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Chroniques du temps réel
par bernard le 24 octobre 2016

Autour d’une pizza

« Bon, on a fini par te coincer alors va falloir que tu nous dises ce qu’on veut entendre… »
L’homme, poings fermés, regarde l’homme recroquevillé sur sa chaise.
« Bien, puisque Monsieur s’enferme dans son mutisme, nous sommes le 6 janvier, tu vois l’heure sur la pendule ? A partir de maintenant te voilà en garde-à-vue… »
L’homme recroquevillé sur sa chaise a perdu de sa superbe. Hier encore, on le vouvoyait et c’était lui qui faisait peur…

« Toujours rien à dire ? Tu en as ruiné combien déjà ? 1 143… Monsieur donne dans le grand banditisme, the big arnaque, le hold-up monstrueux… Je ne sais pas ce qui me retient.
-Laisse, il finira bien par nous dire ce qu’on veut savoir. »
Le collègue de l’homme aux poings fermés découpe une pizza.
Quand on veut que quelqu’un se mette à table, faut juste lui proposer à manger. Alors, un morceau de « 4 fromages », ça coûte presque rien et puis ça donne confiance…

« Tu peux même parler la bouche pleine si tu veux mais grouille-toi parce que, sinon, tu vas pas tarder à goûter à l’annuaire de la Somme. »

Dans le couloir, c’est l’effervescence : tout le monde est sur le pied de guerre. Pas tous les jours qu’ils coincent deux gus de cette pointure.
A propos de pointure, l’est où la deuxième pompe ? Le deuxième gland à mocassins ?...
Poings serrés gueule :
« Vous arrivez à quelque chose avec votre client ?
-Pas plus bavard, je sens que ça va durer… 1 143 braves mecs, victimes de ces deux tordus… Z’ont pas dû monter ce coup tout seuls. Y a du gros gibier derrière. Du caïd avec chauffeur… »

L’homme recroquevillé sur sa chaise cherche des yeux le collègue. Hier encore, ils projetaient d’aller tâter du 18 trous comme des bons bourges sportifs. Pour l’instant, c’est pas champagne et foie gras, juste un morceau de pizza froide.
Dehors, une sirène de voiture de police, juste pour meubler le silence…
Toujours debout, toujours vivant, Poings serrés voudrait des réponses à ses questions.
« Bon, tu nous dis qui est à l’origine de l’embrouille… Et ne t’amuse pas à me dire que tu n’en sais rien. Y a qu’à voir tes ongles manucurés pour comprendre que tu es dans la truande de luxe…
-Reste donc calme, c’est pas en jouant des muscles que tu vas arriver à quelque chose. »

Celui qui vient de parler, c’est le délégué syndical. Il sait qu’ils sont en train de franchir un tantinet la ligne blanche alors il fait gaffe aux dérapages possibles.

Déjà quelques heures que l’homme recroquevillé est sur sa chaise.
« Vous savez que vous êtes en train de commettre une grave erreur…
-Une grave erreur ! Tu veux dire plus grave que la ruine de 1 143 pauvres bougres qui se retrouvent presque à la rue… Alors, c’est qui le grand manitou qui est responsable de tout ça ?
-En fait, vous me demandez mais vous le savez déjà… Ce sont juste des aveux que vous voulez… »

Dans la salle, tous se regardent. Oui ils savent…





« Vous en voulez des responsables ? OK… On commence par toute une flopée de petits actionnaires boursicoteurs qui ne pensent qu’à s’empiffrer en vouant une confiance absolue aux dirigeants de la multinationale…

Le but premier de Goodyear, c’est de tout faire pour augmenter les dividendes des actionnaires en - système des vases communicants - baissant la masse salariale… Dès 2007, la multinationale avait annoncé qu’il y aurait des licenciements en Europe.

« […] Mais on n’apprend pas à un porc à cesser de se gaver.
Tant qu’on remet de l’or dans son écuelle d’acier.
On n’apprend pas à un porc à cesser de se gaver. […] »
Alexis HK, « on peut apprendre »

« Continue, t’es bien parti…
-Vous en voulez encore ?... Pour le même prix je vous offre le grand chef de gang, le locataire du 55 Rue du Faubourg Saint-Honoré, le châtelain… Hollande et sa cour… »
Promesse 35 (35.4) du candidat Hollande, grand pourfendeur auto-annoncé de la Finance : Pour dissuader les licenciements boursiers : augmenter le coût des licenciements collectifs pour les entreprises qui versent des dividendes à leurs actionnaires ou qui rachètent leurs propres actions, et permettre aux victimes de saisir le Tribunal de Grande Instance.

« Et c’est tout ?...
-Faudrait pas oublier toutes celles et tous ceux qui ont cru aux promesses du candidat Hollande… »
Poings serrés regarde ses collègues… C’est vrai que c’est coriace cette addiction aux bulletins de vote…
Allez, une petite pique au recroquevillé...
« Et puis y a les collabos comme toi et ton collègue, comme la CFDT qui signe avec les patrons et crache sur la CGT et FO… »

- 3 avril 2007 -
La direction du géant du pneu propose la création d’un complexe industriel unique dans les usines d’Amiens-Nord et Amiens-Sud, ce qui doit se traduire par la suppression de 550 postes (sur 2.700 salariés) et suppose une réorganisation du travail en 4X8. Les salariés refusent.
- Mars-juin 2008 -
Le 17 mars, trois syndicats d’Amiens-Sud (1.300 salariés) acceptent le passage au 4X8. Le 25 avril, ceux d’Amiens-Nord (1.400 salariés) refusent. Le 27 juin, la CFE-CGC et la CFTC d’Amiens-Nord, minoritaires, acceptent les 4X8. CGT et SUD maintiennent leur refus.
(Infos tirées sur le site de la Voix du Nord)
Le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger a estimé vendredi sur LCI que la CGT porte une responsabilité dans le projet de fermeture du site de Goodyear à Amiens Nord, faute d’avoir négocié un accord pour sauver l’emploi.
"La direction et l’organisation syndicale majoritaire (la CGT, ndlr) portent une responsabilité dans ce qui se passe, (...) à part égale", a déclaré Laurent Berger, qui reproche à la CGT une "position dogmatique".
(La Voix du Nord, 1 février 2013)

L’homme recroquevillé a enfin parlé. Maintenant il attend. Il sait qu’il sera bientôt chez lui. On le classera dans la catégorie « pas coupable, juste victime »
Poings serrés et ses collègues ont eu les réponses qu’ils attendaient. Ils savent qu’on les classera dans la catégorie « pas victime, juste coupable »

Dans quelques heures, deux hommes recroquevillés vont retourner à leur confort.

Les 6 et 7 janvier 2014, le directeur des ressources humaines et le directeur de la production sont retenus pendant une trentaine d’heures dans les locaux de l’usine de pneumatiques occupée par quelques dizaines de salariés en colère. (Info tirée sur le site de la Voix du Nord)

Goodyear Amiens-Nord : 1143 travailleurs licenciés. Depuis, 12 décès dont 3 suicides. Les 9 autres pour maladie.
Le parquet a requis près de deux ans de prison avec sursis contre les « 8 de Goodyear »


Avec son pas tranquille, / Mon Père est descendu / Jusqu’au cœur de la ville, / Pour réclamer son dû. / On lisait la colère / Sur son visage usé / Et si doux, d’ordinaire. / Je suis de son côté. […]
On lui a dit en face: / " De quoi viens-tu parler? / Le monde est à sa place, / Il n’y a rien à changer. / Tu demandes justice? / Va voir nos magistrats, / Va voir notre police, / Elle s’occupe de ça".
Sans répondre, Mon Père, / Comme il s’en retournait, / Ramassa une pierre. / Je suis de son côté.

Extraits de « Mon père » Chanson de Michel Bühler
PAR : bernard
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