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par Nestor Potkine le 17 janvier 2022

Éloge et urgence de la gratuité

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Article extrait du Monde libertaire n° 1834 de décembre 2021
Pour une fois, les calotins s’y sont mis avant les anarchistes. Pardon ? Mais oui, même pour eux, la gratuité c’est mieux : la grâce de Dieu constitue un don gratuit (Trésor de la langue française : « qui est fait sans compensation »). Bon, oublions les violeurs de 200 000 enfants et revenons-en à la gratuité.



illustration Robert Venezia, Photographe & Faiseur d’Images

Il y a deux grands remèdes à la pauvreté : l’abolition du capitalisme bien sûr. Puis, en attendant et pour commencer, la gratuité. Le capitalisme, c’est croire et faire croire qu’on ne rend un service à autrui que si autrui vous le rend, et de préférence de telle façon que vous, le vendeur, receviez plus que ne reçoit l’acheteur (oui, après la grâce de Dieu, nous parlons de profit : sic transit gloria mundi). Donc la gratuité, voilà le ver dans le fruit, le pissat dans la soupe. Ou plutôt le levain dans la pâte. Bref, l’espoir. En dépit de l’appétit sans limites du capitalisme, la gratuité a toujours existé. Partout. Et elle perdure. Ne serait-ce qu’au sein de la famille, et toutes les sociétés sans exception ont toujours jugé peu élégante l’interruption de la gratuité au sein de la famille (les notaires demanderont un droit de réponse au sujet de cette phrase). Quels charmes possède donc la gratuité, pour qu’elle demeure l’une des dernières beautés de la société humaine à résister au capitalisme ?
Tordons d’abord le cou à l’un des plus vieux arguments que les riches emploient contre la gratuité : « nul ne respecte ce qui est gratuit ». En d’autres termes, ce que l’on donne gratis sera 1/ vandalisé, souillé, détruit, car, pourquoi prendre soin de ce qui ne vous a rien coûté ? 2/ abusé et donc gaspillé.

Ô hommes de peu de foi ! Paul Ariès, dans Gratuité vs Capitalisme, des propositions concrètes pour une nouvelle économie du bonheur, montre que partout où l’on a instauré la gratuité des transports en commun, quelque chose baisse, et quelque chose monte. La fréquentation monte, et les dégâts, les incivilités, les agressions, etc. diminuent. Un métro, un bus payant appartiennent à « eux », à « ils ». « Ils » font payer la foule, l’attente, le retard. Mais un métro, un bus gratuit sont très clairement la propriété, donc la responsabilité, voire la fierté, de tous et de chacun. Quant au gaspillage, demandez aux Restos du Cœur quelle quantité de nourriture on y gaspille… mais n’espérez pas d’autre réponse qu’un éclat de rire. Alors que supermarchés et restaurants jettent d’énormes quantités de nourriture parfaitement consommable, et que certains de leurs dirigeants ont si peu d’humanité qu’au lieu de donner ces surplus, ils y répandent de l’eau de Javel pour qu’aucun être humain ne puisse les manger, gratuitement.



illustration Robert Venezia, Photographe & Faiseur d’Images

Un autre argument aussi stupide que peu fondé ? « la gratuité coûte cher ». Reprenons les transports en commun. Des transports publics qui rapportent, cela n’existe pas. Tous les transports publics, partout sont subventionnés. A hauteur de 70, 80 %. La réalité a montré que l’achat de billets par l’usager ne finance que le contrôle de cet achat.

Le capitalisme confond, à dessein, effort et rareté. De ce que l’action humaine vienne toujours d’un effort, le capitalisme déduit à tort que 1: ses résultats sont toujours rares 2 : il serait toujours immoral d’en jouir sans les rémunérer. Qu’Homo sapiens sapiens ait 300 000 ans, mais que la monnaie n’ait même pas 3000 ans, et qu’en conséquence le capitalisme ne soit qu’une fraude aussi récente qu’artificielle ne le dérange guère. Mais, comme toutes les religions, celle de l’argent ne s’encombre pas de ces désagréments appelés des « faits ».

Dans son livre, Ariès pose quatre excellents principes du combat pour la gratuité :
1/ La gratuité ne doit pas se limiter à ce qu’il est impossible de marchandiser.
2/ La gratuité ne doit pas se limiter à la fourniture de ce qui est vital ou basique.
3/ La gratuité ne doit pas être une exception.
4/ La gratuité ne doit pas se limiter à la simple fourniture d’un service sans exiger de contrepartie monétaire.

Pourquoi ? Bien entendu, pour permettre à la gratuité de devenir ce qu’il faut qu’elle devienne : d’abord une arme contre la pauvreté et le capitalisme, puis ce qui les remplacera.

Principe 1 : le danger est que le capitalisme veut marchandiser à peu près tout. Si l’on pense que le domaine de la gratuité se limite à ce qu’il semble impossible de vendre, gare aux déceptions. N’oublions pas, après tout, que même la gratuité du soleil peut disparaître : demandez aux détenus…

Principe 2 : la définition de « vital » ou « basique » s’avère, de notoriété publique, élastique. En particulier aux mains du capitalisme qui veut vous persuader qu’acheter un iPhone 2615 est vital, mais que l’électricité, pour qui ne peut pas la payer, reste du domaine du superflu, de l’optionnel. Mais surtout, il faut étendre le domaine de la gratuité. Décider que le métro, bon, d’accord, peut être gratuit, mais que tout le reste doit se payer, signifie demeurer englué dans l’illusion, la très coûteuse illusion capitaliste.

Principe 3 : idem ! Considérer que la gratuité ne peut être qu’exceptionnelle revient à considérer que la réalité, la nature des choses, l’état social par défaut, la norme, c’est le capitalisme (aussi appelé égoïsme, rapacité, brutalité, sociopathie, etc.)

Principe 4 : ici Ariès prend un exemple qui fera sursauter tous ceux qui, comme moi fils et filles de petits (ou grands) bourgeois, ont des souvenirs, disons mitigés, des cantines scolaires. Les cantines scolaires, qui devraient toutes être gratuites, devraient aussi devenir les troupes de choc du combat contre la malbouffe. Chaque cantine devrait suivre l’exemple des AMAP. Éduquer au goût, au respect de l’environnement, au partage, quelle belle mission pour les cantines !

Allez, encore un peu de rab ? C’est gratuit !

Nestor Potkine
PAR : Nestor Potkine
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