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par Alain Eludut le 30 décembre 2019

"Des hommes justes"

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Article extrait du Monde libertaire n°1812 de décembre 2019



Ivan Jablonka propose de visiter la nature des hommes laquelle se présente comme un invariant à la fois sur le temps historique et tous les lieux du globe, celui du patriarcat. Il va s’attacher à en montrer les méfaits sur la société toute entière depuis la nuit des temps jusqu’à nos jours.

De l’origine du patriarcat au féminisme. Le livre s’applique à définir le patriarcat, son origine, son évolution, affirmant dès les premières pages que « façonné par des millénaires de stéréotypes et d’institutions, le modèle du mâle traditionnel est périmé ». Ivan Jablonka va peut-être un peu vite en besogne dans son analyse de l’évolution de la société occidentale, mais cependant, on lui saura gré de s’appuyer sur ce postulat pour conduire les 448 pages de sa réflexion.
Il nous dit que le patriarcat a réduit le corps des femmes d’une fonction biologique (elles mettent au monde les enfants) en une destinée. Ainsi, dès le paléolithique, les groupes humains ont introduit une division entre les sexes qui sera reprise par les sociétés néolithiques pour mettre en place une inégalité entre les sexes : « le patriarcat est d’abord un système de pensée, fondé sur des lois, des normes, des croyances, des traditions, des pratiques » ayant pour conséquence de se consolider au fil du temps puisqu’il perdure encore aujourd’hui. Il reprend à son compte l’affirmation de l’historienne américaine Gerda Lerner : « Le système patriarcal ne peut fonctionner qu’avec la coopération des femmes » et ajoute que cette coopération « s’acquiert par l’endoctrinement, la privation éducative, la coercition et la discrimination, mais aussi par le consentement des intéressées au profit d’un système de régulation sociale ».
Les choses ainsi dites ne permettent guère d’imaginer une suite positive, mais l’auteur revient à l’analyse historique en s’attachant aux prémices du féminisme à la suite de deux événements majeurs constitués par l’abolition des privilèges le 4 août 1789, suivi de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen le 26 août 1789. « Dès lors que les révolutions enclenchent la lutte contre le despotisme et les privilèges, le féminisme est né. »
Est-ce un signe des temps, Ivan Jablonka va s’attacher à son tour à distinguer les divers féminismes, à en nommer les différentes « vagues » en demeurant à l’écoute de ce qui constitue le ferment des luttes des femmes et affirmant que lorsqu’ « une femme refuse de rester à sa place, dans l’ombre des hommes [...], elle fait acte d’insubordination ». « Tout féminisme est une atteinte à l’ordre sexué de la famille, une menace contre la stabilité sociale. » Pour l’auteur, c’est la mobilisation de femmes et d’hommes qui permet de porter les revendications féministes, la révolte individuelle se trouvant impuissante face à l’injustice. Il faudra attendre en France 1974 pour que soit créé un Secrétariat d’État à la condition féminine, cette institutionnalisation apparaissant moins comme un point de départ qu’un aboutissement.

De l’homme et de son avenir.
Ivan Jablonka en arrive à l’analyse de l’homme « en ses aliénations » au travers de ses angoisses qui n’en finissent pas depuis Rome et aborde les questions de souffrance dans l’éducation au travers du genre, de l’effacement du père et des diverses pathologies qui poursuivent les hommes comme l’agressivité, les multiples violences qu’ils génèrent, des viols aux féminicides. Parallèlement, il soulève les problèmes de discrimination au travail que rencontrent les femmes, de charge mentale et de stéréotypes de genres auxquels elles ont à faire face.
Enfin, l’auteur aborde la question actuelle (?) du déclin de la virilité en analysant sa lente érosion subie à la fois par les guerres (celle de 14 : 9 millions d’hommes tués) et des fermetures d’usine aux délocalisations montrant avec son cortège de chômeurs l’humiliante usure des corps, tandis que la disparition de la virilité se manifeste jusqu’au sein du couple. La femme « libérée » n’a plus réellement besoin d’un homme, ce qui le conduit à envisager le crépuscule du père de famille. Aussi, pour comprendre et trouver une justice de genre et des masculinités de non-domination, l’auteur regarde du côté du pouvoir et de la démocratie au service des femmes comme facteur déclenchant de l’égalité. Il invite à « dérégler le patriarcat », avec l’idée de désobéissance de genre, de masculinités et de transgressivité contre la « virilité abusive ». Le programme est à l’infini. Peut-être aura-t-il manqué à Ivan Jablonka dans son réquisitoire, au-delà de ses analyses consciencieuses mais justes, une démarche plus radicale.
On l’aura compris, les hommes ont à la fois beaucoup à perdre de pouvoir, et beaucoup à gagner d’égalité : « Le début de l’égalité commence par la fin des privilèges. » Tous et toutes ont à gagner la liberté.

Alain Eludut
Groupe Pierre Besnard

Ivan Jablonka Des hommes justes, Éditions du Seuil, 2019


PAR : Alain Eludut
Groupe Pierre Besnard
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