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par Azelma Sigaux le 29 avril 2019

Les oies sauvages

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Article extrait du Monde libertaire n°1805 d’avril 2019



Imaginez un monde où les oiseaux migrateurs seraient repoussés à la frontière.

« On ne passe pas », lanceraient les pélicans, l’œil belliqueux, à l’égard des oies sauvages. Celles-ci, éreintées et stoppées dans leur élan, tomberaient alors lamentablement au fond de l’océan. « Pourquoi ne faites-vous pas demi-tour ? » leur hurleraient les piafs locaux, de peur qu’on ne les traite d’assassins. Dans leur chute, les migrantes cendrées rétorqueraient dans un dernier cri : « Quand on fuit la misère, on ne fait pas demi-tour ! »

Contrairement aux apparences, cette fable ne s’éloigne pas de la réalité. En fait, elle s’en approche. Car même si les réfugiés ne portent ni bec ni plumes, ils fuient bien la misère et sont régulièrement rejetés à la mer. Et s’ils ne ressemblent en rien aux oies sauvages, ils sont clairement pris pour des pigeons. Menacés dans leur propre pays, chassés de leurs propres maisons, on leur promet Droits de l’Homme et liberté. La rumeur se propage : les pays occidentaux offrent abris, sécurité et hospitalité. Alors tant pis pour la difficulté du voyage. Entre les bombardements quotidiens et une nouvelle vie en terre de paix, le choix est vite fait. Privés d’informations objectives, impossible pour les malheureux de vérifier l’alléchante promesse. Pas le temps, surtout. Il faut fuir, et vite.

Aussitôt, une première embûche se présente, annonçant la couleur du périple à venir. C’est le moment de payer un passeur. Toutes les économies d’une existence pour pouvoir quitter les côtes hostiles. Sur le canot pneumatique fragilisé par l’iode et le temps, une centaine de personnes sont entassées comme des lapins dans un clapier. Les bagages, sauf culturels, ne sont pas admis à bord. Seules les poches des manteaux peuvent donc contenir les biens d’une vie entière. Un passé résumé à une paire de chaussettes, une photo de famille et une pièce d’identité. Pas besoin de biberons, et heureusement : le sein droit fera l’affaire. Le gauche a été mutilé par une balle perdue alors que le tireur visait un cousin. Des heures, des jours durant, les individus en perte de repères dérivent vers la terre promise. Dans les excréments et la vase, les heures passent difficilement. Face aux tempêtes, à la faim et à la soif, les migrants serrent les dents et visualisent un avenir radieux. Tous ces jours à attendre, immobiles, les pieds trempés, les oreilles blessées par les pleurs d’enfants. Tous ces jours laissent le temps de repenser à ce qui est laissé derrière soi. Des vivants, mais aussi des morts. Des projets ainsi que des souvenirs. Des fondations et des racines. Un matin, une rixe éclate sur le bateau. Dans l’agitation, un homme tombe par-dessus bord. Le lendemain, c’est un bébé qui succombe à la déshydratation. Puis, une femme perd connaissance. Elle ne se réveillera jamais.

Dans la brume, un mirage. Un rêve qui, à mesure que le bateau avance, se forme et devient réalité. Pâles et amaigris, les évadés se croyant sortis d’affaire se retrouvent devant un nouvel obstacle, et pas des moindres. Il s’agit d’une barrière de barbelés. Une porte de prison. Un barrage. Là, dans le sable mouillé, à flanc des vagues, se dresse un mur de ciment et de métal, sur lequel figure une inscription : « LAFARGE ». En plus petit, une précision : « nous ne faisons pas de la politique, mais du bâtiment ».

On est en 2023. Cela fait trois ans que Trump a finalisé son projet de mur à la frontière du Mexique, et voilà que Madame Lepen l’a imité. Fraîchement élue en France, elle concrétise son plus gros fantasme. Depuis quelques mois, un rempart se construit au bord de la Méditerranée. Le passeur ne s’attendait pas à une telle avancée. Quant aux réfugiés, ils n’avaient pas prévu un accueil si froid.

A peine les clandestins déchargés de l’embarcation que le conducteur repart en sens inverse. Si bien que les sans-papiers restent piégés contre le mur fermé. C’est le mur de la peur et de la haine, celui qui résiste aux plus émouvantes détresses. D’autres âmes en peine y ont échoué avant eux. Un jour peut-être, la masse de migrants se trouvera si grande et si dense que le mur s’éboulera. Tant que la source des migrations forcées ne sera pas traitée, les populations continueront de frapper aux frontières, dans l’espoir qu’on leur ouvre la porte. Comble de la honte : ceux qui tiennent ces portes closes sont les mêmes qui alimentent chaque jour les exodes.

Le financement des armes aux pays en guerre n’est pas la seule explication. Le changement climatique, accéléré par l’Homme, deviendra bientôt la plus grande cause de mouvements démographiques. Et lorsque les occidentaux, par millions, devront quitter leurs terres, alors ils se retrouveront comme des pélicans, implorant les oies sauvages de les accueillir sans rancœur ni amertume.

Faisons en sorte que cette fiction ne se concrétise pas. Œuvrons pour une Terre sans frontières ni guerres. Réparons les dommages environnementaux. Faisons de la planète un lieu de cohabitation et de mixité. Car celle-ci appartient à tout le monde, ou à personne.
PAR : Azelma Sigaux
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