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par Monica Jornet (gr. Gaston Couté de la FA) le 22 juillet 2018

Le prix Artémisia* 2018 est décerné à… l’anarchisme

Article extrait du « Monde libertaire » n° 1793 de mars 2018
Et c’est à peine une boutade. L’album primé, Verdad, de Lorena Canottiere (Ici Même, 2017), affiche la couleur en s’ouvrant sur une citation de Lucio Urtubia, faussaire anarchiste de génie : « Parce que l’utopie est possible. » Et me rappelle un autre dessinateur italien, anarchiste, Zerocalcare, et son album très remarqué, Kobane Calling (Cambourakis, 2016) où il traite de l’utopie possible du Rojava à travers sa propre expérience.





Verdad raconte et retrace la lutte personnelle et collective d’une femme qui affirme son anarchisme depuis l’enfance contre sa grand-mère catholique qui lui arrache des mains une photo de sa mère « pècheresse »… Puis, adulte, contre le militaire franquiste qui tente d’abuser d’elle sur le front, terribles métaphores de la violence fasciste sur fond de guerre d’Espagne. Elle conquiert finalement sa liberté, sur tous les plans d’une répression transversale — familial, religieux, sexuel, politique, personnel. Pour cela, elle a payé de sa personne, un bras amputé à l’âge de 26 ans. Métaphore de cette Espagne révolutionnaire FAI-CNT tronquée par les fascistes et les staliniens.

Belle métaphore graphique filée renvoyant à celle des deux Espagne du poète Antonio Machado disant douloureusement à l’Espagnol qui « veut vivre et qui commence à vivre » : « L’une des deux Espagne te glacera le cœur… » J’ai immédiatement acheté l’édition italienne (Coconino Press, 2016) parce que la BD c’est comme au cinéma : si on peut voir la version originale, on ne s’en prive pas. Édition italienne mais titre espagnol : Verdad. Un titre non seulement énigmatique mais paradoxal. Comment ? Anarchisme et vérité dans un même album ? D’ailleurs un compagnon de la colonne Durruti le dit : « Vérité. Non… Je n’aime pas qui détient la vérité… As-tu jamais remarqué qui prétend détenir la vérité : les prêtres, les chefs, les patrons. Tous ceux qui veulent te commander dans la vie ! D’ailleurs il faut bien qu’ils la vendent à quelqu’un cette vérité ! »





Mais le mot verdad éclate pourtant dans ce texte en l’honneur des anarchistes de la guerre d’Espagne, c’est même la première parole prononcée, deuxième bulle après un énorme « boum ». Après quatre pages de silence : la campagne d’abord désertique puis peuplée de milicien.ne.s en position et en attente… Soudain la bombe éclate, puis la parole « Verdad », cri d’alarme d’un milicien. Car Vérité est une compagne, celle qui a déposé la bombe, celle qui devait envoyer un signal et ne l’a pas fait… Elle a été agressée et blessée… Inconsciente, son enfance dans un petit village des Pyrénées chez sa grand-mère pour qui elle est une bâtarde, ses tentatives pour connaître l’histoire de sa mère et l’origine de son nom… lui reviennent en mémoire. Grâce à son engagement, elle finit par savoir que loin de devoir expier comme le prétend sa grand-mère la faute de sa mère, elle doit en être très fière car elle avait rejoint la fameuse commune anarchiste de Monte Verità, en Suisse, sur les rives du lac Majeur. Fondée en 1900 par Henri Oedenkoven, Ida Hofmann, Lotte Hattemer et Karl Gräser dans une zone déjà fréquentée par des anarchistes, la commune libertaire recherchait une nouvelle société libre des conventions sociales, pratiquant le végétalianisme, le nudisme, l’amour libre et le matriarcat. La communauté fut fréquentée par de nombreux intellectuels et artistes européens tels Hermann Hesse et fut le ferment, entre autres mouvements, du dadaïsme. Mikhaïl Bakounine y a séjourné. Ne la cherchez plus, c’est aujourd’hui un hôtel de luxe…

La notice de l’album en français évoque le style « libre, inventif et très maîtrisé de Lorena Canottiere, [qui] est époustouflant. Superposant très intelligemment et habilement des aplats de couleurs vives à des hachures, des striures, des griffures, les images de Lorena sont autant de tableaux d’une très grande expressivité ». A vous de le lire et de le dire !






* L’association Artémisia décerne annuellement, vers le 9 janvier (date de naissance de Simone de Beauvoir), son prix à un album scénarisé et/ou dessiné par une ou plusieurs femmes. Elle revendique une place pour l’imaginaire et le graphisme féminin. Pourquoi Artémisia ? En l’honneur d’Artemisia Gentileschi, grande peintre italienne du XVIIe siècle qui fit carrière après avoir eu le courage d’affronter un procès intenté à son professeur pour l’avoir violée ; lequel fut condamné. « Parce que, dit Chantal Montellier – sa cofondatrice et dessinatrice pour le Monde libertaire du dessin politique du ce mois de mars –, la création BD au féminin nous semble peu connue et reconnue, peu valorisée et éclairée, quelques arbres surexposés cachant la forêt des talents laissés dans l’ombre ou à l’abandon. Parce qu’un regard féminin sur la production BD nous paraît essentiel… Parce que la BD destinée à tous et largement diffusée reste un média dominé par l’imaginaire masculin, qui véhicule des stéréotypes écrasants. Parce que les jurys, notamment pour les présélections sont généralement composés des seuls représentants du sexe dit fort. » Et excluent tout aussi généralement les femmes dessinatrices des auteurs éligibles. De fait, le grand prix d’Angoulême n’a jamais été décerné à une femme. (M.J., Casse-rôles n° 3, février 2018.)
PAR : Monica Jornet (gr. Gaston Couté de la FA)
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