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Arts et Spectacles
par Juan Chica Ventura le 29 juin 2020

Art contemporain

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L’ART CONTEMPORAIN :

1ère partie : GÉNÉALOGIE D’UNE ESCROQUERIE D’ÉTAT

L’art contemporain qui est censé représenter l’art des artistes vivants, n’est plus un terme chronologique, un adjectif temporel, c’est un genre d’art, le mot a changé de sens. C’est une petite caste de gens, de technocrates, de financiers, d’artistes et de politiques qui forment ce sérail, cette « forteresse », qui se prennent pour la totalité des contemporains. Parmi eux, des artistes qui se réclament les héritiers de Marcel Duchamp (1887-1968), artiste peintre plasticien, homme de lettres. Au départ, il démarre comme peintre, Nu descendant un escalier (1912) et invente par la suite les « ready-made » (tout faits), en détournant des objets usuels, La roue de bicyclette (1913),



Le porte-bouteilles (1914), L’urinoir « Fountain » (1917), revendiquant que c’est de l’art de par sa propre volonté. Ce sera un levier pour dire que n’importe quoi va devenir une œuvre d’art. A partir de M. Duchamp et son nouveau concept, l’art devient une base conceptuelle et transgressive, qui finira par devenir totalitaire, l’important n’est pas la trace, mais le concept qui se trouve derrière cette trace. John Langshaw Austin, le linguiste et philosophe anglais (1911-1960) dira, le performatif a lieu quand dire c’est faire. Le simple fait de le déclarer vous le devenez. M. Duchamp va appliquer et exécuter cet énoncé. Il provoquera un schisme, une rupture dans le milieu de l’art. Il déclarera que ce sont les « regardeurs », le public qui fait l’œuvre, juge et partie, nous y reviendrons plus tard.

Pour ne pas se mélanger les pinceaux avec le sens de l’art, englobant tous les contemporains, l’acronyme AC sera employé pour faciliter la lecture. Il est employé par beaucoup d’historien.ne.s de l’art (Christine Sourgins, Nicole Esterolle, Jean-Philippe Domecq, etc), qui sont entré.e.s en résistance. L’AC désigne une partie de l’art d’aujourd’hui qui se prétend être de l’art vivant. Ce sera le nouveau label de l’art dominant, des milliardaires, des médias et des institutions, en quelque sorte l’art étatique du pouvoir, ce que j’appellerai « l’art pompier », un art académique qui était au service de Napoléon III (le petit). Ce phénomène de société se propagera à l’ensemble de la planète, que l’affairisme a transformé en « Financial Art ». En France, il deviendra l’art officiel promu par le ministère de la Culture. Il s’agit d’être vigilant et de bien comprendre les rouages et mirages de l’AC, le constat accablant qui en découle, c’est le malaise de beaucoup d’artistes : peintres, graveur.se.s, dessinateur.rice.s, sculpteur.rice.s. Le public aussi en pâtira, concernant toute forme d’innovation, assez déroutante depuis les années 60 jusqu’à nos jours, comme le body-art, les happenings, l’art conceptuel, les installations, les performances que l’AC cherchera à imposer. Dans l’AC, les médiums sont des objets que l’on réfère à des concepts, rupture entre le fond et la forme. Ce qui compte c’est le concept et non plus la forme, qui est une forme de piège pour interpeller, impressionner, inquiéter le « regardeur », de façon à aboutir à un produit financier.

Il faut remonter à l’après-guerre en 1947, à l’époque de la Guerre froide, les États-Unis avaient gagné la guerre et c’était donc là-bas que devait apparaître le modèle culturel, pas seulement la référence intellectuelle, mais aussi la référence culturelle. Un marché financier de l’art sera créé pour consacrer les artistes étasuniens et prendre la main sur l’Europe et Paris. Tout d’abord avec l’art abstrait et à partir des années 1970-1975, ce sera l’AC qui va devenir un courant conceptuel, considéré comme le grand courant mondial consacré à New-York. Il deviendra industriel et permettra de faire des objets « serials », en série, bien évidemment, il s’agit de monter la cote des artistes en vendant le plus d’objets d’art. Lors d’une vente aux enchères en 2007, chez Sotheby’s, une œuvre du plasticien britannique Damien Hirst, s’est vendue 13,3 millions d’euros, une vitrine pharmaceutique « Lullaby spring » (Berceuse de printemps) contenant 6136 pilules faites et peintes à la main, un million de plus qu’une œuvre de Velázquez « Santa Rufina » lors de la même vente. Autre exemple, Jeff Koons, plasticien nord-américain, vendra 7 sculptures monumentales 50 millions chacune, représentant un chien ballon Balloon dog à 7 milliardaires, le produit sera décliné pour une classe moyenne, et continuera à être décliné jusqu’à se vendre dans des boutiques d’art, ou sous forme de tee-shirts, comme produits dérivés. New-York, la capitale du commerce, va devenir en 1964 la capitale de l’art détrônant Paris, grâce à Robert Rauschenberg (1925-2008), artiste plasticien, qui gagne la Biennale de Venise, cela va permettre à New-York de s’organiser autour des vendeurs, des marchands, des collectionneurs.

L’art financier se reposera sur trois supports : le marché, le médiateur, le ministère. Le réseau marchand que va mettre en place Léo Castelli (1907-1999), marchand d’art, va offrir la possibilité de voir des artistes étasuniens exposer un peu partout en même temps, en leur donnant une visibilité. Il est le découvreur d’Andy Warhol et il va profiter des sérigraphies de l’artiste. Les collectionneurs font monter leur cote en achetant deux œuvres par artiste, dont une sera destinée à un musée prestigieux. Les médias joueront leur part de rôle, attirés par le spectaculaire, les journalistes se déplaceront devant des œuvres comme celle de Damien Hirst Mother and child divided (Mère et enfant séparés, 1993),



une vache et son veau sont découpés dans le sens de la longueur puis placés sous vitrine et plongés dans le formol, donnant une notoriété et donc une valeur financière à l’œuvre. Le ministère de la Culture en France fait cas d’exception, il y a eu des intérêts de jeux financiers et politiques entre fonctionnaires et marchands avec un clientélisme d’État. En privilégiant toujours les mêmes artistes subventionnés, le pouvoir politique, économique et médiatique, soutiendra l’AC, cet art du « ready-made » néo-duchampien, pour la première fois il y aura un art officiel sans contrepartie. Les institutions culturelles détourneront l’argent public au service de la spéculation, notamment dans le secteur du patrimoine. Lorsque Jeff Koons a investi le Château de Versailles en 2008, avec 16 œuvres démesurées dont le célèbre homard géant Lobster, l’argent du bien public aura été utilisé au service d’intérêts privés, servant à consolider et asseoir la collection d’art de François Pinault. Anish Kapoor, artiste plasticien britannique, sera aussi convié à Versailles en 2015, présentant 6 œuvres monumentales dont la plus polémique Dirty corner appelée par certains Vagin de la Reine. Il sera le huitième artiste depuis que l’AC s’est introduit dans les musées et lieux historiques en 2004 (Louvre, Orsay, Petit Palais, Château de Versailles, etc). Autre polémique dans le monde médiatico-culturel financier de l’AC, le plug anal géant vert The Tree (L’arbre) de Paul Mc Carthy, plasticien étasunien, exposé Place Vendôme en 2014. Cet artiste voulait comparer son objet à un sapin de Noël. La bonne blague ! Plutôt une humiliation voire une insulte au public parisien sans pour autant être catholique. Nous sommes toujours dans la transgression chère à M. Duchamp.

Autre malaise de l’AC, la beauté n’intervenant plus dans le cadre esthétique de l’œuvre, une transgression va s’opérer à la suite de M. Duchamp, ce qu’il fera dans ses « ready-made », ce sera la surenchère de la transgression dans tous les aspects de l’AC. On est passé d’un art au sens premier du terme, c’est cher parce que c’est beau, autrefois, à, c’est beau parce que c’est cher, maintenant. Ce qui passait pour un canular à l’époque de M. Duchamp, va très bien marcher, mais ce n’était pas si jovial que ça chez le père de l’AC, son affaire était très sérieuse au point qu’il se fâchait très violemment contre ses détracteurs. Ce qui ne se dit que très rarement, c’est que ce n’est pas lui qui est à l’origine de cette invention. Les incohérents (1882-1893), était un mouvement d’hirsutes, de je-m’en-foutistes, d’hydropathes qui s’amusaient sans autre désir. Ils étaient dans la parodie potache de l’art de l’époque, réalisaient des expositions totalement loufoques. Des prix sont inventés avec des médailles en chocolat, des bretelles seront accrochées au mur (de marque Tour Eiffel), des sculptures seront posées sur des fromages et des légumes et plein d’autres œuvres tournées en dérision. M. Duchamp va découvrir les catalogues des expos éphémères des « incohérents » et va s’en servir pour fabriquer son nouveau concept, celui du « ready-made ». L’AC fera partie de ce courant.

Depuis les années 2000, l’AC sépare bien les artistes, d’un côté ceux qui sont formatés au discours conceptuel, de l’autre les résistants qui refusent justement ce formatage de la pensée. L’AC n’est politiquement d’aucun bord, mais ce qui est sûr c’est qu’il ne met pas en avant les artistes français. Comme dit l’adage « nul n’est prophète en son pays ». Ce système dont la France est partie prenante, impose un art officiel comme référence incontournable par les fondations de l’art (FRAC) Fonds régional d’art contemporain, (DRAC) Direction régionale des affaires culturelles, qui sévissent depuis 1983, date charnière, par Jack Lang, alors ministre de la Culture qui défendra l’art conceptuel et transgressif, mettant fin à la pluralité artistique de Paris. Ce système qui veille à protéger ses artistes met au RSA environ 35% des artistes français et cumule les excès de l’ultralibéralisme avec ceux du dirigisme.

Je fais partie de ces artistes qui paient un lourd tribut pour pouvoir défendre un autre regard dans la peinture. Nous sommes des milliers d’artistes à vivre chichement de petits boulots, de bricolages, pour avoir les mains libres et s’exprimer avec des médiums classiques sans tomber dans la mécanique cynique affairiste de l’AC, qui somme toute est une grande escroquerie, et ressemble bien à une arnaque, une bouffonnerie du début à la fin. Pour vous consoler, je vous propose d’aller vous balader dans le XIIIème arrondissement de Paris, vous y verrez une liberté d’expression artistique, de peintures originales monumentales, peintes sur les murs des immeubles, parmi elles vous y découvrirez la mienne (située au 20, rue Esquirol, métro Nationale), tout cela fait penser à une galerie d’art géante à ciel ouvert, un beau bras d’honneur à cette blague de mauvais goût, à tout cet art financier et spéculatif qu’est l’AC.

2ème partie : L’ART CONTEMPORAIN OU LA STRATÉGIE DU CHOC

Tout en faisant un clin d’œil à l’ouvrage remarquable La stratégie du choc de Naomi Klein (2007), une correspondance avec le discours de l’auteure se noue dans le petit milieu de l’AC (Art Contemporain), tenu par les garants du néolibéralisme et de la mondialisation. Un art totalitaire s’est installé à l’échelle planétaire, appuyé par des hommes d’argent et des institutions, qui font des ravages dans le milieu de l’art. Le premier électrochoc consiste à inonder et écraser le marché de l’art par un choix d’artistes bien définis dans un petit milieu d’affairistes, en leur donnant la visibilité la plus large possible et en noyant le marché de l’art, d’œuvres transgressives, provocantes et choquantes. Le deuxième électrochoc consiste à assommer toujours le même milieu, en déployant des fortunes colossales, afin d’imposer ce qui deviendra l’art mondial et les nouvelles figures artistiques internationales. Le choc est si violent que toute institution, école d’art, foire, se soumettront au service d’un art conceptuel qui ne cessera de détourner les critères esthétiques de la peinture, en les remplaçant par des critères financiers. Le « regardeur » se trouvera conditionné au règne du mauvais goût, du kitch, du scandaleux et de la finance, à la dictature du produit en série (serial) et de la disparition du message véritable de l’œuvre au détriment d’un art de spectacle et de consommation.




L’AC aura réussi stratégiquement à se complaire aux yeux de la société, à asseoir sa forme de pensée par un concept/piège global, encéphalogramme plat, sans intériorité, ni force créatrice, en veillant bien à ce que les valeurs financières restent en place. L’AC tente de créer par ses électrochocs, une nouvelle histoire de l’art, et veut provoquer le syndrome de la page blanche chez le « regardeur » en lui injectant une nouvelle grille de lecture, de nouvelles émotions vides de sens et d’histoire. Il reste ainsi maître des sensations, dressant et manipulant de façon transgressive, en utilisant tout un langage marketing pour présenter des œuvres dites scandaleuses et subversives. Le mépris de l’AC a pour fonction de détruire la peinture et tout jugement esthétique, et de qualité. Le dirigisme contre le pluralisme, le courant AC est par définition un prédateur qui va remplacer l’avant-garde de l’avant-garde, tournant en dérision tous les autres courants artistiques, stratégie du choc déstabilisant, perturbant, troublant les artistes contemporains et le public.

À cause de l’AC, des milliers d’artistes français, pour parler de l’Hexagone, sont exclus du marché de l’art et de l’histoire de l’art, s’ils ne sont pas dans la ligne de pensée de l’AC. Ils sont abandonnés et contraints d’exposer dans des salons au milieu des amateurs. Ils sont condamnés à demeurer dans l’ombre, ignorés des médias, des journalistes, qui les méprisent. Ils sont condamnés à exposer dans des stands, le long d’un bout de trottoir, par tous les temps, devant des promeneurs et des badauds, insensibles ou si peu regardants vis-à-vis des œuvres. Seul espoir pour certains de se frayer une place, peut-être dans une galerie d’art, ou bien décrocher une exposition collective dans un salon. Inconfort financier et matériel, ce sont les caractéristiques de la plupart des artistes victimes de l’AC, qui ignore tout ce petit monde « à côté » du marché de l’art, de la spéculation sauvage et de la scène artistique. Pendant que Damien Hirst, Jeff Koons, Anish Kapoor, Daniel Buren, Christian Boltanski, engrangent des millions, les artistes authentiques et passionnés crèvent de faim.

Sortons du mythe de l’artiste maudit, torturé par sa création, et de la bohème, il est question actuellement de la misère de l’artiste, contraint à faire 36 petits boulots pour survivre s’il veut continuer à pratiquer son art, sans quête prétentieuse ni soif de reconnaissance, juste peindre et donner naissance à une œuvre sincère et honnête, comprise de tout le monde, où les émotions permettent de saisir un instant T, la culture faisant le reste pour saisir la symbolique et les signes convergents de chaque époque. L’artiste passionné se fixera des défis, cherchant, tâtonnant, risquant, réalisant dans une démarche personnelle à matérialiser et signer son œuvre, d’une manière la plus singulière et professionnelle. On ne naît pas artiste, on le devient.

Marginalité et paupérisation de l’artiste, qui trouve avec difficulté sa place dans la société. Des milliers d’artistes, les « en-dehors », sont jetés aux oubliettes du marché de l’art et par ricochet de l’histoire de l’art, invisibles, inconnus, maintenus en-dessous du seuil de pauvreté (35% au RSA), toute une frange d’artistes devra lutter contre l’hégémonie de l’AC. Comme je l’ai signalé précédemment, l’artiste contemporain ne s’apparente plus à la conception romantique perçue au XIXe siècle, qui préférait mener une vie dissolue, amorale, décadente, se dévouant entièrement à son art, en rejetant le monde bourgeois. Cette image d’Épinal, qui arrange bien certains marchands d’art, c’est l’image de l’artiste « crève misère » que l’on découvrira après sa mort, vite récupéré par le milieu et les critiques d’art qui crieront au génie. L’exemple de Vincent Van Gogh est un des plus frappants, je vous renvoie vivement à l’ouvrage magnifique d’Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société. Aujourd’hui, c’est l’AC qui pousse les artistes au suicide. Désormais, la pauvreté des artistes apparaît comme un mal de société, tragique, qui rejaillit de manière très significative, par une précarité d’ordre social.

L’artiste à son tour est pris dans la tourmente de la politique néolibérale et du dogmatisme de l’AC, l’obligeant à mener une vie marginale et d’exclu, en dehors du marché de l’art où la spéculation règne en maître. L’électrochoc a fonctionné à merveille contre les artistes se refusant d’appartenir au courant néo-duchampien. Le mode de fonctionnement de l’artiste de la catégorie des « laissés pour compte », des « en-dehors », est de résister en maintenant une distance vis-à-vis de ces « others » (autres) qui ont accepté de se résigner à une servitude de cette représentation transgressive : identité de l’AC. La résistance doit s’organiser à l’image d’un front d’artistes rebelles, militants, engagés, anarchistes, empêcheurs de tourner en rond, et autres. Elle doit se déployer pour mener une lutte acharnée contre ce virulent tourbillon qui conduit à la précarisation de tous, de tous les styles d’arts, qu’ils soient traditionnels, classiques, modernes.

La domination de l’AC doit être combattue sur le terrain artistique par une lutte solidaire voire radicale. Des collectifs d’artistes se constituent un peu partout en France donnant lieu à des actions politiques, par exemple, Black Lines (2018) un collectif d’artistes peintres (une centaine environ) qui agit en plein jour sur les murs de Paris (rue d’Aubervilliers XVIIIe arrondissement),



dénonce à travers l’actualité, les dérives de l’État et de ses institutions, la mairie de Paris se chargera de recouvrir ces peintures engagées, novatrices, politiques (en noir et blanc), censurant des œuvres d’une qualité remarquable, un site existe, à l’adresse https://fr-fr.facebook.com/pages/category/Band/Black-Lines-1866094833449350/.

Ces modes de fonctionnement revendicatifs soutenus par beaucoup de militants sont une des réalités du combat artistique, le résultat symbolique est une preuve de refus de la politique institutionnelle qui valorise un art hégémonique, réactionnaire et inégalitaire. Autre exemple de forme de lutte, toujours par le biais d’un collectif, l’utilisation de salles, d’espaces d’exposition ou bien de galeries autogérées, pour subvenir aux artistes en manque de lieu d’exposition et garantir une visibilité, afin de sortir de l’anonymat pour beaucoup d’entre eux et d’entre elles. Derrière ce choc subi dès les années 60, il reste à espérer que cessent le matraquage médiatique et le nombre d’œuvres nord-américaines imposées sur la scène internationale de l’art, à coup de millions de dollars, pour donner une visibilité et une légitimité, balayant au passage toute autre forme d’expression artistique. L’AC comme d’autres mouvements cessera de régner un jour, son royaume s’effritera et tombera comme un château de cartes, car tel est le résultat au bout de cette histoire, de toutes ces dictatures, celle-ci évidemment, un peu particulière, puisque là, il s’agit d’une dictature de type orwellien à caractère artistique.

3ème partie : UN ART ANTHROPOPHAGE, FAUSSEMENT REBELLE

L’AC (Art contemporain) est par excellence, le lieu de toutes les fausses rébellions, le plus grand regroupement qui ait jamais existé en art de tous les faux rebelles. C’est dans l’AC en effet, que l’on trouve les experts du discours faussement révolutionnaire, faussement transgressif, faussement contestataire. À l’opposé des grandes avant-gardes du XIXe siècle, du mouvement Dada en Autriche, du Surréalisme en France, du Blau Reiter et Die Brücke en Allemagne dont ils ne font que singer l’attitude, les artistes de l’AC nagent dans l’imposture.

Alors que les avant-gardes du XXe siècle étaient parties prenantes des grands combats, des bouleversements, voire des guerres de leur époque, les artistes de l’AC font semblant d’aller au combat. Ils ne sont surtout pas les rebelles qu’ils prétendent être, puisque contrairement à ce que signifie l’étymologie du mot rebelle – « rebellis » signifiant en latin revenir au combat, retourner à la guerre – ils ont décidé de ne mener aucun autre combat que celui de leur promotion personnelle. Faux libertaires, parce qu’ils s’imaginent subversifs, radicaux et provocateurs, ils ne sont que les bons petits soldats des grands financiers et milliardaires, qui eux jouent de leur pouvoir économique et de leur fortune personnelle, créant ainsi une stratégie du choc en retour sur la société, faisant la pluie et le beau temps sur le marché de l’art. Ils détrônent tous les autres arts, classiques et modernes, menaçant ceux qui s’en moquent avec un certain cynisme, mépris et dédain, surtout les artistes qui n’entreraient pas dans la combine.

La ronde du « Financial Art », de l’art financier où le monde de l’art est entraîné dans des opérations marchandes, spéculatives, cautionnant une esthétisation transgressive. Processus mondialisé où l’AC est devenu un art officiel. Un art qui n’est qu’une coquille vide, « nada », fourre-tout, piège à cons, mirage, « et souvent n’importe quoi se fait avec pas grand-chose et même presque rien et il arrive que ce soit rien du tout, et même avec moins que rien », ironisent Alain Troyas et Valérie Arroult, deux universitaires qui analysent le phénomène de l’AC. Il se croit intelligent, élitiste bourgeois, avant-gardiste, prétentieusement révolutionnaire et libertaire, il est devenu conformiste et académique. Certains artistes se veulent sûrement sincères, mais ils sont à leur tour pris en otage tout comme le « regardeur » d’un système réactionnaire, qui n’entend pas céder sa place de leadership mondial dans les milieux de l’art.

Quant aux autres artistes qui ont décidé de se jeter de plain-pied dans l’AC, par pur opportunisme, par pure mode, par pure commodité, ceux-là même finiront dans les réserves des FRAC (Fond régionaux d’art contemporain), remplissant les collections publiques. Ces artistes verront peut-être leurs œuvres de temps à autre, exposées dans une région de France avant de retourner bien sagement dans les réserves. Rien de révolutionnaire, surtout pas, il ne faudrait pas déstabiliser la politique de l’État, surtout de l’État français qui créa ces fonds artistiques en 1982, dans l’intention de diffuser des collections auprès des différents publics et d’inventer des formes de sensibilisation à la création.

Il s’agit bien d’imposer un type d’art, celui de l’AC. Depuis 40 ans les artistes vivants et contemporains de leur époque, ainsi que le public subissent une politique discriminatoire et dogmatique de cet art officiel. L’AC, un non-art, un anti-art qui a tué l’enseignement du métier, du savoir-faire, du travail de la main, qui s’interdit tout autre recours aux techniques classiques, l’AC a une base conceptuelle, il ne crée plus, il décrète, comme l’a si bien signalé Christine Sourgins, historienne médiéviste et historienne de l’art, tout comme elle signalera que l’AC a volé les mots, « art », « artiste », « contemporain », semant ainsi la confusion pour mieux éradiquer tout ce qui n’est pas lui, que sa finalité n’est pas à la recherche d’une harmonie mais celle d’une déstabilisation générale de la société.

En aucun cas, il n’est possible d’admettre que tout cela est libertaire, c’est bien évidemment tout le contraire. Un art totalitaire, décadent, narcissique, voyeuriste, médiocre, morbide, mortifère, violent, scatologique, et anthropophage. Nombreux ont été les débats de l’AC dans ses choix esthétiques, culturels et politiques. La volonté du laisser-faire, quand l’autorité politique autorise la transgression, comment inscrire l’acte dans l’art lorsqu’il est sans éthique, ignoble, obscène, politique et immoral. L’artiste se joue et se moque de la morale bien-pensante, provoquant un malaise auprès du public. Zhu Yu (32 ans) en est un exemple frappant, lors de sa performance intitulée Eating people (2001), il cuisine un bébé mort-né qu’il dévore ensuite. Ses photographies ont été interdites à l’exposition Fuck off à Shanghai en 2000, alors qu’elles ont été exposées à la Biennale d’art contemporain de Lyon.

Est-il acceptable de tout montrer au nom de la liberté d’expression, d’une action artistique ou d’une forme esthétique ? La monstruosité de l’acte et de l’œuvre de l’artiste sont récupérées, avalées par l’institution de sorte à protéger tout type de provocation d’une action contestataire ou protestataire. Un art de rupture de chair et d’os : des artistes chinois, Cai Yuan et J. Xi, se procurent un pénis. L’organe, sorti du freezer est plongé dans une bouteille d’alcool pour évoquer le « vin » et surtout les boissons aphrodisiaques à base de sexe d’animaux, sera bu dans un bar underground quelques jours plus tard. Des artistes s’automutilent, se prêtent à des rites sacrificiels. Peng Yu, fabrique des sculptures avec des fœtus récupérés à la morgue. Toujours en Chine l’artiste Xiao Yu (40 ans) a conçu en 1999 une œuvre qu’il a réalisée présentant une tête de fœtus humain greffée sur un corps de mouette et conservée dans du formol, cela rappelle Damien Hirst avec ses animaux plongés aussi dans le formol. Xiao Yu s’est vu avec son œuvre, exposé la même année, à la Biennale de Venise. Son message a pour prétention d’accuser toute forme de manipulation génétique qui crée des monstres.

La provocation des artistes de l’AC est sans limite et le discours déplacé. On assiste à un glissement du registre esthétique au registre juridique lorsqu’il s’agit de l’AC extrême chinois, le sort des œuvres artistiques dépend des avocats et des juges contrairement aux œuvres occidentales qui dépendent des commissaires et des critiques d’art. Autre exemple en 2018, à Riga, capitale de la Lettonie, un artiste Artūrs Bērziņš (33 ans) a fait une performance glauque, intitulée Eschatology, le 6 mars, qui consiste à prélever un bout de chair dans le dos de deux personnes, à le faire frire et à le manger sous les applaudissements de l’intelligentsia bourgeoise locale ; comme le précise Nicole Esterolle, l’AC bénéficie d’une sorte de dérogation juridique en tant qu’objet culturel et pour raison artistique d’État. Le concept d’anthropophagie a été développé en 1928 par le poète brésilien Oswald de Andrade (1890-1954) dans son Manifesto antropópago qui fait allusion au cannibalisme. Cette notion d’anthropophagie représente toujours un repère important pour les artistes brésiliens contemporains qui usent de stratégies de réappropriation et de déconstruction critiques dans leur travail. La question se pose des relations et postures de l’anthropophagie par rapport à la mondialisation et l’AC. Nous ressemblons de plus en plus aux sociétés primitives, nous dévorant mutuellement pour notre existence et notre survie, mais aussi sous la forme intellectuelle.




Pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss « nous sommes tous des cannibales », elle permet de revenir sur les rapports entre l’AC et les sciences humaines. Sans oublier la portée politique et économique de la volonté de domination de l’AC à l’échelle mondiale. Dévoration de tous les courants artistiques précédents, n’accordant qu’une place minime dans le champ visuel de l’art sans même parler du marché de l’art. Les artistes vivants se retrouvent écartés, mis au ban, proscrits, condamnés, obligés à survivre tant bien que mal face à l’autorité dominante, toute puissante et écrasante qu’est devenue l’AC, qui s’emploie à faire passer en priorité des artistes de son cru. Les artistes vivants quant à eux deviennent invisibles, condamnés à errer de salons en foires pour subvenir à leurs besoins. La Bohème d’Aznavour est bien loin, lorsque les artistes pouvaient encore choisir de tout mettre au service de leur art, en dénonçant une bourgeoisie conformiste et étouffante.

Certains d’entre eux étaient des anarchistes, il suffit de voir comment les idées révolutionnaires se développaient vers la fin du XIXe siècle en Europe. Certes, les conditions de vie étaient précaires mais c’était avant tout un choix. Actuellement ce n’est plus ça, les artistes vivants qui refusent de se mettre aux ordres de l’AC sont balayés, méprisés, moqués, ringardisés, ridiculisés et placardisés, au nom d’une politique d’État qui refuse d’aider un pluralisme artistique. Les fondations des faux grands collectionneurs tels que : Bernard Arnault et sa fondation Louis Vuitton à Paris, Édouard Carmignac et son musée sur l’île de Porquerolles, François Pinault parti s’exiler à Venise dans son Palazzo Grassi, après l’échec de son projet dans l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, Guillaume Houzé et sa fondation Galeries Lafayette en plein cœur du Marais, les maisons Cartier (groupe Richemont) ou Ricard, joueront le jeu de la politique de l’AC et régneront ainsi en maîtres incontestés, indifférents aux autres formes d’expressions artistiques d’aujourd’hui. Snobisme de ces patrons milliardaires qui ne verront qu’une opération de défiscalisation en réduisant l’art à un simple produit d’investissement.

L’AC, pour en finir avec lui, se révèle être autoritaire, dogmatique, liberticide, vide et officiel, il ne s’attachera qu’à manipuler par des stratagèmes d’État et d’hommes d’affaires le milieu de l’art. Séquestration, instrumentalisation, radicalisation, subversion d’un secteur artistique à des fins immorales et pécuniaires, l’AC dévorera tout sur son passage, tel un anthropophage se nourrissant de ses enfants. Je renvoie au tableau impressionnant de Francisco de Goya (1746-1828), de la série de ses « peintures noires », peint entre 1819 et 1823 pour illustrer le propos : Saturno devorando a sus hijos (Saturne dévorant ses enfants ou simplement Saturne).





En conclusion, pour reprendre le livre de Christine Sourgins Les mirages de l’art contemporain aux Éditions la Table ronde (2005), l’AC attaque en fait l’humanité même de l’homme.

Juan Chica Ventura
Groupe anarchiste Salvador-Seguí
PAR : Juan Chica Ventura
Groupe Salvador-Segui
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le 3 juillet 2020 11:01:19 par C. MoA

Merci pour cet article bien argumenté et référencé qui ne fait que confirmer se que je pense de l’AC qui nous est imposé. L’art doit d’abords déclencher une émotion, nous interpeler et ensuite nous interroger sur la démarche et le message que l’artiste a voulu faire passer. L’AC est totalement froid, plus d’émotion première, celle-ci est remplacée par des concepts à intégrer pour pouvoir comprendre la démarche qui a amener "l’artiste" à produire son "œuvre". Les arts de la rue permettent d’une part aux artistes de s’exprimer librement et d’autre part à tout le monde de profiter de ces œuvres et des messages qu’elles peuvent véhiculer. Mais c’est vrai ça ne fait que difficilement vivre.
Actuellement, avec l’art des rues, on peut flâner dans les rues des villes à la recherche de toutes les formes libres d’expression et moins voir celles imposées, comme les publicités ou les enseignes de magasin...
Comme je flâne souvent dans le 13ème, suite à votre article, j’en ai profiter pour repasser devant la fresque de Black Lines à la poterne des peupliers et aller découvrir la votre, que je ne connaissais pas rue Esquirol.

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le 5 juillet 2020 19:01:48 par Rajen

Excellent article, bravo.

Tant pour l’Art comptant pour rien que pour la musique "officielle", l’imposture du Capital est omniprésente, dans l’ontologie putride de l’avoir surpassant l’être.

Bon courage.
Rajen