarchiste Émile Gautier [note] essaiera de contrer l’idéologie darwinienne avec verve. Car c’est bien au nom de la « nature » que s’acharne l’hystérie des racistes, des sexistes, des nationalistes et des fanatiques. Darwin s’avère également plutôt sexiste, décrivant les femmes comme inférieures aux hommes [note] . Plus tard, l’historien André Pichot [note] constatera : « Darwin raisonne d’abord dans une optique de darwinisme social. Et c’est ce darwinisme social qui a fait le succès du darwinisme biologique de la sélection naturelle ».

En tout état de cause, les tendances eugénistes de Darwin ne sont guère discutables. Aujourd’hui finalement, toujours présent à l’école, dans les entreprises, dans le monde marchand, le darwinisme social est au darwinisme biologique ce que le stalinisme a été au léninisme [note] , une application froide et méthodique.

Thierry Lodé (à suivre).
PAR : Thierry Lodé
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