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par Nathan le 28 septembre 2018

Au sujet de la CGT McDonald’s Ile-de-France : humbles réflexions syndicalistes d’un anarchiste

article extrait du ML 1797 de juillet-août 2018




Je vais tacher d’exposer et surtout d’analyser avec le recul de mon expérience la période de mon arrivée dans le syndicalisme et de fournir quelques conseils pour éviter aux camarades de reproduire mes erreurs.

Rejoindre la section syndicale : que choisir ?

J’avais 22 ans lorsque j’ai réintégré McDo en 2007 en région parisienne. J’étais déjà militant à la FA depuis trois ans. J’avais donc une sensibilité naturelle pour la lutte des classes. Je pensais fonder une CNT McDo en 2005 lors de ma première expérience. Je me disais que, s’il fallait faire du syndicalisme, autant le faire avec nos camarades de la Confédération nationale du travail. Après tout, ils sont anarchistes. J’adhérais aussi à l’idée du refus des élections et des permanents syndicaux : nul autre que nous-mêmes ne peut nous représenter, le permanent employé par le syndicat n’œuvrera jamais à la destruction du syndicat, le syndicat devant mourir dans la révolution où on aurait le plus besoin de lui, pensais-je. D’un autre côté quelques camarades de la FA m’avaient fait comprendre que l’appartenance syndicale n’était finalement pas le plus important mais plutôt l’activité de la section syndicale dans la boite. La division des travailleurs fait le bonheur des patrons. J’avais d’autant plus apprécié ce discours que j’ai pu voir des camarades syndicalistes à la FA faire vivre l’information et l’analyse de l’actualité syndicale dans le Monde libertaire malgré, et au-delà, de leur étiquette syndicale.
Or, dans le restaurant où je fus embauché, c’était une section CGT qui était présente (le terme de section était très exagéré, il y avait des délégués du personnel [DP] élus sur une liste CGT, certes, mais peut-être un seul d’entre eux était à jour de cotisation, d’où la nécessité de mettre de l’ordre dans le fonctionnement du syndicat). En finissant ma période d’essai, j’avertis donc le principal DP de mon envie d’adhérer au syndicat en raison de mon anarchisme. Cela allait de soi pour moi.
« Peut-être était-il étonné de voir un militant convaincu de la nécessité du syndicalisme tellement cela était rare »
Mais, à ma grande surprise, ce n’était pas le cas pour lui. Bien que plein de bonne volonté, il n’avait reçu aucune réelle formation syndicale ou politique. Pour lui, du moins c’est comme cela que je l’ai ressenti, n’adhérait à la CGT que les élus et mandatés. Peut-être était-il étonné de voir un militant convaincu de la nécessité du syndicalisme tellement cela était rare. Quoi qu’il en soit, j’ai pu me rendre compte qu’il était élu DP CGT, mais qu’il n’était pas, ou peu, syndicaliste.
Leçon n°1 : Il n’y a pas que des syndicalistes staliniens bien formés, très politisés et autoritaires à la CGT. Bien au contraire, bon nombre de gens viennent à la CGT juste pour devenir représentants du personnel car les élections doivent avoir lieu dans leur entreprise. Ils n’ont souvent aucune conviction ni formation militante et politique ! De plus, bon nombre de staliniens ont fait leur autocritique. Plus tard, je fis l’erreur de m’éloigner des bons camarades de l’US Commerce CGT de Paris, les pensant très autoritaires dans leur fonctionnement. Je n’avais pas encore rencontré le reste de la Fédération du Commerce CGT et je voyais en chaque travailleur un révolutionnaire autogestionnaire potentiel...
La grève d’octobre 2007
Parmi les salariés, beaucoup fumaient le pétard. Ceux-ci constituaient un noyau dur de sympathisants de la section CGT. Fumeurs de clopes et de shit se côtoyaient donc souvent à proximité du restaurant, créant ainsi du lien social. De plus, bon nombre de salariés, dont le principal DP, étaient des musulmans immigrés, ou d’origine immigrée. Ils constituaient aussi une base sympathisante.
Des salariés, des élus du Comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail et surtout une manager se firent licencier. Quelques salariés (sympathisants CGT) furent mécontents. Cette manager était jugée la plus « sérieuse » dans le travail. Des salariés usaient d’une certaine désinvolture dans leurs tâches, refusant les cadences et préférant bavarder ou aller regarder la télévision en salle équipier que servir les clients en temps et en heure. Cette manager était un peu plus sur leur dos ce qui facilitait le travail des filles en contact devant avec les clients. Il faut dire que le rythme de travail de ce grand restaurant associé aux contrats McDonald’s habituels avec de longues coupures de quatre à cinq heures n’incitaient pas à se donner à fond au travail non plus, loin de là.
« Il y eut cinq longues secondes de silence. Je répondis alors « Ben on continue ! On a rien gagné !", « Ben ouais ! » répondirent d’autres. Le mouvement continua. »
Un matin commence donc une grève. Il fut demandé au DP de mobiliser le syndicat CGT McDonald’s. On me demande si je me mets en grève. Je réponds oui bien sur. J’ai pu me rendre compte de l’absence de réflexes militants de la section. Trois délégués syndicaux (DS, les représentants à proprement parler de la section syndicale dans l’entreprise) et un élu CHSCT de la CGT sont arrivés les mains dans les poches. Ils donnèrent quelques conseils. Il n’y avait pas de pancarte, ni banderole, ni mégaphone, ni tract pour les clients, ni carnet d’adhérent à la CGT. Lorsque nous fîmes la remarque aux DS, ils répondirent « Ah ouais on n’a pas pensé... ». Des grévistes demandaient aux clients de les soutenir, mais de la même façon qu’ils demandaient « sur place ou à emporter », d’un ton très monotone. Je me fis remarquer ce premier jour de grève en usant d’un ton différent, justement pour toucher les clients et les inciter à nous soutenir.
Les grévistes demandaient la réintégration des licenciés, des augmentations, l’arrêt des longues coupures entre le midi et le soir. Une assemblée générale eut lieu. Le DP nous demanda ce qu’on voulait faire car la direction répondait « non » aux revendications. Il y eut cinq longues secondes de silence. Je répondis alors « Ben on continue ! On a rien gagné !", « Ben ouais ! » répondirent d’autres. Le mouvement continua.
Je mobilisais mon petit réseau de militants anarchistes. J’appelai les camarades mandatés au Monde libertaire, je leur pris une ramette de feuille A3 (oui c’est abusé de prendre des ressources de l’organisation à des fins plus ou moins personnelles, je l’accorde). Je demandai à un camarade de se rendre à Publico durant la nuit pour que j’emprunte le mégaphone. Je fis passer le message sur les listes internet pour que les camarades viennent nous soutenir.
Le lendemain, au restaurant, on me vit arriver avec le mégaphone et les feuilles A3. On scotcha des feuilles sur les vitres avec des slogans qu’on imagina toute la journée, on eut idée de faire des pétitions. Un client nous recommanda à joindre le Parisien, je le fis immédiatement, une journaliste vint pour faire un article. Quelques camarades de la FA passèrent soutenir le piquet. Je rencontrai d’autres militants de la CGT attachés aux luttes de McDonald’s, dont un juriste en droit du travail qui devint un contact précieux.
A la fin de la journée, un protocole d’accord de fin de conflit fut signé en faveur des salariés. Sans même m’en rendre compte, j’étais devenu « le révolutionnaire » (l’effet autocollant Fédération anarchiste sur le mégaphone). Les salariés apprécièrent et se soudèrent. Dans les semaines qui suivirent, en discutant, presque tous étaient prêt à adhérer à la CGT (l’absence d’organisation réelle empêcha de le faire). Tous s’accordaient sur le fait que la lutte était très productive. Lorsque je parlais parfois d’abolition de l’État et autogestion, ils étaient même réceptifs. « Vous avez raison globalement sur l’autogestion et tout ça, sauf vos délires sur l’inexistence de Dieu » m’a-t-on même dit.
« Le militant anarchiste doit à mon sens s’emparer de cette situation, devenir meneur mais aussi et surtout faire vivre la démocratie en valorisant surtout les initiatives des grévistes ou salariés. »
J’appris que deux des trois DS avaient quitté l’entreprise (avec un chèque selon certains) suite à la grève. C’était fréquent à la CGT chez McDonald’s parait-il. Peu de temps après le troisième DS suivit. Cela contribua à la mauvaise image de la CGT dans la boite.
Leçon n°2 : La base de la dynamique syndicale est essentiellement fondée sur une solidarité mécanique. Autrement dit, qui se ressemble s’assemble. Il faut un mouvement corporatif à la base qui regroupe les salariés qui ont les mêmes intérêts mais aussi les mêmes identités et habitudes culturelles. Il n’y a pas de syndicalisme possible en dehors de cela. C’est sur cette base qu’on crée des ponts et des solidarités interprofessionnelles. J’en ferai l’amère expérience en perdant deux fois de suite des élections dans la boite des années plus tard car je n’avais pas les mêmes identités et habitudes culturelles : je ne fumais plus de pétards, j’étais militant anarchiste, j’étais un homme, blanc, athée, j’avais un look jugé bizarre, les cheveux longs, des goûts prononcés pour le hard rock et le métal, etc. Bref, j’étais marginal avant même d’avoir pu m’en apercevoir. En plus d’un travail acharné de la direction pour neutraliser mon syndicat bien sûr et d’une inexpérience syndicale importante. Je fréquentais des milieux qui, malgré tout, étaient très apaisés chez les gauchistes en tout genre où l’on a le culte de l’assemblée générale et du débat serein, sans mauvaise foi. Cela ne forme absolument pas à ouvrir bien fort sa gueule tout le temps mais bien plus à rester calme en toute circonstance (ce qui peut servir malgré tout surtout s’il faut de la patience comme par exemple si on est mis au placard).
Leçon n°3 : Bien souvent les salariés ou syndiqués ne sont pas des militants. Ils n’ont pas en horreur l’autorité. Ils ne se méfient pas des meneurs. Ils font confiance et suivent. Le militant anarchiste doit à mon sens s’emparer de cette situation, devenir meneur mais aussi et surtout faire vivre la démocratie en valorisant surtout les initiatives des grévistes ou salariés. Cela leur permet de prendre confiance et devenir autonome dans la lutte, mais c’est un très long travail et loin d’être évident si l’effectif de l’entreprise change régulièrement. J’en ferai une autre amère expérience plus tard en refusant de prendre des mandats et en laissant des gens sans conviction en faire n’importe quoi. De plus, cela constitue une protection indispensable. On ne licencie pas n’importe comment un élu ou mandaté. Lorsque vos convictions vous poussent à ne pas garder silence, c’est plus que pratique.
Leçon n°4 : Les savoir-faire rudimentaires et les formations idéologiques acquis chez les anarchistes sont loin d’être négligeables dans un mouvement de grève ou dans un syndicat. Ils permettent d’avoir des idées claires sur les alliances à avoir (avec les salariés, quoi qu’ils fassent, pas avec le patron aussi cool soit-il, même si ce n’est pas toujours évident de se positionner, de nouer des liens avec les autres syndicats qui en valent la peine) ainsi qu’une meilleure intégrité. On ne milite pas par conviction pour obtenir un chèque en fin de carrière. Qu’importe de ne pas avoir un gros bagage en droit du travail. Cela s’apprend, cela se consulte quand on a un questionnement. Si on sait lire du Marx ou du Proudhon, on peut se concentrer pour lire un texte de droit. On peut dans l’organisation syndicale, ou ailleurs, trouver des contacts. Mieux vaut donc un vrai militant en poste sans formation (à ses débuts) qu’un salarié sans conviction qui connaît son mandat.
Leçon n°5 : Il en va de même de tout cela en interne au syndicat ou aux instances confédérales quand des postes sont à prendre, vu les gens sans formation politique et syndicale qui y traînent. Les militants anarchistes sont généralement de très bons gestionnaires. Il apprend très tôt à faire des comptes-rendus, à consulter les autres, leur donner la parole, à archiver, à comprendre le fonctionnement d’une organisation, gérer une trésorerie, etc. En un sens, il est souvent fait pour ces postes. En outre, si ces militants ne prennent pas ces mandats, les bureaucrates opportunistes susceptibles de les prendre, eux, les mettront dehors à la première occasion.

Conclusion
Si des militants sont intéressés pour fonder un syndicat sur une telle base, qu’ils nous contactent simplement ce sera plus simple plutôt que retranscrire ces longs statuts des correcteurs ou salariés de McDonald’s d’Ile-de-France de la CGT.

Pour finir, cet article ne prétend pas être une vérité absolue. Il est le fruit de réflexions, d’expériences acquises et de traumatismes. Il est sans doute critiquable et j’espère que, dans l’éventualité ou il susciterait le débat, nous pourrons le faire sereinement. Il est indiscutablement en rupture avec certaines pratiques syndicales anarchistes. Il appartient à chacun de faire ses choix en la matière, et tant mieux si d’autres arrivent à mettre des structures syndicales en place autrement qu’à travers les leçons tirées ci-dessus. Je resterai solidaire des anarchistes investis syndicalement (ou non d’ailleurs) au-delà des étiquettes syndicales. L’entraide est notre plus grande force, je ne l’oublie pas ! J’espère juste pouvoir aider à mieux appréhender la question de l’engagement syndical pour ceux qui n’y connaissent pas grand chose.
Bonne lutte à vous camarade !

Nathan

PAR : Nathan
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