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Littérature
par Olivier Bouly le 17 mars 2018

Le propriétaire absent

D’aucuns prétendent qu’il n’y a plus de prolétaires, ni de prolétariat. De littérature prolétarienne, on ne parle plus. Ou guère. On utilise, l’expression « roman de critique sociale », plus adoucie.

Il est communément admis que la littérature prolétarienne a fleuri dans les années qui suivirent la révolution de 1917. Mais au Japon, un tel mouvement existait déjà au début du XXe siècle. Takiji Kobayashi n’est pas de cette première génération puisqu’il est né en 1903. C’est dans les années 1920 qu’il rejoint ce mouvement. Après un premier récit : Le 15 mars 1928 – non traduit, paraissent en 1929 ses deux premiers romans, Le Bateau-Usine (Allia, 2015) puis Le Propriétaire absent, dont la première traduction française (1) vient de paraître. La publication de ce roman, dans lequel il dénonce la responsabilité de la banque qui l’emploie dans la pauvreté des paysans, lui valut d’être renvoyé à peine le livre paru. Qui pense que cette situation ne peut avoir cours de nos jours est en plein rêve !

Le roman a pour cadre l’île d’Hokkaidô que l’auteur connaît bien. Il y a emménagé avec sa famille en 1907. C’est là qu’il étudiera, travaillera, avant – suite à son licenciement – de vivre à Tokyo où il mourra en 1933, dans un commissariat, sous les coups de la police. Hokkaidô faisait l’objet depuis la fin du XIXe d’un peuplement massif en vue de son exploitation (forêts, mines, ressource halieutique) et de son développement agricole, par l’introduction de la culture du riz.

Ken, le héros du roman, est un jeune homme d’à peine vingt ans. Sa famille et lui vivent pauvrement sur l’île d’Hokkaidô, dans un petit village, situé sur un plateau venteux, non loin d’Otaru, la ville où habitent en majorité les propriétaires des terres du village. Mais les propriétaires sont absents. Ils ne trouvent en effet aucun des bienfaits de la civilisation dans ces misérables villages de paysans. Pour eux, « quelle nécessité y aurait-il eu à vivre dans un endroit pareil ? » Mais il n’est pas seulement question de commodité. Ceux qui détiennent le capital n’éprouvent qu’indifférence et mépris pour les fermiers qu’ils exploitent.

Les propriétaires font des affaires… peu importe la famine


Takiji Kobayashi décrit ni plus ni moins le capitalisme qui oppresse ce village et la lutte des classes qui s’y déroule. Pour lui « tout auteur qui se prétend prolétarien doit d’abord faire sien le point de vue marxiste ». Dans le roman, il utilise l’artifice d’une lettre qu’un camarade de Ken, Shichinosuke, envoie à celui-ci, pour expliquer la situation. Shichinosuke est parti tenter sa chance à Otaru et travaille à l’usine. De ce poste d’observation, il décrit un système bien organisé, « bien huilé » : les propriétaires font des affaires, spéculent, entretiennent les meilleurs rapports avec les banques, les chambres de commerce, la police, et se font élire au conseil municipal. Qu’importe si la famine menace suite aux mauvaises récoltes. Qu’importe si les filles du village partent se prostituer en ville. « Soutirer tout ce qu’ils peuvent soutirer des fermiers, ils n’ont que ça en tête. » Ils y ont pourtant cru en cet eldorado, les pauvres paysans ! Défricher, cultiver les terres d’Hokkaidô pour nourrir la Nation – l’argument patriotique ! – et devenir après quelques années, enfin, propriétaire d’un lopin de terre, tel était leur rêve.

Le père de Ken, honteux de ne pas subvenir aux besoins de sa famille, l’avait emmenée à Hokkaidô avec cet espoir. Mais il a fallu vite déchanter : les meilleures terres ne sont pas pour eux. Le père est devenu ouvrier agricole, et sa femme, comme beaucoup d’immigré-e-s, regrette son pays natal où elle espérait retourner avec un petit pécule…

La plupart des paysans sont dépassés – Kobayashi insiste sur ce point à plusieurs reprises – et ne comprennent pas ce qui leur arrive même s’ils se rendent bien compte que seuls, on ne pèse pas bien lourd. Quelques-uns parmi eux parviennent cependant à une prise de conscience, tels les personnages d’Abe et de Ban, qui fréquentent les syndicats, lisent, réfléchissent. Les proprios sont rusés pour canaliser la révolte qui pourrait survenir. Société philanthropique, patronage pour les jeunes... ils mettent tout en œuvre pour que les prolétaires n’aillent pas voir les syndicats.

Le roman est découpé en seize chapitres, plus ou moins courts, alternant scènes intimistes, dans la famille de Ken – personnage qui constitue le fil rouge du roman – et scènes collectives. Le village est décrit avec ses exploités, ses « jaunes », et ceux qui vont organiser la mobilisation et porter la lutte, avec l’aide de syndicats ouvriers, dans la ville d’Otaru, là où vivent les propriétaires. C’est une des caractéristiques de ce roman – et aussi son objectif politique – décrire l’union des ouvriers et des paysans, leur solidarité et leur lutte commune. C’est dans les scènes avec Sada, sa fiancée, que Ken révèle peut-être le plus sa mue et exprime sa prise de conscience. Lui, le garçon modèle aux yeux du propriétaire, s’est affranchi du paternalisme, de cette harmonie de façade où chacun est convenablement à sa place et dans sa fonction ! Cette rupture se reflète dans le dialogue de sourd qui s’instaure entre Ken et Sada qui lui reproche d’avoir changé. Bien sûr qu’il a changé, et pas simplement en s’impliquant de plus en plus dans la lutte, mais aussi comme individu.

La lecture du livre est agréable, avec des scènes courtes, une galerie de personnages bien campés, une progression dramatique intense et un subtil équilibre entre son projet (décrire un village sous domination capitaliste) et la forme empruntée.

[note]
PAR : Olivier Bouly
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