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par Jean-Luc Debry le 11 juillet 2022

De la princesse de Cléves à Sylvie Germain

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Image par Arek Socha

Une prof de fac, sociologue, chercheuse au CNRS, écrivaine à ses heures, se gausse en public des « intellichiants ». Elle était la référence « culturelle » du village. C’est elle qui, en ce temps-là, décidait de ce qu’il était digne ou pas « de citer ». Sans son imprimatur, une ricanante hostilité vous reléguait dans le camp des « élitistes » (de droite, cultivés mais de droite).

Elle me déconseilla sur le ton de ceux qui veillent sur la santé mentale « des gens » de prendre la parole en public. Elle m’expliqua qu’avec ma façon de parler, je cite, « j’allais les perdre ». Et d’ajouter, très sûre d’elle, que j’étais trop littéraire. D’un geste, elle me montra, entre mépris et condescendance, les quelques personnes qui viennent aux manifestations dites « culturelles », des habitués, beaucoup de femmes d’un âge certain, fidèles aux rendez-vous et qui aiment écouter avec gourmandise les conférenciers d’occasion quel que soit le thème abordé.

Autant vous dire que ce ne sont pas les marginaux du village.

Faire peuple est une sorte d’obligation lors même que le mépris de classe affleure dans ces comportements fortement idéologisés. Heureusement, il y eut des lieux privés où il fut possible de lire des textes littéraires et de faire des exposés sur des auteurs que nous aimons sans avoir à subir une forme de censure insidieuse (Giono, Maupassant, Marcel Aymé, La Comtesse de Ségur, La Fontaine, Brassens et ses potes, Prévert...).
Une autre fois, une mère, drapée dans sa bonne foi, s’indigna que l’on fasse étudier à son fils qui allait passer le bac des textes classiques auxquels il ne comprenait rien (Hugo et Baudelaire). Un animateur d’atelier d’écriture s’étonna, indigné et réprobateur, que j’écoute du Bach, car dit-il, sûr de sa docte parole lui aussi, « c’est une musique élitiste ». Je traduis, « élitiste », c’est mal. Le même ; partisan d’une écriture journalistique à l’exclusion de tout autre, manifesta son dégout, ostentatoire dans sa mimique, lorsque l’on disait du bien du livre d’Echenoz intitulé Ravel. [note] Michon, fut décrété, par d’autres, illisible car « trop classique ». Ainsi de suite. La liste bien sûr n’est pas exhaustive.

Tous sont des personnes qui ont des diplômes et presque toutes ont des prétentions pédagogiques. Ces proclamations qui ne supportent aucune réplique sont révélatrices d’un état d’esprit qui, lorsque l’on parle culture, oscille entre l’assurance du commissaire politique veillant au respect de la norme qu’il impose et la gentille niaiserie des dames patronnesses. Tous sont gentils tant qu’ils estiment pouvoir vous ramener dans le droit chemin ou vous écarter du mauvais dans lequel vous vous êtes fourvoyés (sans doute à cause de vos mauvaises fréquentations). Car comme « les braves gens » de la chanson, ils « n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ».

Alors, à la recherche d’un antidote, je regarde avec un brin de nostalgie un épisode de La série télévisée de La caméra explore le temps de Stellio Lorenzi et j’écoute le débat qui suit, entre André Castelot et Alain Decaux. Série télévisée que nous regardions religieusement en famille dans ma jeunesse. Je peux alors mesurer le fossé qui nous sépare de nos pères et mères et de leurs naïves illusions, comme, par exemple, celle de croire que « la culture rend libre ».
Le sort réservé à La princesse de Cléves par Sarkosy n’était pas un accident [note].
Qu’une haine débile s’abatte sur Sylvie Germain [note], victime d’insultes et de menaces parce que des élèves sont incapables de faire l’effort de lire un texte écrit dans une langue soignée et exigeante, n’est pas en soi une nouveauté. Rien ne neuf sous le soleil.
Dans la cour de récréation comme au bureau ou ailleurs dans nos villages, être traité d’intello n’est pas un compliment. Loin de là.
On a donc la jeunesse que l’on mérite. Quels adultes allons-nous laisser à ce monde déjà bien en mal en point ? Pour y répondre, on exigera du candidat des phrases de trois mots pas plus - sujet, verbe complément - et un vocabulaire le plus réduit possible, des « like » feront l’affaire ou comme au jeu du cirque des pouces levés ou baisés – mise à mort ou grâce du combattant méritant. Un monde binaire, « j’aime, j’aime pas, je suis pour ou contre,... » qui fait de chacun d’entre nous, dans un cas comme dans l’autre, quelqu’un de fréquentable ou de méprisable. Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir, écrivait La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste. Rien de neuf sous le soleil, on vous dit.

« Les masses ne méritent pas mieux ». Les chemins empruntés par le mépris de classe sont impénétrables, lorsque le comble du snobisme consiste à surjouer « la simplicité » pour faire « peuple ».

Bien le bonjour chez vous.

Jean-Luc Debry
PAR : Jean-Luc Debry
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