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par Todo por hacer le 18 décembre 2020

Les Canaries sont la nouvelle Lesbos : L’enfer d’Arguineguin

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trad. Monica Jornet Groupe Gaston Couté FA

Une information, une dénonciation et une revendication partagées, le 18 décembre, Journée Internationale des Migrant.e.s, par Le Monde Libertaire.





Décembre 2020
7 grands camps temporaires de migrant.e.s ont été installés en divers points des Iles Canaries. Il s’agit d’une stratégie adoptée par le soi-disant "gouvernement le plus progressiste de l’histoire", qui imite, quoique les conditions et les statistiques diffèrent, ce qui se pratique depuis 2015 sur l’île grecque de Lesbos (pays actuellement gouverné à droite) : créer une prison pour quiconque y accoste de façon irrégulière. Voici la réponse à l’arrivée la plus massive par mer aux Canaries depuis ce qu’on a appelé la crise des cayucos [pirogues de fortune] de 2004, au cours de laquelle 31 500 personnes avaient survécu au voyage : créer des espaces de détention informelle, dépourvus de droits et privés de ressources.

Depuis le début de l’année, 18 300 migrant.e.s ont débarqué sur les îles en canot ou pirogue de fortune, 1019% fois plus qu’en 2019. C’est tout de même 20% de moins que la capacité d’accueil du stade [madrilène] Santiago Bernabéu et on taxe quand même cela de "crise migratoire" ou carrément "d’invasion". La droite n’a pas cessé de répandre des fausses rumeurs sur une invasion de soldats africains au cours des derniers mois. Abascal, par exemple, est allé aux Canaries et a demandé au Gouvernement un "blocus naval" des îles par la Marine nationale pour empêcher "l’invasion migratoire". Le diplomate Jorge Fuentes, pour sa part, parle aussi d’invasion, et assure que "personne ne pourrait quitter les côtes marocaines ou mauritaniennes sans l’aval des autorités marocaines, d’où la nécessité impérieuse de nous employer pleinement à la négociation avec nos voisins du Sud" affirmant que "ce n’est pas le moment de défendre la juste cause sahraouie en exigeant le referendum sur son avenir qui a été pacté avec l’ONU, comme vient de remettre sur le tapis de façon inopportune le vice-président Iglesias [Unidas Podemos], un geste qui multipliera automatiquement le départ de nouveaux canots de fortune".

65% des migrant.e.s aux îles Canaries arrivent à Gran Canaria ; 20%, à Tenerife; et 10%, à Fuerteventura. Les personnes qui débarquent ne sont pas techniquement privées de liberté mais on les retient quand même dans un campement éloigné du continent afin d’éviter qu’ils ne transitent pas les autres pays de l’Union Européenne et de décourager d’autres arrivées. Une stratégie applaudie par la soi-disante UE des libertés, ce qui ne signifie pas seulement les entasser (en novembre le camp d’Arguineguín abritait 2 600 personnes), mais aussi leur remettre moins d’un litre d’eau par jour et par personne, les laisser sans douche, à lutter pour un bout de carton sur lequel dormir et à manger trois sandwichs par jour et du jus de fruit en boîte. Et cela, en enfer, pour des durées allant jusqu’à trois semaines au lieu du maximum de 72 heures prévu par la loi.

Crise migratoire ou crise du système ?

Comme nous l’avons dit, les médias, de quelque couleur politique qu’ils soient, mais surtout de droite, n’ont pas hésité à qualifier la nouvelle arrivée de migrant.e.s aux Canaries depuis le mois d’août de "crise migratoire". Certains vont plus loin : «Il ne s’agit pas d’une crise migratoire ni d’une crise humanitaire mais d’une invasion déguisée à part entière. Le Maroc est en train de nous envahir jour après jour", publie El Mundo le 19 novembre. Pour sa part, Confilegal (le site juridique le plus important en Espagne) publie un article d’opinion intitulé "Immigration illégale aux Canaries, une invasion organisée ?" qui considère que le Maroc veut récupérer les Canaries, que l’arrivée de migrant.e.s est une nouvelle Marche Verte en acte et que de nombreux djihadistes infiltrés essayent ainsi de gagner nos côtes.

D’autres voix, plus sensées, indiquent cependant qu’il s’agit en réalité d’une crise de l’accueil. Il est important de ne pas reprendre le langage qui fait des personnes fragilisées (les migrant.e.s) des coupables et que nous pointions les véritables coupables de cette crise. El Diario, par exemple, publie : « Le camp de migrants sur les quais d’Arguineguín est devenu le symbole de la mauvaise gestion, par le gouvernement, de l’augmentation de l’arrivée de canots de fortune aux Canaries. Les nouveaux arrivants, épuisés après avoir emprunté l’une des routes les plus dangereuses pour arriver en Europe, sont logés dans ce qu’on appelle le "camp de la honte". Les tentes de sont pas suffisantes pour tous les accueillir. Ils dorment sur des couvertures à même le sol sur le sol irrégulier du port et on a signalé la présence de rats. Ce camp "d’urgence" fonctionne depuis quatre mois malgré les annonces de fermeture imminente. L’imprévoyance, le manque de coordination entre ministères et les réticences du ministère de l’Intérieur pour transférer des immigrants à la Péninsule s’ajoutent à une crise sanitaire qui complique tout, d’où une crise d’accueil sur laquelle les ONG et les autorités locales nous alertent depuis des mois."

L’arrivée de personnes fuyant des situations dramatiques
(la guerre au Mali en est un exemple clair) était prévisible. Tout le monde savait ce qui allait se passer. "Les prévisions sur la reprise du flux migratoire vers les Canaries avec la fermeture de la route entre la Lybie et l’Italie. Les arrivées par l’Atlantique, depuis l’arrivée de la première patera [canot de fortune] à Fuerteventura en 1995, ont augmenté progressivement depuis 2018, où le pic des 1000 personnes arrivant aux îles a été dépassé (ce qui ne s’était pas produit depuis 2009). Au cours du deuxième semestre 2019, la tendance s’est confirmée mais le phénomène est passé inaperçu pour les administrations compétentes, qui ont attendu cet été pour aménager des espaces où loger des migrant.e.s", explica l’article de El Diario.

L’UE cautionne une politique dure contre la migration

Ce n’est pas la première fois que l’UE cautionne la ligne dure de la Grèce à ses frontières. Rappelons, avec le vocabulaire belliciste qui l’accompagnait, qu’en mars dernier la police grecque a employé la violence à la frontière pour empêcher l’arrivée de personnes de la Turquie (avec un bilan de deux réfugiés morts, au moins, et de dizaines de blessés) : “Je remercie la Grèce d’être le bouclier de l’Europe" avait alors déclaré la présidente de la Commission Européenne.

Les frontières imperméables, mobiles y sophistiquées de l’UE

La métaphore de la Forteresse Europe fait appel à une construction très sophistiquée, plus encore que le continent fortifié de la Seconde Guerre Mondiale. Comme l’explique l’article, «La Grèce et la question méridionale de l’Union Européenne" (elsaltodiario.com), «ses lignes de fortification sont mobiles et sont bourrées de dispositifs de surveillance électronique qui viennent renforcent l’arsenal répressif centré sur les armes de la bureaucratie et de la peur. Ses murs sont semi-perméables, conçus non seulement pour filtrer très strictement les entrées, en fabriquant et en modifiant constamment les systèmes de catégorisation hiérarchiques, dont la catégorie "réfugiés" -acceptables mais en quantités limitées- et "immigrés économiques" n’est qu’un exemple. Il opère en établissant des accords avec d’autres États ou des agences, en sous-traitant les fonctions de coercition, arrestation, surveillance et contrôle. Par tous ces moyens, bon nombre d’États membres du pourtour méditerranéen et au-delà sont devenus des amortisseurs, en tant qu’anneau extérieur des défenses aux frontières de l’UE.

Les frontières de l’UE sont donc beaucoup plus complexes qu’une simple ligne de partage entre pouvoirs territoriaux souverains. Elles impliquent des relations de pouvoir hybrides et inégale, des obligations asymétriques, des régimes occultes dont les limites de coïncident pas. Avec cette première approche, nous pouvons dire que le relâchement du contrôle aux frontières nationales des États membres, a été compensé par le renforcement extérieur du périmètre de l’UE
". Et la création de camps sont une preuve de plus que les autorités européennes ne se lassent jamais de réfléchir à de nouvelles formes de répression de l’arrivée de migrant.e.s fuyant la misère.

CES CAMPS DOIVENT FERMER IMMÉDIATEMENT, A COMMENCER PAR CELUI D’ARGUINEGUIN. NOUS EXIGEONS LA LIBERTÉ IMMÉDIATE DE SES HABITANT.E.S ET LA RECONNAISSANCE DU DROIT A LA LIBRE-CIRCULATION DES PERSONNES.

PAR : Todo por hacer
Publication Anarchiste Mensuelle
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