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par Thierry Guilabert le 15 juin 2015

L’histoire vue par les lapins

ARTICLE EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE HORS-SÉRIE N°61 : NI MAÎTRE
Dans le premier cercle des maîtres, gravitent les serviteurs chargés de la parole officielle, la parole qui s’institue vérité. À ce discours des maîtres, répond parfois l’écho des opprimés, des petits, des gens de peu qui restent le plus souvent sans voix : au Lagarde et Michard de la grande littérature, notre ami Michel Ragon répondit par son Histoire de la littérature prolétarienne de langue française ; au Cuvillier des étudiants en philosophie, la Contre-histoire de Michel Onfray ; à l’art officiel et aux cotations des galeries, l’art brut inventé par Jean Dubuffet.
À l’Histoire avec une grande hache – comme disait Georges Perec – l’Histoire officielle, celle écrite par les vainqueurs, les puissants, répond Howard Zinn avec son Histoire Populaire des États-Unis, argument principal du film documentaire d’Olivier Azam et Daniel Mermet, produit par Les Mutins de Pangée , dont le premier volet, Du pain et des roses est actuellement en salle : Howard Zinn, une histoire populaire américaine.





Le film débute par un avertissement : « Tant que les lapins n’ont pas d’historiens, l’histoire est racontée par les chasseurs ». C’est dire si ce travail est d’importance. Un film en trois volets axés sur le chef-d’œuvre de Zinn paru en 1980, et vendu depuis à plus de deux millions d’exemplaires aux États-Unis. Un livre qui revendique la parole pour ceux qui ne l’ont jamais eue aux Amériques ou ailleurs : les esclaves, les pauvres, les ouvriers, les indiens, les émigrés, les diverses minorités.

Du pain et des roses, à travers des documents d’époque, des entretiens avec Howard Zinn, Noam Chomsky ou Chris Hedges, porté par la voix de Mermet, nous compte l’histoire inconnue de la "démocratie" américaine à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. C’est un film résolument engagé contre les maîtres, politiques et patrons d’industrie de ce nouveau monde, qui firent la guerre aux wobblies, les syndicalistes de l’Industrial Workers of the World (ou IWW) créé en 1905, et en particulier aux libertaires menés par Alexander Berkman et Emma Goldman.

Vu de ce côté de l’Atlantique, on n’imagine pas à quel point cette guerre fut sanglante. De Haymarket Square le 4 mai 1886, qui aboutit à l’arrestation de huit manifestants et à la pendaison de quatre d’entre eux, le procureur Julius Grimel prononça lors du procès ces admirables phrases : « Il n’y a qu’un pas de la République à l’anarchie. C’est la loi qui subit ici son procès en même temps que l’anarchisme. Ces huit hommes ont été choisis parce qu’ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury : condamnez ces hommes, faites d’eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société. C’est vous qui déciderez si nous allons faire ce pas vers l’anarchie, ou non. » Aux assassinats de Joe Hill ou Frank Little. Au massacre de Ludlow le 20 avril 1914 qui coûta la vie à 26 grévistes. Aux multiples lynchages de syndicalistes. « Tuez-les comme vous tueriez des serpents » titrera le Daily World en 1919.

Le titre du premier volet, Bread and roses, provient de la lutte victorieuse - car il y a aussi des victoires - des ouvrières du textile à Lawrence en 1912. Quand cela s’avère possible, le film ne manque pas de faire le parallèle avec des faits oubliés en France comme les conflits du textile dans le Tarn. L’image est portée par le regard malicieux et bienveillant d’Howard Zinn qui disait à la fin de sa vie : « Je veux qu’on se souvienne de moi comme de quelqu’un qui a donné aux gens des sentiments d’espoir et de pouvoir qu’ils n’avaient pas avant. » Et c’est exactement avec ce genre de sentiment que l’on quitte la salle obscure. Non pas accablé, mais remonté.

Howard Zinn, une histoire populaire américaine est le film parfaitement réussi de la mémoire de ceux qui en sont privés.

Nous avions rencontré les Mutins de Pangée, la cinéma-scop au début de l’année pour notre Hors-Série numéro 59. Fidèlement à leurs principes, le premier volet a été produit et financé grâce à une souscription ; les suivants devront l’être sur l’exploitation cinématographique et les ventes du DVD.

La très grande qualité de ce film ne peut que nous encourager à soutenir ce projet.




PAR : Thierry Guilabert
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