Les articles du ML papier > « Antonin Artaud, l’anarchiste courroucé » (Les Editions libertaires), d’Ilios Chailly
Les articles du ML papier
par Thierry Guilabert (groupe Nous autres de la FA) le 7 juillet 2018

« Antonin Artaud, l’anarchiste courroucé » (Les Editions libertaires), d’Ilios Chailly

Article extrait du « Monde libertaire » n° 1793 de mars 2018
Peu de gens sont plus à même d’écrire sur Antonin Artaud qu’Ilios Chailly, pas seulement parce qu’il a soutenu une thèse en Sorbonne en 2011 sur « La notion de révolte dans l’œuvre d’Artaud », mais aussi parce qu’acteur il s’est coltiné au texte, à l’intimité du texte, jouant Artaud lui-même dans le spectacle La Mort d’un martyr ou le Crépuscule de la cruauté, où il brûla véritablement les planches jusque dans le cadre du festival d’Avignon 2006, faisant vibrer la salle sans jamais singer le Mômo. Et donc, le livre qui paraît aux Éditions libertaires n’est pas un livre de plus sur Antonin Artaud, mais plutôt la manière trouvée par Ilios pour se débarrasser en quelque sorte du corps sans organe mais terriblement encombrant de l’auteur de Pour en finir avec le jugement de Dieu.

Ça tient de l’exorcisme : voilà Ilios, voilà Artaud. Voilà la vie d’Artaud telle que racontée par les témoins, les historiens, mois par mois, année par année, les paroles d’Artaud, les cris d’Artaud, les insultes à ses psychiatres, à ses faux amis, au monde entier, et tout autour le texte d’Ilios ou comment l’auteur et l’acteur sont travaillés, bouleversés par la passion Artaud, au point qu’on ne les distingue plus quand sur la fin de l’ouvrage, c’est le poète Ilios Chailly qui écrit avec le marteau et la rage d’Artaud. Faut dire que le Mômo est un sacré personnage, flirtant dès l’enfance avec ce qu’on appelle trop communément la folie, à peine la vingtaine passée et déjà accroc au Laudanum qui sera son laxatif préféré contre les tourments, les angoisses insupportables de la vie.

L’homme est loin d’être facile, il est d’une hygiène douteuse, crache à table quand il ne pisse pas sur les tapis. Un délinquant relationnel infréquentable diriez-vous, rancunier comme pas deux, pas même reconnaissant de vos efforts. C’est sans doute que vous ne comprenez rien à Antonin Artaud. Surréaliste un peu jusqu’à son exclusion par Breton et ses sbires ; acteur de cinéma un peu, le terrible Marat du Napoléon d’Abel Gance ; anarchiste courroucé toujours, acteur de ses textes, il se déchiquette, se crucifie sur scène parce que la société le tue et qu’il cherche à se purifier du carcan social, à travers ce théâtre de la cruauté qui lui est propre, et qu’il conçoit comme une peste mettant à genoux l’ordre établi.

Bien avant les films des frères Wachowski, Artaud a conscience de la matrice : « J’ai été pris dans la matrice bien que mon moi ne l’aie jamais voulu et mon âme non plus », écrit-il. La matrice, c’est ce système pourri qui le martyrise, c’est l’administration, l’armée, la police, l’école, la religion, qui ensemble soumettent par anesthésie générale le commun des mortels et contre lesquels ses armes sont l’écriture, le cri, la gesticulation, l’éructation. « Cogner à mort et foutre la gueule, foutre sur la gueule, est la dernière langue, la dernière musique que je connais. » Mais la société n’épargne pas ceux qui demeurent lucides, les fous, les renégats. Pour Artaud ce seront neuf ans d’asiles psychiatriques, ce seront, à partir de 1943, cinquante-huit électrochocs. Il en sortira moins de deux ans avant sa mort pour fourbir ses dernières armes, ses dernières adresses courroucées à ce monde en perdition. Voilà à qui se frotte Ilios depuis des années, et c’est tellement lui cette histoire qu’il en donne aujourd’hui à lire un texte bouleversant de sensibilité et de colère. Tu as écrit Ilios que tu aurais gagné ton pari si tu arrivais à ne pas trop faire chier le lecteur. Pari gagné et bien au-delà…

[note]
PAR : Thierry Guilabert (groupe Nous autres de la FA)
SES ARTICLES RÉCENTS :
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler