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par Jean-Pierre Tertrais le 7 février 2021

De l’écolo-scepticisme et de ses tares

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Article extrait du Monde libertaire n° 1824



Certains affirment que la planète n’est pas malade , soutiennent que l’écologie ne plonge ses racines que dans la fange nauséabonde, pensent que la technique suppléera à la finitude des ressources terrestres, prétendent que l’effondrement n’aura pas lieu parce que les capitalistes sont assez intelligents pour ne pas scier la branche sur laquelle ils sont assis… D’autres voient « sous l’amour de la nature, la haine des hommes », dans la décroissance un jeu pour gosses de riches ou un retour à l’âge des cavernes. Pour les plus atteints, l’homme peut se passer de ressources naturelles, et même échapper à son destin biologique…. Autant d’élucubrations qui, jamais, n’abordent le coeur même de la question écologique. Et s’il ne s’agissait que d’aveuglement, de mauvaise foi, d’imposture intellectuelle, ou de cette bêtise incommensurable qui semble avoir largement survécu aux Lumières.

Non, l’écologie ne se réduit pas à un conservatisme traditionaliste ou à un romantisme réactionnaire
Il ne s’agit pas de nier que des mouvements nationalistes et racistes se sont nourris du courant idéologique animé par E. Haeckel (le « père » de l’écologie), ou que le fascisme, le nazisme et le pétainisme ont mobilisé des thématiques tournant autour de la « vie », du « sol » et du « sang ». Il s’agit seulement de ramener ces mouvements à leur juste proportion, relativement faible. Dans La société écologique et ses ennemis, S. Audier écrit : « Non seulement l’écologie réactionnaire n’est pas la seule possible, mais encore elle est une impasse au regard de la cause qu’elle prétend défendre : sauver la planète ». Et plus loin : « Au sein des courants socialistes, anarchistes et républicains (…) des éléments ou des germes de ce qu’on pourrait appeler rétrospectivement une « société écologique » ont été posés, sans connaître toutefois le développement que leurs inventeurs espéraient ». Seules la malhonnêteté ou l’ignorance peuvent assimiler la prise en compte de la valeur intrinsèque de la nature avec le sacrifice des droits de l’homme.

Conscient que la « civilisation » est un processus qui peut progresser mais aussi reculer, n’induisant aucune supériorité d’une société sur une autre, E. Reclus écrivait dans L’homme et la terre : « Aussi, quand nous comparons notre société mondiale, si puissante, aux petits groupes imperceptibles des primitifs qui ont réussi à se maintenir en dehors des « civilisateurs » - trop souvent destructeurs – nous pouvons être portés à croire que ces primitifs nous étaient supérieurs et que nous avons rétrogradé sur le chemin des âges ». Dans LG Gauny, le philosophe plébéien, J Rancière écrit : « L’écologie, le végétarisme, l’émancipation intellectuelle seront revendiquées notamment au sein du courant anarchiste ».

S’il ne se revendique pas comme anarchiste, C. Castoriadis se situe tout de même plus près de la mouvance libertaire que de l’Opus Dei ! Or, dans un entretien datant de 1992, il souligne « qu’on ne peut plus concevoir de politique digne de ce nom sans préoccupation écologique majeure ». Il recommande même, vu l’importance des enjeux, de « procéder avec la plus grande prudence, et non pas comme si de rien n’était ». Invitant au questionnement sur le sens du travail, il écrit : « Il faut que l’idée que la seule finalité de la vie est de produire et de consommer davantage soit abandonnée ; il faut que l’imaginaire capitaliste d’une pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle, d’une expansion illimitée, soit abandonné ». En reconnaissant que « l’écologie peut très bien être intégrée dans une idéologie néofasciste », il conclut que « le danger principal de l’homme est l’homme lui-même ». Dans Une société à la dérive, il écrit aussi ; « L’écologie est subversive car elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète ».




Tout en rappelant les ambiguïtés de l’anarchisme sur la question du progrès, avec le scientisme et le rationalisme comme éléments moteurs, J. Ardillo, essayiste libertaire, écrit, dans La liberté dans un monde fragile - évoquant les petites communautés anarchistes dans les années 1900 en France et en Allemagne : « Ces déserteurs de la société industrielle ne sont pas des figures isolées : ils forment une tradition libertaire qui se poursuit jusqu’en ce début de XXIe siècle ». Et dans le même ouvrage : « … toute analyse sérieuse de la société dominante conduit tôt ou tard à une réflexion sur les limites de la nature ainsi que sur la responsabilité humaine. Or les œuvres de penseurs originaux tels que H.D. Thoreau, E. Reclus, P. Kropotkine, W. Morris, G. Landauer ou E. Armand représentent autant de points d’ancrage pour une réflexion de ce type ».

Professeur à l’université autonome de Madrid, C. Taibo rappelle que de nombreux paysans anarchistes espagnols se battaient clairement pour une vie simple et austère. Et que « nous sommes chaque jour plus dépendants parce que nous avons accepté des sociétés de plus en plus complexes ». Dans Action directe, autonomie, autogestion, il écrit : « Il y a quatre verbes qui, à mon sens, adaptent la pensée libertaire à la crise écologique et à ses défis : décroître, désurbaniser, détechnologiser et décomplexifier ». Et plus loin : « Toute contestation du capitalisme qui voit le jour dans ce monde au XXIe siècle se doit d’être par définition décroissante, antipatriarcale, autogestionnaire et internationaliste ». Concluant avec lucidité, « Il y a de bonnes raisons de défendre le fait que le capitalisme est entré dans une phase terminale ».

Non, l’homme ne s’affranchira pas des limites physiques de la planète
« Matière, énergie et environnement forment un triptyque interconnecté et indissociable » (F. Graner et R. Lehoucq - CNRS), auquel l’homme ne peut se soustraire. « 90 milliards de tonnes de matériaux sont extraits chaque année et l’état des « stocks » devient critique ». Les croissances économique et démographique exigent de plus en plus de ressources énergétiques, de terres et métaux rares, d’eau. Or des limites physiques sont inhérentes à tous les procédés et matériaux. Voici la durée de vie des réserves rentables des principaux métaux nécessaires aux technologies d’avenir, en années d’exploitation et au rythme actuel d’exploitation : antimoine 12 ans, étain 17 ans, plomb, or et zinc 18 ans, strontium 19 ans… (La guerre des métaux rares, G. Pitron). Réserves dérisoires à l’échelle de l’humanité.

Nous risquons de nous affranchir des énergies fossiles… pour tomber dans une nouvelle dépendance, celle des métaux rares notamment. Parce que les puits de pétrole les plus rentables (comme les terres agricoles les plus fertiles) ont été exploités en premier, l’économie se trouve soumise à la loi des rendements décroissants. Le taux de rendement énergétique diminue régulièrement : en matière de pétrole, quand il y a un demi-siècle, une calorie investie en rapportait cent, aujourd’hui elle en produit 30, voire 15.

Un article du Canard enchaîné (14/10/2020) rappelait que la batterie de la voiture (propre !) électrique – qui pèse le quart du poids total du véhicule ! - recèle 16 kg de nickel (35 ans de réserves au rythme d’extraction actuel), 15 kg de lithium (risque d’emballement thermique, effets sur la santé), 10 kg de cobalt (récolté au Congo par des enfants pour à peine deux dollars par jour). Mais il faut rattraper la Chine ! Et R. Heinberg, un des grands vulgarisateurs des enjeux liés aux combustibles fossiles, rappelle que « la meilleure batterie théorique n’offre qu’une très faible densité par rapport aux produits pétroliers ».

Concernant les ressources en eau, 1,6 milliard d’humains vivent aujourd’hui en pénurie. Et les prévisions indiquent que d’ici 2030, 47 % de la population mondiale vivra dans des zones à déficit hydrique (Mexique, Afrique du Nord, Proche-Orient, Ouest des Etats-Unis). En Chine, plus de la moitié des ressources souterraines sont souillées par des résidus de l’industrie et de l’agriculture. La fonte des grands glaciers de l’Himalaya compromet l’alimentation de plusieurs grands fleuves (en Chine, au Pakistan, en Inde). Au Bangladesh, l’eau salée contamine déjà les sources d’eau douce.

S’agissant de la vie dans les océans, aujourd’hui au niveau mondial, 80 % des « stocks » (expression admirable !) de poissons « commerciaux » sont soit surexploités soit pleinement exploités. Malgré l’augmentation du nombre de bateaux et de leur puissance, depuis plus de vingt ans, les captures mondiales stagnent autour de cent millions de tonnes par an. La technologie moderne, l’électronique et les moyens satellites vident les océans. Et 1 % des navires réalisent à eux seuls 50 % des prises. Or cette surpêche, légale ou non, prive des centaines de millions d’habitants des pays pauvres de leur seul apport en protéines animales, les produits de la mer. Mais peut-être que sur une planète plus hospitalière...

La gestion de notre production exponentielle de déchets a développé les filières du recyclage. Et s’il s’agissait d’une dangereuse illusion ? Le recyclage ne s’avère pas seulement insuffisant, il peut être contre-productif et encourager à produire davantage… d’autant que le capitalisme ne supporte pas la réduction de la consommation ! Sur une soixantaine de métaux, 34 ont un taux de recyclage inférieur à 1 %. Moins de 2 % des plastiques usagés sont recyclés idéalement en circuit fermé. Quant à l’économie circulaire qui le prolonge, elle est évaluée en deux phrases par K. De Decker : « L’économie circulaire – le dernier mot magique, dans le vocabulaire du développement durable – promet une croissance économique sans destruction ni gaspillage. Cependant, le concept ne se concentre que sur une petite partie de l’utilisation totale des ressources et ne prend pas en compte les lois de la thermodynamique ». Idem pour le fameux « découplage ». Un rapport de 2014 de Pricewaterhouse Coopers note que le découplage entre la croissance des émissions et la croisssance économique n’a été en moyenne que de 0,9 % depuis 2009 !

Jean-Pierre Tertrais




PAR : Jean-Pierre Tertrais
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